Charles Baudelaire  (1821-1867)

NOTES BIOGRAPHIQUES


La mère de Charles Pierre Baudelaire est née en 1793 et morte en 1871 à l'âge de 78 ans. Son père est né en 1759 et mort le 10 février 1827 alors que le petit Charles n'avait que 6 ans. Charles Baudelaire a eu une enfance malheureuse, parsemée de multiples tourments. Un jour il dit ces paroles:

«Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage
Traversé çà et là par de brillants soleils...»

Charles Pierre Baudelaire est né le 9 avril 1821, 13 rue Hautefeuille à Paris. Il était le fils de François Baudelaire (1759-1827), ancien précepteur du duc Praslin, ancien chef de bureau du Sénat impérial, peintre et de Caroline Dufays (1794-1871).

En 1827, son père meurt alors que Charles Baudelaire n'avait que 6 ans.

En 1828, sa mère se remarie avec le commandant Aupick et Charles Baudelaire commença à le détester peu après le mariage de sa mère. Ce fut son premier désespoir et plus tard il dit cette phrase: "Quand on a un fils comme moi, on ne se remarie pas." 

En 1832, Charles Baudelaire devient élève au Collège royal de Lyon. Il y est mis en pension. 

En 1836, il rentre au Collège Louis-le-Grand à Paris pour y apprendre le droit. Il a de très brillants résultats scolaires et obtient le premier prix de dessin. Accessit de vers latins au concours général. C'est à ce moment qu'il a commencé à écrire ses premiers vers avec des camarades. Il commence à lire des auteurs comme Chateaubriand et Sainte-Beuve. 

En 1837, il obtient le deuxième prix de vers latins au Concours général. 

En 1838, lorsqu'il visita une galerie de peinture, il remarqua un tableau de Delacroix (La Bataille de Taillebourg) qui lui plus beaucoup. Les autres, il ne les aimait pas. C'est à ce moment-là que commença sa grande passion pour Delacroix. 

Fin 1838, il a écrit un de ces premiers poèmes qui a des accents lamartiniens suite au souvenir de son émerveillement devant le lac d'Escoubous, au-dessus de Barèges. Il a à ce moment-là une nouvelle raison de vivre. 

En 1839, il obtient son baccalauréat. À ce moment, son beau-père voulait que Charles soit ambassadeur mais celui-ci ne voulait pas. Il voulait absolument être poète. Plus tard dans l'année, il rentre dans une classe de philosophie dont il trouve les cours pas très intéressants. Pendant les cours, il préfère lire les livres de Lamartine, Hugo, Musset qu'un externe lui apporte de l'extérieur de l'école. 

Le 18 avril de la même année, Charles est renvoyé du Lycée. 

En 1840, Baudelaire quitte le cocon familial et rencontre Édouard Ourliac, Gérard de Nerval et Honoré de Balzac. Il va créer avec plusieurs de ses camarades un petit groupe baptisé "École normande". Ils vont écrire des poèmes et des petites chansons. 

En 1842, il rencontre Jeanne Duval. 

Le 30 juin 1845, Baudelaire fait une tentative de suicide. 
La même année, Baudelaire a déjà composé quelques pièces des Fleurs du mal. Il aide les créateurs du Corsaire Satan à écrire de petits articles. 

En 1847, La Fanfarlo paraît dans Le Bulletin de la société des gens et des lettres. Cette même année, Baudelaire découvre l'oeuvre d'Edgar Poe (écrivain américain, 1809-1849). 
En 1848, Baudelaire va commencer à traduire les oeuvres d'Edgar Poe qu'il a trouvées intéressantes, travail qu'il continuera jusqu'en 1865. Il devient l'un des directeurs du Salut public. 

En 1850, premiers troubles causés par la syphilis. 

En 1851, il écrira onze poèmes qui prendront place plus tard dans Les Fleurs du mal. Il rencontre Edgar Poe qui meurt le même année. 

En 1852, rupture avec Jeanne Duval et début de sa passion pour A. Sabatier. Il lui envoie anonymement le premier poème qu'il a écrit pour elle. Il en enverra jusqu'en février 1854. Il créera plusieurs poèmes pour elle. Début de sa liaison avec Marie Daubrun dont il s'inspirera pour faire des poèmes qui prendront place dans Les Fleurs du Mal. 

