( Montr�al, 1878 - Montr�al, 1924 )

NOTES BIOGRAPHIQUES

Po�te, il fait ses �tudes � l'Acad�mie Saint-Jean-Baptiste mais devenu paralys� � l'�ge de dix-huit ans, il se consacre alors enti�rement � l'�criture. 

Il fut membre de la Soci�t� royale du Canada en 1911 et Officier d'Acad�mie du gouvernement fran�ais en 1912. 

Albert Lozeau s'est attach� � d�crire ses �motions et sa solitude dans L'�me solitaire (1907) ainsi que son univers intime et nostalgique dans Le miroir des jours (1912).

Dans Lauriers et feuilles d'�rable (1916) et Images du pays (posthume, 1926), sa po�sie exprime, � l'aide de formes traditionnelles, son amour de la nature qu�b�coise et de ses couleurs m�lancoliques, ce qui le rapprocha du courant des po�tes du Terroir.

 

 

 

L'�ME SOLITAIRE (extraits)

 

J 'attends. Le vent g�mit. Le soir vient.

 

J'attends. Le vent g�mit. Le soir vient. L'heure sonne.
Mon c�ur impatient s'�meut. Rien ni personne.
J'attends, les yeux ferm�s pour ne pas voir le temps
Passer en d�ployant les t�n�bres. J'attends.
C�dant au sommeil dont la qui�tude tente,
J'ai pass� cette nuit en un r�ve d'attente.
Le jour est apparu baign� d'or pourpre et vif,
Comme hier, comme avant, mon c�ur bat attentif.
Et je suis �nerv� d'attendre, sans comprendre,
Comme hier et demain, ce que je puis attendre.
J'interroge mon c�ur, qui ne r�pond pas bien...
Ah ! qu'il est douloureux d'attendre toujours � rien ! 

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INTIMIT�  

La nuit myst�rieuse �veille en nous des r�ves,
De beaux r�ves r�v�s le long des jaunes gr�ves,
Qui s'�l�vent aux clairs de lune familiers
Comme les papillons nocturnes par milliers.
Lourds encor du sommeil dont leurs ailes sont pleines,
Ils montent incertains vers les lueurs sereines
Et disparaissent. Puis, d'autres essaims bient�t
Les joignent, qui s'en vont se perdre aussi l�-haut...
Mais le ciel nous les rend, le grand ciel magnanime,
Car il sait que le c�ur souvent le plus sublime
Doit � quelque vieux r�ve obstin�ment r�v�
Sa force, et qu'il mourrait s'il en �tait priv� [...]

En attendant le jour o� vous viendrez � moi,
Les regards pleins d'amour, de pudeur et de foi,
Je r�ve � tous les mots futurs de votre bouche,
Qui sembleront un air de musique qui touche
Et dont je go�terai le charme � vos genoux...
Et ce r�ve m'est cher comme un baiser de vous !
Votre beaut� saura m'�tre indulgente et bonne,
Et vos l�vres auront le go�t des fruits d'automne !
Par les longs soirs d'hiver, sous la lampe qui luit,
Douce, vous resterez pr�s de moi, sans ennui,
Tandis que feuilletant les pages d'un vieux livre,
Dans les po�tes morts je m'�couterai vivre ;
Ou que, songeant depuis des heures, revenu
D'un voyage lointain en pays inconnu,
Heureux, j'apercevrai, sereine et chaste ivresse,
� mon c�t� veillant, la fid�le tendresse !
Et notre amour sera comme un beau jour de mai,
Calme, plein de soleil, joyeux et parfum� !

Et nous vivrons ainsi , dans une paix profonde,
Isol�s du vain bruit dont s'�tourdit le monde,
Seuls comme deux amants qui n'ont besoin entre eux
Que de se regarder, pour s'aimer, dans les yeux !

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EFFETS DE NEIGE ET DE GIVRE III

Ma vitre, ce matin, est tout en feuilles blanches,
En fleurs de givre, en fruits de frimas fins, en branches
D'argent, sur qui des frissons blancs se sont glac�s.
Des arbres de vermeil l'un � l'autre enlac�s,
Immobiles, ont l'air d'attendre qu'un vent passe
Tranquille, mol et blanc. Calme petit espace
O� tout a le repos profond de l'eau qui dort,
Parce que tout cela g�t insensible et mort.
Vision qui fondra d�s la premi�re flamme,
Comme le r�ve pur des jeunes ans de l'�me ;
Espoirs, illusions qu'on regrette tout bas :
Sur la vitre du c�ur, fr�les fleurs de frimas...

