Bernard Dimey  (1931-1981)

Bernard Dimey po�te fran�ais, commence sa carri�re comme journaliste et peintre sous le pseudonyme�: Zelter�.
� 25 ans, il offre ses chansons.

De grands noms l�ont interpr�t�: Mon truc en plume (Zizi Jeanmaire), Syracuse (Henri Salvador)... Les Fr�res Jacques lui doivent �galement de leurs plus belles chansons (Fredo, Le quartier des Halles...)� et sans oublier Serge Reggiani avec Si tu me payes un verre, Les seigneurs.

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LE FRAN�AIS

Moi qui vis � Paris depuis plus de vingt ans,
Qui suis n� quelque part au coeur de la Champagne,
Jusqu'� ces temps derniers je m'estimais content,
Mais tout est bien fini, la panique me gagne.
Quand je l�ve mes yeux sur les murs de ma ville,
Moi qui n'ai jamais su plus de trois mots d'anglais,
Je dois parler par gestes... et c'est bien difficile...
Alors je viens chez vous retrouver le fran�ais.
Mes amis pour un rien se font faire des check-up,
Moi je me porte bien, j'en rigole de confiance,
J'�coute des longs playings le soir sur mon pick-up;
Des rockmens, des crooners, y en a pas mal en France.
Et j'bouffe des mixed-up grills, des pommes chips � gogo,
Alors que j'aim'rais tant manger des pommes de terre
Avec des p'tits bouts d'foie et des p'tits bouts d'gigot,
Mais pour �a c'est fini, il faudra bien s'y faire.
On boit des lemon dry dans les snack-bars du coin,
En plein coeur de Paris �a me fait mal au ventre,
Et l'odeur des hot-dogs j'la sens v'nir de Si loin
Que mon coeur se soul�ve aussit�t que j'y rentre.
Et l'on fait du footing, du shopping, des plannings,
De quoi d�courager m�m' la reine d'Angleterre.
Ma femme la s'main' derni�re s'est fait faire un lifting,
J'ai fait du happening pour passer ma col�re.
Mais �a peut plus durer, j'peux plus vivre comm' �a,
J'aime le vieux langage que parlaient mes anc�tres.
Je vous jure que chez nous il s'en va pas � pas
Tant pis pour nos enfants, ils s'y feront peut-�tre,
Mais moi je n'm'y fais pas, alors j'ai pris l'avion,
J'ai salu� Paris du haut de ma nacelle,
Je suis venu chez vous chercher avec passion
Au bord du Saint-Laurent ma langue maternelle.

"Le milieu de la nuit"

* * * * * 

SYRACUSE
(Henri Salvador) 
(paroles de Bernard Dimey)

 
J'aimerais tant voir Syracuse
L'�le de P�ques et Kairouan
Et les grands oiseaux qui s'amusent
A glisser l'aile sous le vent

Voir les jardins de Babylone
Et le palais du Grand Lama
R�ver des amants de V�rone
Au sommet du Fuji Yama

Voir le pays du matin calme
Aller p�cher le cormoran
Et m'enivrer de vin de palme
En �coutant chanter le vent

Avant que ma jeunesse s'use
Et que mes printemps soient partis
J'aimerais tant voir Syracuse
Pour m'en souvenir � Paris

 * * * * * 

SI TU ME PAYES UN VERRE

Si tu me payes un verre, je n'te demand'rai pas
O� tu vas, d'o� tu viens, si tu sors de cabane
Si ta femme est jolie ou si tu n'en as pas
Si tu tra�nes tout seul avec un coeur en panne
Je ne te dirai rien, je te contemplerai
Nous dirons quelques mots en prenant nos distances
Nous viderons nos verres et je repartirai
Avec un peu de toi pour meubler mon silence
 
