Christine de Pisan

 


(vers 1364-1431)

Christine de Pisan est la premi�re femme � vivre de sa plume : en marge d'une �uvre de commande �crite pour un public aristocratique, quelques rondeaux laissent s'�chapper la confidence personnelle.

 � Soit blessure, soit bonheur, il me prend parfois l'envie de m'ab�mer... c'est qu'il n'y a plus de place pour moi nulle part, m�me pas dans la mort. �

 (Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Seuil, J977).

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MOI, CHRISTINE, QUI AI PLEUR� 


Moi, Christine, qui ai pleur�
Onze ans en abbaye ferm�e,
Ou j'ai toujours demeur� depuis
Que Charles (c'est chose �trange !)
Le fils du roi, si j'ose rappeler ce souvenir,
S'enfuit de Paris, tout droit,
Par suite de la trahison l� incluse :
Maintenant pour la premi�re fois je me prends � rire.

L'an mil quatre cent vingt neuf
Recommen�a � luire le soleil ;
Il ram�ne le temps nouveau
Qu'on n'avait pas vu de l'oeil
Depuis longtemps ; dont plusieurs en deuil
Ont v�cu. Je suis de ceux-l� ;
Mais de rien je ne me chagrine plus,
Puisque maintenant je vois ce que je veux.

Qui vit donc chose advenir
Plus hors de toute atteinte,
Laquelle � noter et de laquelle se souvenir
Est bon en toute r�gion :
C'est � savoir que France, de qui discours,
On faisait qu'� terre �tait renvers�e,
Soit par divine mission,
Du mal en si grand bien chang�e ?

Et cela par tel miracle vraiment
Que, si la chose n'�tait notoire
Et �vidents le fait et la mani�re,
Il n'est homme qui p�t le croire :
C'est une chose bien digne de m�moire
Que Dieu par une vierge tendre
Ait pr�cis�ment voulu (c'est une chose vraie)
Sur la France si grande gr�ce �tendre.

O ! Quel honneur � la couronne
De France se voit par divine preuve !
C'est par les gr�ces qu'il lui donne
Il para�t combien Dieu l'approuve
Et que plus de foi d'autre part il trouve
En la maison royale, dont je lis
Que jamais (ce n'est pas une chose nouvelle)
En la foi err�rent les fleurs de lis.

Toi, Jeanne, � une bonne heure n�e,
B�ni soit celui qui te cr�a !
Pucelle de Dieu envoy�e
En qui le Saint Esprit fit rayonner
Sa grande gr�ce ; et qui eus et as
Toute largesse en son haut don,
Jamais ta requ�te ne te refusa
Et il te donnera assez grande r�compense...

Et sa belle vie, par ma foi !
Montre qu'elle est en la gr�ce de Dieu,
C'est pourquoi on ajoute plus de foi
A son fait ; car, quoi qu'elle fasse,
Toujours � Dieu devant la face,
Qu'elle invoque, sert et prie
En actions, en paroles ; en quelque endroit qu'elle aille,
Elle ne retarde pas ses d�votions.

Oh ! comme alors cela bien parut
Quand le si�ge �tait � Orl�ans,
O� en premier lieu sa force apparut !
Jamais miracle, ainsi que je pense,
Ne fut plus clair ; car Dieu aux siens
Vint tellement en aide, que les ennemis
Ne se d�fendirent pas plus que chiens morts.
L� furent pris ou � mort mis.

H� ! quel honneur au f�minin
Sexe ! Que Dieu l'aime il para�t bien,
Quand tout ce grand peuple mis�rable comme chiens
Par qui tout le royaume �tait d�sert�
Par une femme est ressuscit� et a recouvr� ses forces,
Ce que hommes n'eussent pas fait,
Et les tra�tres ont �t� trait�s selon leur m�rite,
A peine auparavant l'auraient-ils cru.

Une fillette de seize ans
(N'est-ce pas une chose au-dessus de la nature ?)
A qui les armes ne sont pesantes,
Mais il semble que son �ducation
Ait �t� faite � cela, tant elle y est forte et dure ;
Et devant elle vont fuyant
Les ennemis, et nul n'y r�siste.
Elle fait cela, maint yeux le voyant.

Et elle va d'eux d�barrassant la France
En recouvrant ch�teaux et villes,
Jamais force ne fut si grande,
Qu'ils soient par centaines ou par milliers...

 


BALLADE

Seulette suis et seulette veux �tre,
Seulette m'a mon doux ami laiss�e,
Seulette suis, sans compagnon ni ma�tre,
Seulette suis, dolente et courrouc�e,
Seulette suis en langueur m�sais�e,
Seulette suis plus que nulle �gar�e,
Seulette suis sans ami demeur�e.