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DERNI�RE FLAMME

Vaguement, en mon coeur je sens que se rallume 
Mon amour, comme un feu de lampe dans la brume. 
C'est un charme qu'on prend pour quelque souvenir 
Qui dans l'�me, d'abord, peut tout entier tenir. 
Et la lampe bient�t en �toile se change, 
Et r�pand des rayons dont la brume s'effrange. 
Et c'est moins qu'une ivresse et c'est plus qu'un frisson... 
Mon �me est pleine et chante une ancienne chanson. 
Et puis, c'est un soleil en sa clart� premi�re, 
Qui verse � grands flots d'or sa divine lumi�re !
C'est l'extase ! mon coeur d�borde ! je suis fou !
De l'harmonie en moi tombe, je ne sais d'o� !


Peut-�tre que vos yeux m'ont regard� dans l'ombre,
Lorsque ce vieil amour perc� de coups sans nombre
Expirait, et qu'il fallait, en a langueur,
Boire aux regards par o� s'�coule votre coeur.

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DOULEUR

Ce soir je me sens malheureux
C'est qu'il a menti le beau songe
Je m'exaltais en plein mensonge
Ah! comme j'en sors douloureux

Je croyais, et c'�tait ma gloire
J'esp�rais, c'�tait mon bonheur
Et maintenant, j'ai dans le coeur
Le mal affreux de ne plus croire

Je pleure, et ma main tremble un peu
Demain, je serai triste encore
Je verrai sans plaisir l'aurore
Et sans plaisir l'infini bleu

Quand on souffre par une femme
Sans espoir d'�tre consol�
On ne voit, d'un oeil d�sol�
Que le ciel sombre de son �me

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SEPTEMBRE

Soirs qui viennent plus t�t du ciel plus bas : septembre ;
Premi�re effeuillaison des choses vers le sol.
Premier exode ail� dans l'innombrable vol
Parti des arbres, en essaims de pourpre et d'ambre;

Premier retour au livre oubli� dans la chambre ;
Seuls vrais repos sur l'oreiller plus mol ;
Apaisement profond des sens, que l'�t� fol
Exasp�ra ; bonheur vague de chaque membre ...

Automne cher ! saison propice au souvenir,
Comme un vieil air jou� dans l'�me allant finir !
Je ne t'ai pas toujours go�t�, je m'en �tonne ;

Puisque aujourd'hui, pareils en mes regrets nombreux,
Pour me sentir le coeur d��u moins malheureux,
Il me suffit d'un peu de musique et d'automne.

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Vesp�rales

I
Comme sont morts les preux, dans la gloire et le sang,
Au soir du jour frapp�s au coeur d'un fer puissant,
Le soleil, chevalier bard� d'or qui s'irise,
Dans le champ de l'azur, tout sanglant, agonise.
De son sein, � longs flots jaillit la pourpre en feu,
Qui coule, se propage et s'�pand dans le bleu
Comme un golfe profond que le soir violette,
En avan�ant � pas lents d'ombre qui hal�te.
Tout l�-bas, un petit nuage rose court,
Flocon que fouette un vent dans le ciel qu'il parcourt ;
Tandis qu'� l'Occident s'efface la f�erie,
La nuit sur elle ayant tire sa draperie...



II
C'est le soir. Au jardin nulle aile ne voltige.
Chaque fleur endormie est droite sur sa tige.
Les grillons sont muets, sous les herbes tapis,
Et les vents fatigu�s semblent tous assoupis.
M�me la brise au souffle � peine perceptible
Qui fait fr�mir la feuille � la branche flexible,
Sommeille, et l'onde fra�che est tranquille au bassin
O� le jour les oiseaux vont boire, par essaim.
Pr�c�dant le lever des �toiles, la lune
Appara�t pleine et p�le au fond de l'ombre brune,
Et du calme jardin qui soudainement luit,
Un lent parfum s'�l�ve et plane dans la nuit.

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Nocturnes

I
Le vent m�lodieux chante dans les pins sombres
Dont les larges bras noirs bougent parmi les ombres
Le ciel s'est �toil� lentement. La for�t
Voit mille yeux bleus s'ouvrir sur son d�me discret,
Et, sur le sol moelleux que v�t la feuille brune,
Luire de fins rayons et des flaques de lune.
Parfois vibre un bruit d'aile, et furtif, �gar�,
Un oiseau somnambule appara�t, effar�.
Le soir tendre en chantant, doux comme une �me blanche
Baise et fait frissonner chaque nid sur la branche.
C'est grand comme la nuit et frais comme elle encor.
Et je songe � Vigny, quand �clate le cor !