Si tu me payes un verre, tu pourras si tu veux
Me raconter ta vie, en faire une �pop�e
En faire un op�ra... J'entrerai dans ton jeu
Je saurai sans effort me mettre � ta port�e
Je r�inventerai des sourir' de gamin
J'en ferai des bouquets, j'en ferai des guirlandes
Je te les offrirai en te serrant la main
Il ne te reste plus qu'� passer la commande
 
Si tu me payes un verre, que j'ai tr�s soif ou pas
Je te regarderai comme on regarde un fr�re
Un peu comme le Christ � son dernier repas
Comme lui je dirai deux v�rit�s premi�res
Il faut savoir s'aimer malgr� la gueul' qu'on a
Et ne jamais juger le bon ni la canaille
Si tu me payes un verre, je ne t'en voudrai pas
De n'�tre rien du tout... Je ne suis rien qui vaille
 
Si tu me payes un verre, on ira jusqu'au bout
Tu seras mon ami au moins quelques secondes
Nous referons le monde, oscillants mais debout
Heureux de d�couvrir que si la terre est ronde
On est aussi ronds qu'elle et qu'on s'en porte bien
Tu cherchais dans la foule une voix qui r�ponde
Alors, paye ton verre et je t'aimerai bien
Nous serons les cocus les plus heureux du monde

* * * * *

J' AIMERAIS TOUT SAVOIR

(Bernard Dimey / Jehan Cayrecastel)

J'aimerais tant savoir comment tu te r�veilles,
J'aurais eu le plaisir de t'avoir vue dormir
La boucle de cheveux autour de ton oreille,
L'instant, l'instant pr�cieux o� tes yeux vont s'ouvrir.
On peut dormir ensemble � cent lieues l'un de l'autre,
On peut faire l'amour sans jamais se toucher,
L'enfer peut ressembler au Paradis des autres
Jusqu'au jardin d�sert qu'on n'avait pas cherch�.

Quand je m'endors tout seul, comme un mort dans sa barque,
Comme un vieux pharaon je remonte le Nil.
Les ann�es sur ma gueule ont dessin� leur marque,
Mes grands soleils �teints se r�veilleront-ils?
On dit depuis toujours, "le soleil est un astre,
Il se l�ve � cinq heures ou sept heures du matin",
Mais chaque heure pour moi n'est qu'un nouveau d�sastre,
Il n'est pas s�r du tout qu'il fera jour demain.

Je ne suis jamais l� lorsque tu te r�veilles,
Alors je parle seul pour faire un peu de bruit,
Mes heures s'�ternisent et sont toutes pareilles,
Je ne distingue plus ni le jour ni la nuit,
Je ne crois pas en Dieu mais j'aime les �glises,
Et ce soir je repense au gisant v�nitien
Qui me ressemblait tant� Mais la place �tait prise
Toi seule sait vraiment pourquoi je m'en souviens.

* * * * *

JE SENS QU' IL VA FALLOIR�

(B.Dimey/J.Cayrecastel)

Je sens qu'il va falloir bient�t changer d'�glise
Et changer de bistrots, de femmes et de copains,
Tout de suite apr�s boire aller faire sa valise.
Fini le mal de vivre et de gagner son pain�

Pourtant j'ai de la peine � sentir, � comprendre,
Lorsque tout se d�fait, l'effet que �a fera�
Je sens qu'il va falloir que je m'y laisse prendre,
Un grand coup d'�pouvante et tout s'engloutira.

La vie c'est merveilleux, bien s�r quand c'est vivable.
On se nourrit de peu, mais un peu tous les jours.
Je voudrais vous offrir un gisant pr�sentable�
Je sens qu'il va falloir bient�t changer d'amour,

Essayer de franchir la muraille du songe,
De faire quelques pas tout seul et prudemment
Parmi de purs esprits d�livr�s du mensonge,
Irr�els et pr�sents, comme dans les romans�

C'est assez rassurant d'imaginer la suite
Et de s'y m�nager le g�te et le couvert,
Un paradis joyeux o� l'on prendrait sa cuite
Sans avoir � payer l'archange qui vous sert.

