Cendrars, portrait par Modigliani, 1917

.

(1887-1961)

N� � la Chaux-de-Fonds - Suisse le 1er septembre 1887, d'une m�re �cossaise et d'un p�re Suisse de son v�ritable nom Fr�d�ric Sauser, il fut le po�te de la F�te et de l'Aventure.

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Livre mythique �dit� � une soixantaine d'exemplaires
po�me illustr� par Sonia Delaunay
Paris, �ditions des Hommes Nouveaux, 1913.

En ce temps-l�, j'�tais en mon adolescence
J'avais � peine seize ans et je ne me souvenais d�j� plus de mon enfance
J'�tais � 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J'�tais � Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence �tait si ardente et si folle
Que mon coeur tour � tour br�lait comme le temple d' Eph�se ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux �clairaient des voies anciennes.
Et j'�tais d�j� si mauvais po�te
Que je ne savais pas aller jusqu'au bout. Le Kremlin �tait comme un immense g�teau tartare croustill� d'or,
Avec les grandes amandes des cath�drales, toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la l�gende de Novgorode
J'avais soif
Et je d�chiffrais des caract�res cun�iformes
Puis, tout � coup, les pigeons du Saint- Esprit s'envolaient sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros
Et ceci, c'�tait les derni�res r�miniscences
Du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.�

Pourtant, j'�tais fort mauvais po�te.
Je ne savais pas aller jusqu'au bout.�
J'avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les caf�s et tous les verres
J'aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pav�s
J'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaive
Et j'aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liqu�fier tous ces grands corps �tranges et nus sous les v�tements qui m'affolent...
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la r�volution russe...
Et le soleil �tait une mauvaise plaie�
Qui s'ouvrait comme un brasier�

En ce temps-l� j'�tais en mon adolescence
J'avais � peine seize ans et je ne me souvenais d�j� plus de ma naissance
J'�tais � Moscou o� je voulais me nourrir de flammes
Et je n'avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux

En Sib�rie tonnait le canon, c'�tait la guerre
La faim le froid la peste et le chol�ra
Et les eaux limoneuses de l'Amour charriaient des millions de charognes
Dans toutes les gares je voyais partir tous les dernier trains 

Personne ne pouvait plus partir car on ne d�livrait plus de billets
Et les soldats qui s'en allaient auraient bien voulu rester...
Un vieux moine me chantait la l�gende de Novgorod 

Moi, le mauvais po�te, qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout
Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent pour tenter aller faire fortune.
Leur train partait tous les vendredis matins.
On disait qu'il y avait beaucoup de morts.�

L'un emportait cent caisses de r�veils et de coucous de la for�t noire
Un autre, des boites � chapeaux, des cylindres et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield
Un des autres, des cercueils de Malmo� remplis de boites de conserve et de sardines � l'huile
Puis il y avait beaucoup de femmes
Des femmes, des entrejambes � louer qui pouvaient aussi servir
Des cercueils�

Elles �taient toutes patent�es
On disait qu'il y a avait beaucoup de morts l�-bas
Elles voyageaient � prix r�duit�
Et avaient toutes un compte courant � la banque.�

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour
On �tait en d�cembre
Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait � Kharbine
Nous avions deux coup�s dans l'express et 34 coffres de joailleries de Pforzheim
De la camelote allemande "Made in Germany"
Il m'avait habill� de neuf et en montant dans le train j'avais perdu un bouton
- Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pens� depuis -
Je couchais sur les coffres et j'�tais tout heureux de pouvoir jouer avec le browning nickel� qu'il m'avait aussi donn�

J'�tais tr�s heureux, insouciant
Je croyais jouer au brigand
Nous avions vol� le tr�sor de Golconde
Et nous allions, gr�ce au Transsib�rien, le cacher de l'autre c�t� du monde
Je devais le d�fendre contre les voleurs de l'Oural qui avaient attaqu� les saltimbanques de Jules Verne
Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine
Et les enrag�s petits mongols du Grand-Lama
Alibaba et les quarante voleurs�

Et les fid�les du terrible Vieux de la montagne
Et surtout contre les plus modernes
Les rats d'h�tels
Et les sp�cialistes des express internationaux.�
Et pourtant, et pourtant
J'�tais triste comme un enfant
Les rythmes du train
La "mo�lle chemin-de-fer" des psychiatres am�ricains
Le bruit des portes des voix des essieux grin�ant sur les rails congel�s
Le ferlin d'or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d'� c�t�
L'�patante pr�sence de Jeanne
L'homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit �ternel des roues en folie dans les orni�res du ciel
Les vitres sont givr�es
Pas de nature!
Et derri�re, les plaines sib�riennes le ciel bas et les grands ombres des taciturnes qui montent et qui descendent
Je suis couch� dans un plaid
Bariol�
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce ch�le �cossais
Et l'Europe toute enti�re aper�ue au coupe-vent d'un express � toute vapeur
N'est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce ch�le
Effiloch� sur des coffres remplis d'or
Avec lesquels je roule
Que je r�ve
Que je fume
Et la seule flamme de l'univers�
Est une pauvre pens�e...
Du fond de mon coeur des larmes me viennent
Si je pense, Amour, � ma ma�tresse;
Elle n'est qu'une enfant que je trouvai ainsi
P�le, immacul�e au fond d'un bordel.
Ce n'est qu'une enfant, blonde rieuse et triste.
Elle ne sourit pas et ne pleure jamais;
Mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire
Tremble un doux Lys d'argent, la fleur du po�te.�

Elle est douce et muette, sans aucun reproche,�
avec un long tressaillement � votre approche;
Mais quand moi je lui viens, de ci, de l�, de f�te,�

Elle fait un pas, puis ferme les yeux- et fait un pas.
Car elle est mon amour et les autres femmes
N'ont que des robes d'or sur de grands corps de flammes,�
Ma pauvre amie est si esseul�e,
Elle est toute nue, n'a pas de corps -elle est trop pauvre.�

Elle n'est qu'une fleur candide, fluette,
La fleur du po�te, un pauvre lys d'argent,�
Tout froid, tout seul, et d�j� si fann�
Que les larmes me viennent si je pense � son coeur. 

Et cette nuit est pareille � cent mille autres quand un train file dans la nuit
-Les com�tes tombent-
Et que l'homme et la femme, m�me jeunes, s'amusent � faire l'amour.�

Le ciel est comme la tente d�chir�e d'un cirque pauvre dans un petit village de p�cheurs�
En Flandres
Le soleil est un fumeux quinquet
Et tout au haut d'un trap�ze une femme fait la lune.
La clarinette le piston une fl�te aigre et un mauvais tambour
Et voici mon berceau
Mon berceau
Il �tait toujours pr�s du piano quand ma m�re comme madame Bovary jouait les sonates de Beethoven
J'ai pass� mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
Et l'�cole buissonni�re dans les gares, devant les trains en partance
Maintenant, j'ai fait courir tous les trains derri�re moi
B�le-Tombouctou
J'ai aussi jou� aux courses � Auteuil et � Longchamp
Paris New -York
Maintenant j'ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid- Stokholm
Et j'ai perdu tous mes paris
Il n'y a plus que la Patagonie, la Patagonie qui convienne � mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud
Je suis en route
J'ai toujours �t� en route
Le train fait un saut p�rilleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues

Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?"�

Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours
Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t'a nourrie, du Sacr� Coeur contre lequel tu t'es blottie
Paris a disparu et son �norme flamb�e
Il n'y a plus que les cendres continues
La pluie qui tombe
La tourbe qui se gonfle
La Sib�rie qui tourne
Les lourdes nappes de neige qui remontent
Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier d�sir dans l'air bleui
Le train palpite au coeur des horizons plomb�s
Et ton chagrin ricane...�

"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"�

Les inqui�tudes
Oublie les inqui�tudes
Toutes les gares l�zard�s obliques sur la route
Les files t�l�graphiques auxquelles elles pendent
Les poteaux grima�ant qui gesticulent et les �tranglent
Le monde s'�tire s'allonge et se retire comme un accord�on qu'une main sadique tourmente
Dans les d�chirures du ciel les locomotives en folie s'enfuient�
et dans les trous
les roues vertigineuses les bouches les voies
Et les chiens du malheur qui aboient � nos trousses
Les d�mons sont d�cha�n�s
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le cr�ne d'un sourd�

"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"
Mais oui, tu m'�nerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin
La folie surchauff�e beugle dans la locomotive
Le peste le chol�ra se l�vent comme des braises ardentes sur notre route
Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunel
La faim, la putain, se cramponnent aux nuages en d�bandade et fiente des batailles en tas puants de morts
Fais comme elle, fais ton m�tier...�

"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"�

Oui, nous le sommes, nous le sommes
Tous les boucs �missaires ont crev� dans ce d�sert
Entends les sonnailles de ce troupeau galeux Tomsk Tcheliabinsk Kainsk Obi Ta�chet Verkn� Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune 

La mort en Mandchourie
Est notre d�barcad�re est notre dernier repaire
Ce voyage est terrible
Hier matin
Ivan Oullitch avait les cheveux blancs
Et Kolia Nicola� Ivanovovich se ronge les doigts depuis quinze jours...
Fais comme elles la Mort la Famine fais ton m�tier
Ca co�te cent sous, en transsib�rien �a co�te cent roubles
En fi�vre les banquettes et rougeoie sous la table
Le diable est au piano
Ses doigts noueux excitent toutes les femmes
La Nature
Les Gouges
Fais ton m�tier�
Jusqu'� Kharbine... 