II
La nuit myst�rieuse �veille en nous des r�ves,
De beaux r�ves r�v�s le long des jaunes gr�ves,
Qui s'�l�vent aux clairs de lune familiers
Comme les papillons nocturnes par milliers.
Lourds encor du sommeil dont leurs ailes sont pleines,
Ils montent incertains vers les lueurs sereines
Et disparaissent. Puis, d'autres essaims bient�t
Les joignent, qui s'en vont se perdre aussi l�-haut...
Mais le ciel nous les rend, le grand ciel magnanime,
Car il sait que le coeur souvent le plus sublime
Doit � quelque vieux r�ve obstin�ment r�v�
Sa force, et qu'il mourrait s'il en �tait priv�.


III
La lune a mauvais teint ce soir, la lune est jaune.
Elle ne charmera pas cette nuit le faune
Qui danse � sa lueur, autour des troncs moussus.
Tous les h�tes joyeux des bois seront d��us.
Les oiseaux familiers blottis dans les t�n�bres,
� sa clart� n'auront que des songes fun�bres.
Ah ! Madame la Lune, avec vos traits fl�tris
Vous ne r�jouirez que les chauves-souris !
Mais peut-�tre aurez-vous sur le cerveau de l'homme
Une influence heureuse, et, durant son long somme,
Pour changer le plomb noir qui l'avilit encor,
Voudrez-vous lui verser au coeur des rayons d'or...


IV
O Lune, qui ce soir a l'air d'une malade,
Lune p�lement bleue, astre cher au nomade,
Lampe d'or du po�te et soleil des hiboux,
O Lune ! qu'as-tu donc � pleurer comme nous !
Car ce sont bien tes pleurs, Lune triste et superbe,
Qui perlent au matin � la pointe de l'herbe...
Lune languide et bl�me, en ton beau ciel de nuit
�tre hant�e ainsi d'un indicible ennui ;
Au vaste paradis des divines �toiles
G�mir comme une femme �plor�e en ses voiles !
Ah ! Lune, nous pouvons nous lamenter un peu
Quand tu pleures, si haut, nous, si loin du ciel bleu !..

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Au soleil

Avril � l'air l�ger, sonore et lumineux,
Fait passer sur la rue o� fume un peu de glace
En vibrante fum�e incolore et fugace,
Le vent qui penchera les rosiers �pineux.

Le soleil, boule d'or au ciel vertigineux,
Impatient d'atteindre � sa plus haute place,
Monte, et le vent devient plus ti�de sur la face ;
La neige fond au pied des sapins r�sineux.

Monte, divin soleil, afin que tout renaisse !
Rends au coeur �puis� le sang de sa jeunesse,
Comme tu rajeunis la s�ve des vieux bois !

Monte ! fleuris la terre, �panouis les �mes !
O source de vigueur, monte afin que je sois
Plein de force et d'amour, comme toi plein de flammes !

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� la lune

Quand la lune au ciel noir resplendit claire et ronde,
Le vers en mon cerveau comme une eau vive abonde.
Il coule naturel comme une source au bois,
Avec des sons fluets de fl�te et de hautbois
Et, souvent, des accords doux et m�lancoliques
D'harmonium plaintif et de vieilles musiques.

La lune verse au coeur sa blanche intimit�
De r�ve vaporeux o� passe une beaut�,
Et dans les chemins creux o� la fra�cheur s'exhale
Ajoute aux flaques d'eau quelques mares d'opale,
O� l'on voit quelquefois se noyer �perdu
Un insecte �bloui dans de l'astre �pandu.

Mais elle qui parait pour toujours endormie,
Apais�e � jamais dans la grande accalmie,
Est si puissante encor qu'elle �meut l'Oc�an
Et fait frissonner l'homme aussi dans son n�ant.
Elle rend plus hardis les jeunes gens timides
Et plus pr�s de l'amour la vierge aux yeux candides.

Tu n'es pas morte, non ! ch�re clart� des soirs
Qui trembles sur les lacs comme sur des miroirs !
Et le cerf alt�r� qui boit � l'onde claire
En m�me temps que l'eau boit aussi ta lumi�re ;
Tu circules en lui comme un sang plus divin,
Car on n'absorbe pas de la splendeur en vain !