Je sens que le jour vient de la nuit qui s'installe,
Une superbe nuit, sans plan�te ni rien
O� j'irai naviguer, visiter les �toiles
Et parler de la terre o� l'on �tait si bien.

Il se pourrait fort bien que cette nuit peut-�tre
Je m'�croule au milieu de ma salle de bains.
N'allez pas r�veiller les flicards ni les pr�tres,
Un simple coup de fil � deux ou trois copains�

J'aime qu'on m'aime un peu, cela n'a rien d'�trange,
Gr�ce � Dieu, quelques-uns le savaient par ici.
Avant de m'en aller faire le con chez les anges,
Dois-je vous dire adieu, au revoir ou merci ?

* * * * *

LA NUIT

La nuit, les cerfs-volants,
les feux de camps perdus dans les �t�s de mon enfance,
� tous les carrefours de tous mes chemins creux,
et cette odeur d'herbe br�l�e, le soir,
et de loin les clarines
� l'heure o� les troupeaux revenaient au bercail...

Comme dans la Bible,
comme dans mes l�gendes,
comme dans les r�ves un peu moroses
qu'il m'arrive de faire � pr�sent.

Je r�ve souvent, je r�ve chaque nuit...
J'ai fini par aimer follement ces plong�es
dans l'absurde et ces itin�raires.
On se trouve perdu,
soudain tout seul, on n'y croit pas.
On est comme un poisson dans un torrent trop fort pour lui,
on se laisse guider.
On n'est plus rien du tout mais c'est incomparable.

* * * * * 

ET POURQUOI PAS ?

Ivrogne, c'est un mot qui nous vient de province 
Et qui ne veut rien dire � Tulle ou Ch�teauroux, 
Mais au c�ur de Paris je connais quelques princes 
Qui sont selon les heures, archange ou loup-garou 

L'ivresse n'est jamais qu'un bonheur de rencontre, 
�a dure une heure ou deux, �a vaut ce que �a vaut, 
Qu'il soit minuit pass� ou cinq heures � ma montre, 
Je ne sais plus monter que sur mes grands chevaux.

Ivrogne, �a veut dire un peu de ma jeunesse, 
Un peu de mes trente ans pour une �le aux tr�sors, 
Et c'est entre Pigalle et la rue des Abbesses 
Que je ressuscitais quand j'�tais ivre-mort... 

J'avais dans le regard des feux inexplicables 
Et je disais des mots cent fois plus grands que moi, 
Je pouvais bien finir ma soir�e sous la table, 
Ce naufrage, apr�s tout, ne concernait que moi.

Ivrogne, c'est un mot que ni les dictionnaires 
Ni les intellectuels, ni les gens du gratin 
Ne comprendront jamais... C'est un mot de mis�re 
Qui ressemble � de l'or � cinq heure du matin. 

Ivrogne... et pourquoi pas ? Je connais cent fois pire, 
Ceux qui ne boivent pas, qui baisent par hasard, 
Qui sont moches en troupeau et qui n'ont rien � dire. 
Venez boire avec moi... On s'ennuiera plus tard.

* * * * *

JE NE DIRAI PAS TOUT

Je ne dirai pas tout
J'aurai pass� ma vie � me d�cortiquer, � me d�shabiller
A donner en spectacle � n'importe quel prix ce que j'avais
De plus pr�cieux, de plus original
Plus vivant que moi-m�me
Au prix de quels efforts
Je ne le dirai pas

Je ne dirai pas tout

On passe au beau milieu de ses contemporains et la
figuration n'est pas intelligente
Ils ont tous un cerveau fendu par le milieu
Dont toute une moiti� se transforme en silex

Je vais jour apr�s jour, envers et contre tout, vers mon
Point de d�part
Cercueil aussi tranquille, aussi doux qu'un berceau