En 1852 et 1853, premières publications d'une étude sur Edgar Poe et de la traduction de ses textes. 

Vers 1855, Baudelaire s'était épris de Mme Sabatier qui lui inspira plusieurs poèmes dont les Limbres qui feront partie plus tard des Fleurs du mal. 

En 1856, première édition des Histoires extraordinaires écrites en 1840 par Edgar Poe et traduites par Baudelaire. 

En 1857, mort du général Aupick. 

Le 25 juin de la même année, la première édition des Fleurs du mal qui contiennent tous les poèmes écrits par Baudelaire depuis 1840 paraît chez Poulet-Malassis et de Broise. 

Le 20 août de la même année, Baudelaire est condamné par la 6e chambre correctionnelle à 300 francs d'amende pour l'immoralité de certains de ses poèmes. 

Le 30 août de la même année, Baudelaire et Madame Sabatier deviennent amants pour une nuit. 

En 1859, Baudelaire va voir sa mère à Honfleur et y écrit plusieurs poésies. Il se réconcilie avec sa mère. 

En 1860, Baudelaire est accablé de dettes et il publie les Paradis artificiels. 

En 1861, la deuxième édition des Fleurs du mal parait enrichie de trente-cinq pièces nouvelles. 

En septembre 1862, parution de vingt et un Petits poèmes en prose dans la presse. 

Le 1er février 1863, faillite des éditions Malassis. 

En 1864, miné par la maladie, abusant de la drogue et couvert de dettes, Baudelaire quitte Paris et va se fixer à Bruxelles où il va essayer de gagner un peu d'argent en participant à des conférences et où il va essayer de vendre ses oeuvres complètes à un éditeur. À cause de son amertume et sa déception, il va écrire un pamphlet d'une rare violence: Pauvre Belgique!. Sa santé devient de plus en plus mauvaise. 

En 1866, les Nouvelles Fleurs du mal paraissent dans le Parnasse contemporain. Chute de Baudelaire sur les marches de l'église Saint-Loup à Namur. Cette crise violente abat Baudelaire qui ne retrouve plus l'usage normal de la parole. Il sera soigné quelque temps à Bruxelles et en juillet, on le ramène à Paris, sa ville natale car il est devenu aphasique et paralysé. Publication des Épaves qui regroupent principalement des oeuvres condamnées et des vers de circonstance. 

Le 31 août 1867, Baudelaire meurt après une longue agonie dans une maison de santé à Paris. Le 2 septembre, il est inhumé au cimetière Montparnasse. 

En 1868, parution des Curiosités esthétiques et de L'Art romantique, poèmes qu'il avait écrits avant sa mort. 

En 1869, parution des Petits poèmes en prose dont une partie fut déjà publiée dans la presse en 1862