Le vaste ciel poudre d'�toiles d'or scintille.
Quelqu'un dans l'ombre, en bas, attend qu'un r�ve brille.
La Lune bienveillante au sourire d'argent,
Aide en son pur labeur le po�te songeant,
Et tendrement, le long de ses rayons sublimes,
Laisse glisser des vers chantants aux belles rimes.

O Lune ! quel myst�re habite en ta clart�,
Et quel pacte te lie a notre humanit� ?
Toi pour qui les anciens vivants eurent un culte,
Tu fais r�gner sur nous ton influence occulte ;
Et ton charme attirant fait m�me, comme un jeu,
Tourner les papillons des nuits dans ton feu bleu !

II
Quand tu parais, les soirs b�nis, � ma fen�tre,
Ta lumi�re lointaine et vague me p�n�tre,
Et je me baigne en toi ! Transfigurant ma chair,
Tu me fais pur et beau, surnaturel et clair ;
Et je suis comme un dieu tout impr�gn� de lune,
Participant ainsi qu'un astre � la nuit brune !
Oh ! l'heure incomparable et la divine nuit !
O� donc l'amer chemin ? O� donc le morne ennui !
La souffrance est pass�e, et ma joie est profonde
De go�ter ici-bas la paix d'un autre monde...
Je ne me livre pas au n�ant du sommeil,
Et j'attends l'heure triste o� viendra le soleil...

III
Changeante Lune ! Un soir, au ciel couleur d'ardoise
Tu montas rouge ainsi qu'un �norme tison ;
Et petit � petit, en laissant l'horizon,
Tu pris une nuance exquise de turquoise.
Une autre fois, ce fut comme une boule d'or
Que masquait par moment un passager nuage ;
Et puis tu redevins la Lune au bleu visage,
La Lune habituelle et que je vois encor.

Un lourd apr�s-midi de juillet, tu fus blanche
Comme une immense hostie apparue en l'azur ;
Tu fondis, tel un peu de neige au soleil dur,
Et l'on ne revit plus ta face qui se penche...

IV
Quand tu pleus en reflets sur les grands arbres verts,
Les oiseaux endormis que tu trempes d'opale
Doivent songer � Toi, Lune adorable et p�le,
P�n�tr�s de bien-�tre en leurs abris divers.

Leur petite �me fr�le, inqui�te et farouche,
Se pelotonne � l'aise en leurs chauds petits corps,
Quand tu luis; chaque oiseau craignant les mauvais sorts
Fait sa pri�re � Toi, Lune, quand il se couche.

Et tu veilles sur l'homme autant que sur le nid,
Du haut de ta demeure inaccessible et sombre ;
Car le mal, ce complice ordinaire de l'ombre,
A d� craindre souvent ton regard infini.

O Lune ! jusqu'� toi permets que je m'�l�ve !
Je rampe plein d'ennui ! Jette-moi des rayons,
Que je m'en serve ainsi que de bleus �chelons
Pour suivre dans l'�ther, ton domaine, mon r�ve !

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LE MIROIR DES JOURS  (extraits)

MAUVAISE SOLITUDE

� po�te songeur, si triste de toi-m�me,
Qui pourrait te gu�rir et qui pourrait t'aimer ?
Tu portes � ton front l'ombre am�re et supr�me
D'une �me que l'ennui va bient�t consumer.

La solitude grave � ton c�ur est mauvaise :
Le pire compagnon de toi-m�me, c'est toi !
� le regard aim� qui doucement apaise,
Quand viendra-t-il poser sa caresse sur moi ?

L'heure m'est un tourment cruel, et tous les livres
Ne pourraient endormir ce mal fort et subtil.
Afin qu'heureusement, un jour, tu t'en d�livres,
Et pour jamais, � c�ur bless�, que te faut-il ? [...]

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LA POUSSI�RE DU JOUR

La poussi�re de l'heure et la cendre du jour
En un brouillard l�ger flottant au cr�puscule.
Un lambeau de soleil au lointain du ciel br�l�,
Et l'on voit s'effacer les clochers d'alentour.

La poussi�re du jour et la cendre de l'heure
Montent, comme au-dessus d'un invisible feu,
Et dans le clair de lune adorablement bleu
Planent au gr� du vent dont l'air frais nous effleure.

La poussi�re de l'heure et la cendre du jour
Retombent sur nos coeurs comme une pluie am�re,
Car dans le jour fuyant et dans l'heure �ph�m�re
Combien n'ont-ils pas mis d'esp�rance et d'amour !

La poussi�re du jour et la cendre de l'heure
Contiennent nos soupirs, nos voeux et nos chansons ;
� chaque heure envol�e, un peu nous p�rissons,
Et devant cette mort incessante, je pleure 

La poussi�re du jour et la cendre de l'heure...