Le besoin de parler ne m'a pas r�ussi
Les hommes sont cruels et cr�vent de tendresse
Les femmes sont fid�les aux amours de hasard
Tout le talent du monde est � vendre � bas prix et qui
L'ach�tera ne saura plus qu'en faire


L'animal a raison qui sait tuer pour vivre...
Les animaux sont purs, ils n'ont pas invent� la morale
Au rabais, les forces de police
Ni la peur du n�ant, ni le Bon Dieu chez soi


Ni l'argent ni l'envie
Ni l'atroce manie de rendre la justice

Les poissons de la mer n'ont pas d'infirmit�s
L�, chacun se d�vore et s'arrache et s'�tripe
Et le meilleur des mondes est encore celui-l�
Sans paroles perdues, sans efforts de cervelle,
Mensonges cultiv�s, mis au point, sans techniques...

L'antilope sait bien qu'un lion la mangera, elle reste
Gracieuse
La savane est superbe, elle y prend son plaisir
Et moi
De jour en jour
Je suis comme un crapaud, de plus en plus petit,
�cras�, aplati malheureux sous une planche de jardin
Le soleil me fait peur... Vos regards d'imb�cile ont eu
Raison de moi

Je ne dirai pas tout
J'ai compris trop de choses
Mais de comprendre ou pas nul n'en devient plus riche,
La vie comme un brasier finira par gagner
Attendu que la cendre est au bout de la route
Et que tous les squelettes ont l'air d'�tre parents

Je croyais autrefois, � l'�ge des �toiles et des sources et
Du rire et des premiers espoirs
�tre n� pour tout dire
N'�tre l� que pour �a

Intoxiqu� tr�s t�t par le besoin d'�crire, je me suis
Avanc� parmi vous, pas � pas,
Et l'on m'a regard� comme un �nergum�ne
Comme un polichinelle au sifflet bien coup�
Qui savait amuser son monde...

A la rigueur...

Le faire un peu sourire, le faire un peu pleurer
J'aurais pu devenir assez vite un virtuose mais le go�t
M'est pass� de parler dans le vent

Je ne dirai pas tout
J'ai le sang plein d'alcool, d'un alcool de col�re
Et je vais achever ma vie dans un bocal comme un poisson
Chinois
Peut-�tre un c�lacanthe...
J'aurai, j'en suis certain, de l'int�r�t plus tard
Vous aurez des machines � faire parler les morts

Je vous raconterai mes crimes et ma l�gende et je vous
Offrirai des mensonges parfaits

Que vous mettrez en vers, en musique, en images
Mais vous aurez beau faire
Je ne dirai pas tout !
Je suis le descendant du vautour et du poulpe
Mes anc�tres, autrefois, survolaient vos jardins
Et sillonnaient vos mers

Je ne dirai pas tout... Tant de peine perdue

On peut avoir � dix huit ans l'imp�rieux besoin d'aller
Pr�cher dans le d�sert
Devant un auditoire de fant�mes illettr�s, de beaux
Analphab�tes ou de milliardaires courtois
Ni plus ou moins idiots qu'un ouvrier d'usine...

Mais l'�ge m'est pass� des sermons de ce genre
Je ne dirai pas tout !

Or, tout me reste � dire.

* * * * *

L' HEURE DES IVROGNES

C'�tait � l'heure des ivrognes
On �tait vierge d'un seul coup, les larmes aux yeux pour
un bout de rengaine m�chonn�e par un cabot chancelant
sur ses cannes et presque octog�naire...

