«Quand je veux délasser mon esprit, 
ce n'est pas l'honneur que je cherche,
c’est la LIBERTÉ

 

Gérald Godin est né le 13 novembre 1938 à Trois-Rivières au Québec. Dès son enfance, il est bercé de poésie, cette fenêtre intime qu'il allait explorer toute sa vie. Son père, Paul Godin, oto-rhino-laryngologiste de profession, compose à ses heures des alexandrins.
 
Gérald Godin est également marqué, voire inspiré, par le poète québécois populiste Émile Coderre. Il poursuit ses études primaires au Jardin de l'enfance des Filles de Jésus et ses études classiques au Séminaire Saint-Joseph, à Trois-Rivières, de 1950 à 1958. En 1962, il complète un stage d'initiation à l'Université du Théâtre des Nations à Paris. 
 
Moissons de mots
 
Son premier recueil, Chansons très naïves, est publié en 1960, suivi de Poèmes et Cantos (1962), Nouveaux poèmes (1963), Les Cantouques (1967), Libertés surveillées (1975), Sarzènes (1983), Soirs sans atout (1986). Le meilleur condensé de l'œuvre poétique de Godin demeure sans conteste Ils ne demandaient qu'à brûler (1987). 

Cette rétrospective obtient, l'année de sa publication, le prix Ludger-Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Gérald Godin avait d'ailleurs été nommé secrétaire général de la SSJB de mars 1975 à mai 1976 et premier vice-président de cet organisme de mars à novembre 1976. 

Avec le prix Québec-Paris et le Grand Prix du livre de Montréal en 1987 au 10e Salon du livre, Ils ne demandaient qu'à brûler remporte succès après succès. En outre, Godin se voit décoré officier de l'Ordre du mérite national français le 23 février 1988. À titre posthume, en 1994, il est finalement honoré du Grand Prix du Journal de Montréal de poésie pour Les Botterlots et, pour l'intégralité de son oeuvre, du Grand Prix culturel de littérature de Trois-Rivières en 1995. Ce dernier s'appelle maintenant officiellement : Prix de littérature Gérald-Godin. 
La langue sur tous les fronts
 
Gérald Godin a toujours accordé une grande importance à la langue, un mode d'expression qui, pour lui, devait être accessible à tous. Dans sa poésie, le joual est exploité de manière que le rythme et les jeux de langage fassent jaillir la simplicité des mots utilisés. Le recueil des Cantouques n'est-il pas sous-titré « poèmes en langue verte, populaire et quelquefois française » ? Avec une conscience sociale aiguisée, Godin traite les thèmes de la souffrance et de l'amour, des déceptions et de la misère du peuple québécois. Reflets du quotidien, ses textes abordent ses propres drames juxtaposés à ceux de sa collectivité. De l'ensemble de ses réalisations se dégagent en force une ironie mêlée de sensibilité ainsi qu'un goût de vivre retentissant. 
 
Un incorrigible touche-à-tout
 
Après avoir rêvé d'être peintre, Gérald Godin touche, au cours de sa vie, à toutes les formes d'écrits : article, récit, nouvelle, essai, critique, scénario, chanson, roman. D'abord correcteur d'épreuves et journaliste au Nouvelliste de Trois-Rivières de 1958 à 1963 ainsi qu'au Nouveau Journal en 1961 et en 1962, il travaille ensuite comme recherchiste, documentaliste, puis chef de nouvelles à Radio-Canada de 1963 à 1969. En cette fin de décennie, il pratique alors le journalisme à Québec-Presse de 1969 à 1974, où il remplit aussi les fonctions d'éditeur, de directeur de l'information et de directeur général intérimaire pendant un an. 
 