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L��RABLE ROUGE 

Dans le vent qui les tord les �rables se plaignent,
Et j'en sais un, l�-bas, dont tous les rameaux saignent !

Il est dans la montagne, aupr�s d'un ch�ne vieux,
Sur le bord d'un chemin sombre et silencieux.

L'�carlate s'�pand et le rubis s'�coule
De sa large ramure au bruit frais d'eau qui coule.

Il n'est qu'une blessure o�, magnifiquement,
Le rayon qui p�n�tre allume un flamboiement !

Le bel arbre ! On dirait que sa cime qui bouge
A tremp� dans les feux mourants du soleil rouge !

Sur le feuillage d'or au sol brun s'amassant,
Par instant, il �chappe une feuille de sang.

Et quand le soir �teint l'�clat de chaque chose,
L'ombre qui l'enveloppe en devient toute rose !

La lune bleue et blanche au lointain �mergeant,
Dans la nuit vaste et pure y verse une eau d'argent.

Et c'est une splendeur claire que rien n'�gale,
Sous le soleil penchant ou la nuit automnale !

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Lumi�re

Je regarde, et j'emplis mes yeux de ta lumi�re,
Beau ciel o� pas un seul nuage n'appara�t,
Et j'�prouve un plaisir indicible et secret
� sentir converger l'azur sous ma paupi�re !

Le bleu me glisse au coeur, frais comme une rivi�re
Qui, sans me d�border, toujours s'�largirait,
Et l'immense infini que rien ne contiendrait,
Vague � vague, s'�tale en mon �me humble et fi�re !

Tout l'espace est en moi, qui vibre clairement ;
Je l'ai bu du regard de moment en moment,
Et pourtant je ne suis qu'un atome en l'espace...

Le ciel bleu descendu dans mon infimit�
Roule comme un profond torrent d'�ternit�,
Dans lequel, �bloui, je me mire et je passe !

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Clair de lune

Le clair de lune sur la ville est endormi.
Dans le ciel ont coul� tant d'opales fondues
Qu'au loin, dans la lumi�re et l'ombre confondues,
Les astres �clips�s ne luisent qu'� demi.

Dans l'�blouissement, les �toiles cach�es
Sont comme des yeux bleus qui regardent sans voir.
Le clair de lune r�gne et, conqu�rant du soir,
Fait un voile brillant aux �toiles cherch�es.

M�me ses bords palis sont lumineux encor,
Et tant qu'il reste au ciel, de larges bandes blanche
D�corent de clart� les maisons et les branches ;
Et, cependant, le clair de lune est comme mort !

Les �toiles, qu'il cache, ont des lueurs vivantes,
Elles traversent l'infini de longs frissons ;
La lune a des reflets bleu�tres de gla�ons :
Pour elle est d�j� vieux le temps des �pouvantes !

Le clair de lune est triste et doux, il est ancien.
Comme un grand souvenir de royaut� d�chue,
Il dit la gloire antique et la splendeur perdue,
Plane, et dans la nuit calme, avec lenteur, s'�teint...

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Nocturne

Comme il fait bon d'�tre plusieurs quand il fait noir,
Et que nous subissions l'influence du soir,
R�veur, chacun de nous �coutait sa pens�e
Par le m�me silence intimement berc�e.
La nuit m�lancolique �panchait sa douceur
Avec un caressant geste de grande soeur,
Et nous voyions passer dans l'ombre transparente,
De temps en temps, soudaine, une �toile filante.
Le firmament d'�t� fourmillait d'astres bleus
Irradiant l'�ther d'�clats miraculeux.

L'heure �tait si puissante et si pleine de gr�ce
Que chacun la sentait respirer dans l'espace,
Dans le frissonnement d'une feuille, ou le bruit
D'un insecte invisible et tournoyant qui fuit...
Ah ! ce recueillement qui vient avec myst�re,
Et d'autant plus profond qu'il est involontaire !
La lampe s'est �teinte et le livre est ferm� :
Nul ne songe � l'ouvrir, nul � la rallumer.
C'est dans son triste coeur, qu'�claire la nuit noire,
Que chacun continue une �mouvante histoire...

R�ve, � supr�me joie, � consolation !
Baume qui nous gu�rit du mal de l'action,
C'est le soir qu'on vous sent descendre sur nos plaies
Et couler, comme par la piti� de mains vraies !
Et c'est vous qui dans les jours mauvais de combats
Nous faites prendre un peu patience ici-bas,
Et nous donnez, afin que nul ne se d�livre,
La l�chet� peut-�tre h�ro�que de vivre !