Accoud�s au comptoir d'un cabaret vermoulu jusqu'� l'os entre quatre murs taillad�s au canif, plus enjoliv�s que
ceux de la Sant�, de Fresnes et de Bic�tre

On se taillait des succ�s d'ombre, et de superbes
amertumes en alexandrins de bazar...
Un pianiste se jetait l�-dessus, toutes griffes dehors
et mettait notre cafard en musique
avec tant de ma�trise, qu'on en �tait tristes � l'envers
en pleine extase, d�lirants
du g�nie � port�e de nos quatre points cardinaux

J'ai vid� plus de verres � Montmartre, que mon p�re en trente ans n'a mont� de ciseaux
Mais...
Si l'on exige que toutes les �toiles soient filantes
que tous les coeurs soient purs et les yeux pleins d'images...
Si les imb�ciles font na�tre en vous des id�es de meurtre
Alors,
devenez fous, le temps qu'il faut,
sans retenue... et laissez faire le Diable
ou Dieu,
celui qui veut bien encore s'occuper des pauvres enfants que nous sommes...

C'�tait � l'heure des ivrognes
et celui qui n'avait plus de nez venait tendre sa
main sous le n�tre, avec un sourire � vous casser les
dents...

Pascal, entre deux muscadets de fortune, souhaitait
devenir chien, chez un musicien � succ�s
Y a pas moyen d'�tre chien chez vous ?

Son sourire en �clair,
et je le vois encore, Pascal, mendiant du Tertre et
devant l'�ternel...
je le vois encore s'incliner...
Il s'inclinait, un point c'est tout...
Il s'abaissait
comme un couperet de guillotine, pour que les choses en restent l�...

Je ne connais rien de plus d�solant que d'avoir eu
beaucoup de talent avant la guerre, et d'�tre encore vivant.
Mais, vous devriez pourtant vous souvenir...
Trois semaines � l'A.B.C., en vedette am�ricaine...
J'�tais clown musical...
Mon partenaire est mort en 1940, au mois de mai...

Un Auguste tout seul, sans aucun faire-valoir, �a n'a 
plus aucune chance de s'en tirer...
Essayer d'�tre dr�le, tout seul, pour un v�ritable artiste comme moi, c'est une rigolade,
m�me pas la peine d'essayer.

Un jour, un autre jour, je vous raconterai tout,
et vous comprendrez pourquoi j'ai br�l� mes grandes godasses et ma perruque � cheveux rouges...

Et pendant ce temps-l�, un peu plus bas, rue Lamarck;
un tout petit bonhomme tr�s aimable s'enfermait dans un cagibi encombr� d'oripeaux, de masques et de saxophones � tiroirs,
et l�, tout seul,
peut-�tre heureux comme un moine sans illusions qui creuse tous les jours sa tombe, un pied de plus
le petit bonhomme taillait dans une b�che l'effigie de
son vieux copain Grock et des Fratellini,

Il avait bien raison !
Il est prudent de se maintenir en compagnie, quand on sent que la fin commence..

* * * * *

C'�tait � l'heure des ivrognes...

Le vent nocturne apporte jusqu'� nous l'appel d'une corne de brume
et cela veut dire que la nef des fous s'appr�te � lever l'ancre
il ne tient plus qu'� nous d'appareiller ensemble...

Le navire est assez grand pour toutes nos folies rassembl�es,
c'est peut-�tre enfin le moment d'en finir avec tous ces d�buts !

Nos baluchons sont pr�ts depuis deux, trois, cent nuits.

Nous nous sentions sur le d�part
Notre carte du ciel pli�e en quatre au fond d'une
poche, une vieille boussole au fond du sac
et des refrains de grand large recroquevill�s
dans la gorge...
On se regardait dans les yeux, au seuil de la croisi�re, o� nous allions jeter tous nos espoirs en tas...

Mais il fallait arroser l'�v�nement,
sanctifier cette minute-l�
Il fallait bien remplir une derni�re fois les verres et
les vider cul sec,
deux ou trois fois de suite...
et chambrer l'�motion, lui donner toute sa force et
toute sa grandeur...


Et la nuit s'en allait, lentement,
le ciel p�lissait...
Nous regardions se d�couper l'ar�te des toits familiers sachant bien que la nef des fous n'avait pas attendu qu'elle �tait d�j� loin, sur l'oc�an de nos vieux r�ves

Ce vieux bateau, parti sans nous, � l'heure des ivrognes pour aller Dieu sait o�...