En parallèle, l'essayiste défend la place du joual dans la littérature et dénonce l'aliénation du prolétariat urbain dans la revue culturelle et politique Parti pris. Il dirige les éditions de ce nom de 1965 à 1976. Chargé de cours en journalisme à l'Université de Montréal en 1975 et à l'Université du Québec à Montréal en 1975 et 1976, il devient écrivain résident à l'Université d'Ottawa au Département des lettres françaises (1976-1977), en remplacement de Gaston Miron. À cette époque, il cumule les responsabilités de fondateur et d'animateur du Tribunal de la culture, celles d'administrateur de la compagnie d'Économie mutuelle d'assurances, aujourd'hui les Assurances-vie Desjardins.
 
Toujours dans le cadre de sa carrière journalistique, Gérald Godin prête sa collaboration au magazine Maclean, aux quotidiens La Presse et Le Journal de Montréal, à l'hebdomadaire Le Matin ainsi qu'aux revues Liberté, Maintenant, Canadian Forum et Le Temps fou. Chroniqueur à la pige au Montréal Star, il rédige directement ses articles en anglais. Il est membre du Syndicat des journalistes, membre du conseil d'administration de la Société d'édition populaire (SODEP) et de l'Association des éditeurs canadiens. 
 
Poèmes chantés
 
Gérald Godin compose les paroles de plusieurs chansons, dont la plupart seront entendues à travers la voix de Pauline Julien, sa conjointe durant plus de 30 ans : La chanson des hypothéqués, Poulapaix, J'pensais jamais que j'pourrais faire ça, Cool, Un gars pour toi, pour ne citer que quelques titres.
 
Détour cinématographique
 
Godin effectue plusieurs contrats comme recherchiste pour l'ONF. Il s'initie au cinéma par sa participation à la réalisation d'On est au coton, de Denys Arcand, et au scénario d'Entre la mer et l'eau douce, de Michel Brault. En 1990, il se plonge dans l'écriture du roman L'Ange exterminé. Cette satire des milieux politique et culturel, qu'il connaissait fort bien, faillit être portée à l'écran.
 
Prose et politique
 
En 1987, Gérald Godin déclarait à Raymond Bernatchez, de La Presse : « Ma recherche poétique m'a beaucoup aidé en politique. Je suis devenu un expert des mots(
1). » Emprisonné en 1970 à Parthenais pendant la crise d'Octobre, Gérald Godin est élu député du Parti québécois dans Mercier six ans plus tard. Une victoire célébrée au détriment de Robert Bourassa, qui perd sa circonscription. 
Son rôle sur la scène politique prend de plus en plus d'ampleur. « Les causes de ce dévouement sont ici, bien sûr, le français et le Québec, dans cet ordre. Pour M. Godin qui fut de Parti pris et ministre de la Loi 101, le pays ne va pas sans langue(
2). » Adjoint parlementaire du ministre des Affaires culturelles (17 mai au 18 octobre 1979) et du ministre de la Justice du 18 octobre 1979 au 6 novembre 1980, il est nommé ministre de l'Immigration dans le cabinet Lévesque du 6 novembre 1980 au 30 avril 1981 et réélu cette année-là. 
 
La vie de ministre
 
Ses mandats se succèdent : ministre des Communautés culturelles et de l'Immigration du 30 avril 1981 au 25 septembre 1984, ministre d'État par intérim au Développement culturel et scientifique du 17 février au 9 septembre 1982, ministre délégué aux Affaires linguistiques du 25 septembre au 20 décembre 1984, de nouveau ministre des Communautés culturelles et de l'Immigration dans les cabinets Lévesque et Pierre - Marc Johnson du 19 décembre 1984 au 16 octobre 1985, ministre des Affaires culturelles dans le cabinet Johnson du 16 octobre au 12 décembre 1985. Il occupe ce dernier poste en 1985 et en 1989. Godin s'est investi corps et âme dans l'intégration à la société québécoise des gens de différentes souches. Il était profondément convaincu que la diversité culturelle contribue à l'enrichissement et à l'ouverture d'esprit d'une nation.