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Billets du soir (1911-1918) (extraits)

L'heure harmonieuse

La musique, ce soir, berce comme une vague mourante. Elle est si douce qu�elle se fond dans l�air et se dilue dans le silence. Note � note s��gr�ne la m�lodie, comme la fleur s�effeuille p�tale � p�tale, sans bruit. Et l�harmonie flotte, poussi�re de sons, dans l�atmosph�re paisible... 

La musique est douce, douce... L�ombre en est tranquillis�e, le c�ur saisi. Presque rien pour l�oreille, tout pour l��me. Je ne sais quoi dans l�heure endormie la subtilise, l��vapore. 

Elle semble venir de tr�s loin, peut-�tre du fond de mon pass�, comme une brise qui aurait fait le tour de la terre; et je ne sais si la chanson est en-dedans ou en-dehors de moi, tant elle est douce, douce, douce... 

Et cependant, elle est forte comme une puissance c�leste, puisqu�elle bouleverse mon �tre et fait pleurer mes yeux. Je l�entends � peine, mais elle exulte en moi, tel qu�un orgue au matin de P�ques, tel qu�un orchestre innombrable, tel qu�un carillon triomphal ! 

Sa douceur formidable enivre mon cerveau, comme pas un vin de France ou d�Italie. Pourtant, je ne per�ois qu�un peu de bruit qui palpite, � le battement de mon c�ur, peut-�tre � tant elle est douce, douce, douce... 

Moi seul l�entends � si l�on peut dire, � cette musique qui passe avec des ailes de vent. 

Elle �voque quelque chose qui ressemble � une fleur ou un visage... C�est impr�cis comme une brume, inconsistant comme un nuage. Je ne sais ce que c�est � peut-�tre un souvenir, peut-�tre un songe, peut-�tre rien, comme cette musique douce, douce, douce est peut-�tre irr�elle... 

Car c�est le soir, dont l��me ne se d�fie pas, le soir magique et myst�rieux. Le moindre souffle est comme un archet qui joue sur nos nerfs la m�lodie vraie ou fausse, selon le jour et selon la vie.

 � cet instant, si la douceur indicible d�une musique que je n�entends pas m��meut jusqu�au bonheur, si je le sens, si je l��cris, en v�rit�, j�ignore pourquoi, mon c�ur m�est inconnu...

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Le vent d'automne

J'entends le vent, le vent glac� d'automne, g�mir dans les branches, - ou-ou-ou-ou ... Et je songe aux ballades de la vieille Allemagne qui parlent de ch�teaux croulant sur de hautes montagnes.

Le vent secoue les persiennes, comme s'il voulait entrer se r�chauffer pr�s du po�le de la cuisine, sur lequel de l'eau bouillonne.

Au bout extr�me des branches, de petits bouquets de feuilles r�sistent en s'agitant. Demain, tous les arbres seront nus, peut-�tre, car ce vent finira par avoir raison des feuilles courageuses qui luttent.

En d�pit des souffles forts, le brouillard persiste; lui aussi, cependant, s'�vanouira; il fondra, et le soleil dorera les maisons lointaines qu'on n'aper�oit plus aujourd'hui. Le vent est le ma�tre de tout. Il use les �nergies, il lasse les r�sistances obstin�es et, lorsqu'il en a le d�sir, il fait craquer la maison de la base au fa�te.

Chez nous, le vent est rarement m�chant. Il ne cherche pas � effrayer; il berce les �rables et les pens�es; il bouscule les feuilles mortes, et les enl�ve pour les promener dans le ciel. Ses g�missements ne sont pas lugubres, - un peu tristes parfois, et le vent poss�de la gr�ce souveraine des rythmes puissants et doux.

Il vient d'ouvrir ma porte et de disperser mes paperasses; je ne me suis pas f�ch�, mais je l'ai mis dehors, chez lui. Bien que je l'aime, je ne le souffre pas dans ma chambre, hormis les jours d'�t� : il est trop brouillon et ressemble � un enfant fureteur.

Oh ! quelle bonne caresse est la sienne quand il vous enveloppe dans la rue, et vous pousse dans le dos comme avec des mains ! Son amabilit� cesse en temps de pluie : doit-on lui en tenir rigueur?

J'aime le vent d'automne : il accompagne d'un accord monotone la m�lodie de mon r�ve, et cadence harmonieusement ma pens�e. Il est comme la respiration de l'air, la musique du monde; il tourne, il vole tel qu'un oiseau rapide, et se pr�cipite o� nous allons tous : dans l'infini !