Seulette suis � huis ou � fen�tre,
Seulette suis en un anglet much�e,
Seulette suis pour moi de pleurs repa�tre,
Seulette suis, dolente ou apais�e,
Seulette suis, rien n'est qui tant me si�e,
Seulette suis en ma chambre enserr�e,
Seulette suis sans ami demeur�e.

Seulette suis partout et en tout �tre,
Seulette suis, o� je vais o� je si�e,
Seulette suis plus qu'autre rien terrestre,
Seulette suis, de chacun d�laiss�e,
Seulette suis, durement abaiss�e,
Seulette suis souvent toute �pleur�e,
Seulette suis sans ami demeur�e.

Princes, or est ma douleur commenc�e :
Seulette suis de tout deuil menac�e,
Seulette suis plus tainte que mor�e,
Seulette suis sans ami demeur�e.

De triste coeur chanter joyeusement
Et rire en deuil c'est chose fort � faire,
De son penser montrer tout le contraire,
N'issir doux ris de dolent sentiment,

Ainsi me faut faire commun�ment,
Et me convient, pour celer mon affaire,
De triste coeur chanter joyeusement.

Car en mon coeur porte couvertement
Le deuil qui soit qui plus me peut d�plaire,
Et si me faut, pour les gens faire taire,
Rire en pleurant et tr�s am�rement
De triste coeur chanter joyeusement.

� JE NE SAIS COMMENT JE DURE... �

(Rondeaux (orthographe modernis�e) *

Je ne sais comment je dure,
Car mon dolent (1) c�ur fond d'ire (2)
Et plaindre n'ose, ni dire
Ma doleureuse (3) aventure,

Ma dolente vie obscure (4).
Rien, hors la mort ne d�sire ;
Je ne sais comment je dure.

Et me faut, par couverture (5),
Chanter que (6) mon c�ur soupire
Et faire semblant de rire ;
Mais Dieu sait ce que j'endure.
Je ne sais comment je dure.

1. Souffrant
2. chagrin
3. Doloureuse (du latin dolor, douleur). 
4. Sombre, triste. 
5. �Par dissimulation. 
6. �Pour �ce que���

* Merci � �Christian Lassalle pour cette r�f�rence !


VIRELAI

Je chante par couverture,
Mais mieux pleurassent mes oeils,
Ni nul ne sait le travail
Que mon pauvre coeur endure.

Pour ce muce ma douleur,
Qu'en nul je ne vois piti�.
Plus a l'on cause de pleur,
Moins trouve l'on d'amiti�.

Pour ce plainte ni murmure
Ne fais de mon piteux deuil.
Ain�ois ris quand pleurer veuil,
Et sans rime et sans mesure
Je chante par couverture.

Petit porte de valeur
De soi montrer d�haiti�,
Ne le tiennent qu'� foleur
Ceux qui ont le coeur haiti�.

Si n'ai de d�montrer cure
L'intention de mon veuil,
Ainsi, tout ainsi comme je seuil,
Pour celer ma peine obscure,
Je chante par couverture

___________

De triste coeur chanter joyeusement
Et rire en deuil c'est chose fort � faire,
De son penser montrer tout le contraire,
N'issir doux ris de dolent sentiment,

Ainsi me faut faire commun�ment,
Et me convient, pour celer mon affaire,
De triste coeur chanter joyeusement.

Car en mon coeur porte couvertement
Le deuil qui soit qui plus me peut d�plaire,
Et si me faut, pour les gens faire taire,
Rire en pleurant et tr�s am�rement
De triste coeur chanter joyeusement.
 

 

CHANSON DE LA PASTOURE

Il n�est si joli m�tier
Que de mener en p�ture
Ses agneaux sur la verdure,
Jamais je n'en changerai.

Qui verrait ces bergerettes
Et ces plaisants pastoureaux
S'entr'aimer par amourettes,
Tresser des fleurs en chapeaux,

Il dirait qu'il n'est sentier
Ni voye qui soit si pure,
Jamais d'autre n'aurait cure
Mais s'en voudrait contenter ;
Il n'est si joli m�tier.

Ces pastours sur leur musette,
Au gazouillis des oiseaux,
Vous disent des bergerettes
Et des beaux motets nouveaux ;

Ils aiment de coeur entier ;
Au son de leur turelure,
Dansent tant que l'�t� dure,
Autre �bat n'ont le penser.
Il n'est si joli m�tier.

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