« Il est rare qu'un ministre, et de plus en exercice, nous livre autre chose que ses mémoires ou ses déboires.»(3). Mais Gérald Godin, en plus d'être versé dans l'art d'écrire, était un homme reconnu pour son honnêteté, pour ses convictions et pour une passion qui transparaissait tant dans ses créations littéraires que dans ses actions politiques. Il est décédé le 12 octobre 1994 après avoir lutté pendant 10 ans contre une tumeur au cerveau. C'était, comme il l'écrivait dès 1983, son ultime retour à la terre.
 
Il régnait un climat d'abri
c'était le jour où les jours allongent
un peu plus de lumière
commençait à se laisser traîner
dans l'horizon.
 
1. Extrait de « Retour à la terre (XII) », Sarzènes, Écrits des Forges, 1983, p. 50.
2. Raymond Bernatchez, « Gérald Godin député des mots », La Presse, 21 novembre 1987, p. E-
3. Robert Saletti, « Plutôt fier d'une erreur qu'humilié d'une vérité... Gérald Godin ou le trajet d'un politicien au-dessus de tout soupçon », Le Devoir, 29-30 mai 1993, p. D-6.
4. Claude Beausoleil, « Gérald Godin: les mots vécus », Le Devoir, 19 novembre 1983, p. 20

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- GÉRALD GODIN,
UN POETE EN POLITIQUE 

Collectif sous la direction de
Lucille Beaudry, Robert Comeau
et Guy Lachapelle
L'Hexagone
Montréal, 2000, 156 pages 

- Gérald Godin tendre et emporté

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SES MOTS

La langue de ma mère
a des mots pour tout dans la grande famille des mots

je m'en choisis pour passer l'hiver
des mots en laine du pays
cette année j'ai choisi le mot guérison
le mot liberté
des mots qui tiennent bien au chaud


Libertés surveillées 

Quand les bulldozers d'Octobre entraient dans les maisons
à cinq heures du matin
Quand les défenseurs des Droits de l'Homme
étaient assis sur les genoux de la police
à cinq heures du matin
Quand les colombes portaient fusil en bandoulière
à cinq heures du matin
Quand on demande à la liberté de montrer ses papiers
à cinq heures du matin
il y avaient ceux qui pleuraient en silence
dans un coin de leur cellule
il y avait ceux qui se ruaient sur les barreaux
et que les gardiens traitaient de drogués
il y avait ceux qui hurlaient de peur la nuit
il y avait ceux qui jeûnaient depuis le début
Quand on fait trébucher la Justice
dans les maisons pas chauffées
à cinq heures du matin
Quand la raison d'état se met en marche
à cinq heures du matin
il y en a qui sont devenus cicatrices
à cinq heures du matin
il y en a qui sont devenus frisson
à cinq heures du matin
il y a ceux qui ont oublié
il y a ceux qui serrent encore les dents
il y a ceux qui s'en sacrent
il y a ceux qui veulent tuer

(Libertés surveillées, Éditions Parti pris, 1975, 52 pages.)


Cantouque menteur

les Louis Riel du dimanche
les décapités de salon
les pendus de fin de semaine
les martyrs du café du coin
les révolutavernes
et les molsonnutionnaires
mes frères mes pareils
hâbleurs de fond de cour un jour
on en aura soupé
de faire dans nos culottes
debout sur les barricades
on tirera des tomates aux Anglais
des oeufs pourris des Lénine
avant d'avoir sur la gueule
la décharge de plombs du sergent Dubois
du royal Vanndouze
à l'angle des rues Peel et Saint'Cat
c'est une chanson de tristesse et d'aveu
fausse et menteuse comme une femme
et pleureuse itou avec un fond de vérité
je m'en confesse à dieu tout puissant
mon pays mon Québec
la chanson n'est pas vraie
mais la colère si
au nom du pays de la terre
et des seins de Pélagie

(
Les Cantouques, Poèmes en langue verte, populaire et quelquefois française, « Paroles », Parti pris, 1967, 56 p.)  