Billets du soir (troisi�me s�rie), Montr�al, Imprim� au Devoir, 1918, p. 47-48.

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Les hirondelles

Les oiseaux ont-ils une �me? J'aimerais qu'ils eussent une �me, je m'expliquerais mieux alors leur obscure destin�e, - leurs souffrances r�compens�es ailleurs, dans quelque paradis particulier o� pullulent les insectes rares et beaux, et que les �lus aux ailes agiles rempliraient de chants � la gloire de Dieu.

J'ai vu des hirondelles construire leur nid, couver patiemment au fond d'une bo�te �troite par des jours torrides, je les ai vues nourrir - ou gaver - leur prog�niture, faisant, pour contenter d'insatiables app�tits, des centaines de voyages; je les ai vues enseigner � leurs nouveau-n�s l'art merveilleux du vol, avec des cris presque humains, des tendresses alarm�es, des attentions minutieuses, des joies dont fr�missait tout leur corps de plume; je les ai vues ramener leurs petits � la maison natale, au soleil couchant, et leur parler, et leur dire de ne plus sortir, et rester aupr�s d'eux quelque temps, les caressant des yeux et du bec, et s'�loigner pour la nuit, pendant que de fines t�tes bleues, un peu pench�es, regardaient, dociles, mais avec de fous d�sirs de les suivre, monter en plein azur, rapides, le p�re et la m�re. Et la porte ronde devenait insensiblement un trou noir d'o� s'�chappaient des gazouillements, et c'�tait le silence et le sommeil pour jusqu'� l'aube prochaine.

Les petites hirondelles ignorent le danger, comme des enfants qu'elles sont. Mais que de craintes torturent le coeur des vieux, depuis la minute solennelle o� l'oiseau sort de l'oeuf jusqu'au moment de l'envol �perdu, de l'essor enivr� dans l'immense espace ! Il n'est plus d'instant sans angoisse ni fatigue : il faut chasser la mouche minuscule et, plus tard, l'�norme libellule, en veillant � sa s�curit�, - parfois une pierre peut vous atteindre; - il faut d�router les autres hirondelles que votre proie all�che, rentrer au nid souvent avec ruse, distribuer la nourriture, et ressortir, haletante, le bec large ouvert, et repartir !

D�j�, les petits se pourvoient � eux-m�mes ; ils gobent des mouches avec fr�n�sie, ils gobent, ils gobent ! Ils iront aussi se coucher dehors, dans les arbres. A mesure qu'ils croissent en force, en exp�rience, pauvres parents, ils se d�tachent de vous ! La vie est ainsi faite.

Les oiseaux ressemblent tellement aux hommes qu'ils doivent avoir une �me ...


Billets du soir (troisi�me s�rie), Montr�al, Imprim� au Devoir, 1918, p. 25-26.

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D�m�nagements

Dieu merci, nous ne d�m�nageons pas ! D�m�nager, c'est mourir beaucoup, c'est briser autant de liens avec le pass� que de meubles le long du chemin douloureux. D�m�nager, c'est troubler la paix des souvenirs dormant au fond des tiroirs secrets, c'est bousculer l'intimit� des chambres douces et brutaliser la r�verie des choses...

Et dire qu'il y a des gens qui passent indiff�remment d'une demeure � l'autre comme ils changent de tramway ! Ceux-l�, je les envie, car ils n'ont point d'�me, ils n'ont pas m�me, comme les animaux, l'instinct qui pousse � revenir toujours au premier g�te. Ils ne s'attachent � rien; leur maison ne leur repr�sente qu'un amas ordonn� de briques, de bois et de pl�tre que l'on quitte sans regret. Ils s'accommodent de tous les lambris, pourvu qu'ils soient nouveaux; ils ne sont gu�re id�alistes. N'ayant jamais lu Lamartine ni Rodenbach, - et n'en �prouvant d'ailleurs nul besoin, - ils ne se mettent pas en peine du sort des choses qu'ils devraient aimer, et dans lesquelles ils ne voient que des objets d'utilit� quotidienne facilement remplac�s. Ils ne sentent pas la po�sie que les ans r�pandent, comme une poussi�re spirituelle, sur tout ce qui nous a longtemps servi. Encore une fois, ces gens sont heureux, puisqu'il est des sentiments dont il est bon d'�tre d�pourvu.