Soudain, la honte nous prenait � ses pi�ges, avec des ruses de sous-ma�tresse...
Elle nous pr�sentait son infernale collection de miroirs d�formants...

D'un seul coup, c'en �tait fini des conquistadors ! Des lauriers de nos gloires futures, de la souple d�marche des vainqueurs s'avan�ant sous les confettis, au long des avenues tonitruantes...

Nous avions le visage gris
l'�il trop rond, la gueule boursoufl�e

Quelle honte c'�tait brusquement de se d�couvrir aussi laids, aussi m�diocres,
parmi ces �clairages de gargotes,
quelle amertume c'�tait !

Il fallait bien consentir � boire encore un peu, sinon quel chagrin mortel risquait de s'emparer de nous,
mis�rables menteurs !


Et le petit jour, qui d�j� cognait � la vitre, arrivait
sans rien apporter de bon, comme d'habitude.

� se d�visager l'un l'autre et la fatigue aidant,
sans courage pour parler encore...
Quelle honte c'�tait... � l'heure des ivrognes
quand l'heure �tait pass�e...

Marcel, aux yeux perdus,
� la barbe souill�e de vin rouge o� la vermine allait chercher sa vie
Ivrogne � tout jamais
la soutane aux orties, parmi les souvenirs qu'on gardera de lui sur la Place du Tertre
et dans les escaliers qui d�gringolent dans la brume
� cinq heures du matin, quand le brouillard s'en vient

Quand Paris nous rejoint, avec sa v�rit�...

quand nos fant�mes et nos phantasmes se replient en silence, et se recroquevillent
comme la carcasse du vieux Marcel, tout contre les pierres de la rue des Saules et de la rue Cortot�

Mon Dieu, quelle �trange apocalypse pour un pauvre bonhomme tout seul.
C'est trop de grandeur � la fois d'�tre aussi d�jet�
d'�tre aussi lamentable, ayant abdiqu� tout courage et toute esp�rance,
sans avoir oubli� qu'on fut tout autre chose
� l'heure o� le vin rouge �tait rafra�chissant...

Oui, c'est trop de grandeur d'�tre aussi d�fonc�
d'�tre sale au dehors, en ruines � l'int�rieur
et de savoir encore d�chiffrer sans effort un vieux grimoire aram�en...

Marcel,
ancien cur�, ivrogne du pr�sent, image � tout jamais de la tendresse m�me
du c�ur un peu trop grand, d'une �me en d�saccord avec tous les besoins du corps
qui renaissaient d'un jour sur l'autre
� l'heure des ivrognes...

Mais apr�s tout, la mort est pour demain
Elle �tait pour hier,
Il en est, par hasard qui passent � travers...

Marcel aux yeux d'enfant fatigu� par la vie
saoules-toi si tu veux...

Remplis mon verre aussi,
nous boirons tous les deux.

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� Bernard Dimey

Je n'ai pas vu Syracuse
pas plus que le Grand Mausol�e
la chine profonde
ou les rives du Bosphore
Je n'ai pas vu les Montagnes Bleues de l'Oregon
ni les terres australes
ou les terres glac�es
sous le ciel bor�al
pas plus que le Guadalquivir
dont le seul nom invite la guitare
J'ignorerai sans doute le r�ve bleu 
des glaces du N�pal
et les bords du lac Titicaca
o� vient pa�tre l'alpaga
J'ignorerai m�me Louxor
temple des temples
o� Bernard r�ve de la vie 
entre le jaspe et le phosphore
Je n'ai pas vu Syracuse
pas plus que le Grand Mausol�e
et je r�ve encore du mont Fuji-yama
et de ces villes lointaines
qui portent des pr�noms de femme
Alexandrie Avila ou cyr�ne
et Syracuse entre toutes
que je n'ai jamais vue

Jacques ROLLAND

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Un autre site consacr� � Bernard Dimey 

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