BIBLIOGRAPHIE

Mystères galants des théâtres de Paris, 2 mars 1844.
Privat d'Anglemont, 1844/1845.
À une dame créole, 25 mai 1845, L'Artiste.
Le salon de 1845, 1845.
Don Juan eux Enfers, 1845, L'Artiste.
A une Malabaraise, 1846, L'Artiste. 
Le Jeune enchanteur, février 1846, Esprit public.
Le salon de 1846, mai 1846.
La Fanfarlo, 1ère édition, signé Charles Defayis, 1er janvier 1847, le Bulletin de la Société des Gens de lettres.
Le vin de l'Assassin, novembre 1848, Écho des Marchands de vin.
La Fanfarlo, 2ième édition, 1849, signé Charles Baudelaire, Veillées littéraires illustrées.
Du vin et du haschich, 7, 8, 11 et 12 mars 1851, Le Messager de l'Assemblée.
Les Limbes, 1851, Le Messager de l'Assemblée.
Morale du joujou, 11 avril 1853, le Monde littéraire.
L'exposition universelle, 1855.
De l'essence du rire, juillet 1855, le Portefeuille.
Les Fleurs du mal (1ière édition), 25 juin 1857, édition Poulet-Malassis et de Broise.
Le poème du haschisch, 1858.
La lettre sur le salon de 1859, 1859, la Revue française.
Les Paradis artificiels, 1860, édition Poulet-Malassis et de Broise.
Les Fleurs du mal (2ième édition), février 1861, édition Poulet-Malassis et de Broise.
Richard Wagner, 1er avril 1861, Revue européenne.
Richard Wagner et Tannhaüsser, 1861.
Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains, 1861.
Petits poèmes en prose, novembre 1861, La Revue fantaisiste.
Petits poèmes en prose, septembre 1862.
Article nécrologique sur Eugène Delacroix, septembre et novembre 1863, L'Opinion nationale.
Le Peintre de la vie moderne, 1863, Le Figaro.
Petits poèmes en prose, février 1864, Le Figaro.
Pauvre Belgique!, avril 1864.
Le spleen de Paris, 1864.
Exorde et notes pour les conférences données à Bruxelles, 1864.
Les Épaves, février 1866.
Les nouvelles fleurs du mal, 31 mars 1866, Parnasse contemporain.
Oeuvres complètes de Charles Baudelaire, 1868/1870, Michel Lévy frères.
L'Art romantique, 1869, Charles Asselineau.

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TRISTESSE DE LUNE

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d'une main distraite et légère caresse
Avant de s'endormir le contour de ses seins, 
Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l'azur comme des floraisons. 

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive
Un poète pieux, ennemi du sommeil, 
Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d'opale,
Et la met dans son cœur loin des yeux du soleil.



INVITATION AU VOYAGE

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.




HYMNE À LA BEAUTÉ 

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin. 

Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore ;
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux. 

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien. 

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement. 

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
À l'air d'un moribond caressant son tombeau. 

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant ingénu !
Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ? 

De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène,
Qu'importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! -
L'univers moins hideux et les instants moins lourds ?



SPLEEN 

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ; 

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
En se cognant la tête à des plafonds pourris ; 

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux 

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement. 

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. 



PARFUM EXOTIQUE

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine.
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers 

L'invitation au voyage




LE PARFUM

Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce gravin d'encens qui remplit une église
Ou d'un sachet le musc invétéré?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré!
Ainsi l'amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant, encensoir de l'alcôve,
Une senteur montait sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure



L' ENNEMI

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils. 

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et le râteau
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux. 

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ? 

-Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !




LA BEAUTÉ

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière. 

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. 

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études; 

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !




LES BIJOUX 

La très chère était nue, et, connaissant mon cœur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores. 

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière. 

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
À mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise. 

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ; 

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de mes vigne, 

S'avançaient plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise. 

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe ! 

-Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !




L' HOMME ET LA MER

Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais a plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets;
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes;
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voila des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, O frères implacables !




LA VIE ANTÉRIEURE

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques 
Que les soleils marins teignaient de mille feux, 
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, 
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques. 
Les houles, en roulant les images des cieux, 
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique 
Les tout-puissants accords de leur riche musique 
Au couleurs du couchant reflété par mes yeux. 
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, 
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs, 
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs, 
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes, 
Et donc l'unique soin était d'approfondir 
Le secret douloureux qui me faisait languir









ÉLÉVATION

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées, 

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté. 

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur
Le feu clair qui remplit les espaces limpides. 

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins ; 

Celui dont les pensées, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
-- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !



LE JEU

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles, 
Pâles, le sourcil peint, l'oeil câlin et fatal, 
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles 
Tomber un cliquetis de pierre et de métal; 

Autour des verts tapis des visages sans lèvres, 
Des lèvres sans couleurs, des mâchoires sans dent, 
Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre, 
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant; 

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres 
Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs 
Sur des fronts ténébreux de poètes illustres 
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs; 

Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne 
Je vis se dérouler sous mon oeil clairvoyant. 
Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne, 
Je me vis accoudé, froid, muet, enviant, 

Enviant de ces gens la passion tenace, 
De ces vieilles putains la funèbre gaieté, 
Et tous gaillardement trafiquant à ma face, 
L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté ! 

Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme 
Courant avec ferveur à l'abîme béant, 
Et qui, saoul de son sang, préfèrerait en somme 
La douleur à la mort et l'enfer au néant !



ENIVREZ - VOUS

Il faut être toujours ivre. 
Tout est là : c'est l'unique question. 
Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps 
Qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, 
il faut vous enivrer sans trêve. 
Mais de quoi? 
De vin, de poésie ou de vertu, 
à votre guise, Mais enivrez-vous, 
Et si quelquefois, 
sur les marches d'un palais, 
sur l'herbe verte d'un fossé , 
dans la solitude morne de votre chambre, 
vous vous réveillez, 
l'ivresse déjà diminuée ou disparue, 
demandez au vent, à la vague, à l'étoile, 
à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, 
à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, 
à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, 
demandez quelle heure il est; 
et le vent, la vague, l'étoile, 
l'oiseau, l'horloge, vous répondront : 
"Il est l'heure de s'enivrer! 
Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, 
enivrez-vous; Enivrez-vous sans cesse ! 
De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."



DANSE MACABRE

Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature,
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D'une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?
Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
S'écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules,
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
O charme d'un néant follement attifé.

Aucuns t'appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L'élégance sans nom de l'humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !

Viens-tu troubler avec ta puissante grimace,
La fête de la Vie ? ou quelque vieux désir,
Éperonnant encore ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?

Au chant des violons, aux flammes des bougies,
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander au torrent des orgies
De rafraîchir l'enfer allumé dans ton coeur ?

Inépuisable puits de sottise et de fautes !
De l'antique douleur éternel alambic !
A travers le treillis recourbé de tes côtes
Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie ?
Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts !

Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d'amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.

Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau ?
Qu'importe le parfum, l'habit ou la toilette ?
Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.

Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
« Fiers mignons malgré l'art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort ! O squelettes musqués,

Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange,
Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.

En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanité,
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
Mêle son ironie à ton insanité ! »


LA CHAMBRE DOUBLE

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.

L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. -- C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre; un rêve de volupté pendant une éclipse.

Les meubles ont des ormes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver; on les dirait doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.

Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l'impression non analysée, l'art défini, l'art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l'harmonie. Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l'esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre chaude.

La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit; elle s'épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l'Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici ? Qui l'a amenée ? quel pouvoir magique l'a installée sur ce trône de rêverie et de volupté ?

Qu'importe ? la voilà ! je la reconnais. 

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l'admiration.

A quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums? O béatitude! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n'a rien de commun avec cette vie suprême dont j'ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde!

Non! il n'est plus de minutes, il n'est plus de secondes ! Le temps a disparu; c'est l'Éternité qui règne, une éternité de délices ! 

* * *

Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m'a semblé que je recevais un coup de pioche dans l'estomac. 

Et puis un Spectre est entré. C'est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne; ou bien le saute-ruisseau d'un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.

La chambre paradisiaque, l'idole, la souveraine des rêves, la Sylpide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.

Horreur! je me souviens! je me souviens! Oui! ce taudis, ce séjour de l'éternel ennui, est bien le mien. Vois les meubles sots, poudreux, écornés; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats: les tristes fenêtres où la plue a tracé des sillons dans la poussière; les manuscrits, raturés ou incomplets; l'almanach où le crayon a marqué les dates sinistres!

Et ce parfum d'un autre monde, dont je m'enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.

Dans ce monde étroit ais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit: la fiole de laudanum; une vieille et terrible amie; comme toutes les amies, hélas! féconde en caresses et en traîtrises.

Oh! Oui le Temps a reparu; le Temps règne en souverain maintenant; et avec les hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortège de Souvenirs, de Cauchemars, de Colères et de Névroses. 

* * *

Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit: -- «Je suis la Vie, l'insupportable, l'implacable Vie! » 

Il n'y a qu'une second dans la vie humaine qui ait mission d'annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui a cause à chacun une inexplicable peur.

Oui! le Temps règne; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j'étais un boeuf, avec son double aiguillon.
--«Et hue donc bourrique Sue donc, esclave Vis donc, damné!»

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