Les lourdes voitures charg�es de meubles, d'ustensiles et de caisses offrent un sujet de m�ditation infiniment triste. C'est un petit voyage qui fait songer au grand, lorsque nous partirons chacun avec notre bagage incoh�rent en son p�le-m�le et sa promiscuit� de bonnes et de mauvaises actions. Nous am�nagerons pour l'�ternit�, mais ce n'est pas nous qui choisirons le logement; il nous en sera donn� un digne des morceaux que nous apporterons. Nous pouvons d�signer d'avance l'habitation qui nous tente et essayer de l'obtenir : le bail ne sera sign� qu'apr�s examen des effets et sur consentement du divin Propri�taire, - et ce sera le dernier !

Je vous souhaite une petite maison � la campagne, avec de beaux arbres autour, au bord d'un lac transparent rempli de grosses truites !


Billets du soir (nouvelle s�rie), Montr�al, Imprimerie du Devoir, 1912, p. 27-28.

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Fin d'�t�

Ao�t donne le d�sir et l'esp�rance de septembre. Sa chaleur raisonnable, sa profonde lumi�re, ses soirs moins longs, ses fra�ches nuits, tout indique que les jours s'acheminent lentement vers l'automne, et marcheront bient�t sur les feuilles mortes.

Le soleil enveloppe la terre d'une clart� plus fine, et les arbres vert fonc� se d�tachent sur l'horizon en lignes nettes, comme grav�s � m�me le ciel. De grands nuages blancs animent l'espace o� se creusent des golfes d'azur aux berges neigeuses; des pigeons traversent ce paysage a�rien et tournoient sur cette eau bleue dont la masse se forme et se d�forme ind�finiment.

Lumi�re dans les yeux ! Lumi�re dans le coeur ! Le regard monte vers l'infini, et l'infini descend dans l'�me ! L'�tendue est si vaste que toute la pens�e de Dieu para�t rayonner sur le monde ! Tout semble s'�lancer en une aspiration universelle, et, seul, un p�tale de rose que la brise a bless� choit l�g�rement sur le sol humide.

Sans le bruit intermittent du travail n�cessaire et les appels des oiseaux, ce serait le triomphe du silence lumineux et de la pri�re muette, de l'admiration et du recueillement. Ce triomphe �clatera bient�t sur la montagne, qu'habite la paix souveraine, o� vont r�ver les hommes las de la vie ardente et les amants fatigu�s par l'amour importun !

Quelques heures encore, des heures plus courtes que celles que mesurent les horloges, et la f�erie commencera, - quand le mois d'ao�t, en un dernier soupir d'azur, rendra son �me � la nature, son �me pleine de nuages et d'�toiles! ...


(Billets du soir (troisi�me s�rie), Montr�al, Imprim� au Devoir, 1918, p. 27-28 )

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Les Images du Pays (1926) (extraits)

Quand il neige 

Quand il neige sur mon pays 
De gros flocons couvrent les branches, 
Et les regards sont �blouis 
Par la clart� des routes blanches. 
Et dans les champs ensevelis, 
La terre reprend le grand somme 
Qu'elle fait pour mieux nourrir l'homme, 
Quand il neige sur mon pays. 

Quand il neige sur mon pays, 
On voit s'�battre dans les rues 
Les petits enfants r�jouis 
Par tant de splendeurs reparues. 
Et ce sont des appels, des cris, 
Des extases et des d�lires, 
Des courses, des jeux et des rires, 
Quand il neige sur mon pays. 

Quand il neige sur mon pays, 
C'est que tout le ciel se disperse 
Sur la montagne et les toits gris 
Qu'il rev�t de sa claire averse, ou qu'une avalanche de lis 
De sa puret� nous inonde... 
C'est le plus beau pays du monde 
Quand il neige sur mon pays ! 

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Sous le ciel

Au beau ciel d'�t� le jour vient de na�tre ;
Les petits oiseaux confondent leurs chants ;
La clart� nouvelle emplit la fen�tre
Et l'on sent l'odeur de l'herbe des champs.

Le soleil reluit sur les feuilles vertes
Qui tremblent au vent l�ger du matin.
Respirant l'air bleu, les fleurs sont ouvertes :
Somptueux velours et riche satin.

�pris de beaut� devant la nature,
Vers le firmament je tourne les yeux ;
L'espace infini, la lumi�re pure
�meuvent le coeur d'un rythme joyeux.

Et cette splendeur qui charme et console
Par l'homme n'est pas regard�e en vain :
Le meilleur de lui dans l'azur s'envole
Sur les ailes d'or d'un r�ve divin !

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