Sur six mois de neige

celle qui a fondu
celle qui a séché
celle qui a pleuré
celle qui a gelé
celle qui était collante
celle qui était poudreuse
celle qui a tourné
celle qui a noirci
j'ai bâti ma vie
jusqu'à la prochaine tempête

T'en souviens-tu, Godin ?

T'en souviens-tu, Godin
astheure que t'es député
t'en souviens-tu
de l'homme qui frissonne
qui attend l'autobus du petit matin
après son chiffre de nuit
t'en souviens-tu des mal pris
qui sont sul'bien-être
de celui qui couche dans la neige
des trop vieux pour travailler
qui sont trop jeunes pour la pension
des mille métiers mille misères
l'amiantosé le cotonisé
le byssinosé le silicosé
celui qui tousse sa journée
celui qui crache sa vie
celui qui s'arrache les poumons
celui qui râle dans sa cuisine
celui qui se plogue sur sa bonbonne d'oxygène
il n'attend rien d'autre
que l'bon dieu vienne le chercher
t'en souviens-tu
des pousseurs de moppes
des ramasseurs d'urine
dans les hôpitaux
ceux qui ont deux jobbes
une pour la nuitte
une pour le jour
pour arriver à se bûcher
une paie comme du monde
t'en souviens-tu, Godin
qu'il faut rêver aujourd'hui
pour savoir ce qu'on fera demain ?
 

 

PAYS

J'ai vu le soleil se lever
dans tant et tant de pays
je ne savais plus lequel
était le mien 

le jour oscillait
lampe incertaine dans ma nuit
le rif le souk le môle
la vallée millénaire
bergers de l'Atlas
boutre coutre Seychelles 

je l'ai vu se coucher
le jour passait comme une flèche
et chaque soir me frappait en plein coeur
comme le dernier 

(Libertés surveillées, Éditions Parti pris, 1975, 52 p. )

 

Souvent 

Ils sont venus si souvent chez moi
je les reconnais dans la rue
ils venaient par deux par trois par quatre
ils entraient sans s'annoncer
ils venaient par groupe de douze
ils entraient sans frapper

(Libertés surveillées, Éditions Parti pris, 1975, 52 p.)

 

PARCE QUE 

Parce que chaque atome de chaque objet 
le fait exprès pour le contredire 
manche de manteau manche de veston 
chaque atome de chaque bouton de chemise 
chaque atome de chaque noeud de cravate 
chaque atome de chaque lacet de bottine 
parce que chaque logiciel 
de chaque geste de la vie quotidienne 
a explosé dans son planétarium 
parce qu'il frappe 
tous les cadres de porte 
avec son épaule gauche 
parce que les neurones qui règlent le traffic des mots 
lui font des embouteillages 
et que souvent ses mots sortent 
bumper à bumper comme les chars à cinq heures du soir 
quand il veut parler 
parce que la commisure gauche de sa bouche 
ne retient pas son manger 
parce qu'il passe sa journée 
à chercher des choses 
qu'il n'a même pas perdues 



LAISSEZ - LE 

Et celui qui 
pas pour mal faire 
pas pour mal faire 
prononce à sa place le mot qu'il cherche 
eh bien ! il retarde sa guérison 
pas pour mal faire 
pas pour mal faire 
car quand il cherche ce maudit mot 
quand ce qu'on appelle un cérébro-lésé cherche un mot 
ses neurones tendent les bras dans le vide 
branches d'arbre agité par le vent 
ses neurones tendent les bras dans le vide 
pour poigner à pleines mains 
le mot qui est là sur le bout de sa langue 
et quand il l'attrape 
quelle joie ! 
j'm'en viens ben 

laissez-nous donc tranquillement chercher nos mots 
laissez-le donc 
bégayer 

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