"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"�

Non mais... fiche-moi la paix... laisse-moi tranquille
Tu as les anches angulaires
Ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse
C'est tout ce que Paris a mis dans ton giron
C'est aussi un peu d'�me... car tu es malheureuse
J'ai piti� j'ai piti� viens vers moi sur mon coeur
Les roues sont les moulins � vent d'un pays de Cocagne
Et les moulins � vent sont les b�quilles qu'un mendiant fait tournoyer
Nous sommes les culs-de-jatte de l'espace
Nous roulons sur nos quatre plaies
On nous a rogn� les ailes
Les ailes de nos sept p�ch�s
Et tous les trains sont les bilboquets du diable
Basse-cour
Le monde moderne
La vitesse n'y peut mais
Le monde moderne
Les lointains sont par trop loin
Et au bout du voyage c'est terrible d'�tre un homme avec une femme...

"Blaise, dis, sommes nous bien loin de Montmartre"�

J'ai piti�, j'ai piti�, viens vers moi je vais te conter une histoire
Viens dans mon lit
Viens sur mon coeur
Je vais te conter une histoire...�

Oh viens ! viens !
Au Fidji r�gne l'�ternel printemps
La paresse
L'amour p�me les couples dans l'herbe haute et la chaude syphilis r�de sous les bananiers
Viens dans les �les perdues du Pacifique!
Elles ont nom du Ph�nix, des Marquises
Born�o et Java
Et C�l�bes � la forme d'un chat�

Nous ne pouvons pas aller au Japon
Viens au Mexique
Sur les hauts plateaux les tulipiers fleurissent
Les lianes tentaculaires sont la chevelure du soleil
On dirait la palette et le pinceau d'un peintre
Des couleurs �tourdissantes comme des gongs,
Rousseau y a �t�
Il y a �bloui sa vie
C'est la pays des oiseaux
L'oiseau du paradis, l'oiseau-lyre
Le toucan, l'oiseau moqueur
Et le colibri niche au coeur des lys noirs
Viens ! 

Nous nous aimerons dans les ruines majestueuses d'un temple azt�que
Tu seras mon idole
Une idole bariol�e enfantine un peu laide et bizarrement �trange
Oh viens!�

Si tu veux, nous irons en a�roplane et nous survolerons le pays des mille lacs,
Les nuits y sont d�mesur�ment longues
L'anc�tre pr�historique aura peur de mon moteur
J'atterrirai
Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os fossiles de mammouth
Le feu primitif r�chauffera notre pauvre amour�
Samowar
Et nous nous aimerons bien bourgeoisement pr�s du p�le
Oh viens!

Jeanne Jeannette Ninette Nini ninon nichon
Mimi mamour ma poupoule mon P�rou
Dado dondon
Carotte ma crotte
Chouchou p'tit coeur
Cocotte
Ch�rie p'tite ch�vre
Mon p'tit p�ch� mignon
Concon Coucou�
Elle dort

Elle dort
Et de toutes les heures du monde elle n'en pas gob� une seule
Tous les visages entrevus dans les gares
Toutes les horloges
L'heure de Paris l'heure de Berlin l'heure de Saint-P�tersbourg et l'heure de toutes les gares
Et � Oufa le visage ensanglant� du canonnier
Et le cadrant b�tement lumineux de Grodno
Et l'avance perp�tuelle du train
Tous les matins on met les montres � l'heure
Le train avance et le soleil retarde
Rien n'y fait, j'entends les cloches sonores
Le gros bourdon de Notre - Dame
La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Saint- Bathel�my
Les carillons rouill�s de Bruges-La-Morte
Les sonneries �lectriques de la biblioth�que de New -York
Les campagnes de Venise
Et les cloches de Moscou, l'horloge de la Porte-Rouge qui me comptait les heures quand j'�tais dans un bureau
Et mes souvenirs
Le train tonne sur les plaques tournantes
Le train roule
Un gramophone grasseye une marche tzigane
Et le monde comme l'horloge du quartier juif de Prague
tourne �perdument � rebours

Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages d�cha�n�s
Les trains roulent en tourbillon sur les r�seaux enchev�tr�s
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D'autres se perdent en route
Les chefs-de gare jouent aux �checs
Tric-Trac Billard Caramboles Paraboles
La voie ferr�e est une nouvelle g�om�trie
Syracuse Archim�de
Et les soldats qui l'�gorg�rent
Et les gal�res Et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu'il inventa
Et toutes les tueries
L'histoire antique L'histoire moderne
Les tourbillons Les naufrages
M�me celui du Titanic que j'ai lu dans un journal
Autant d'images-associations que je ne peux pas d�velopper dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais po�te
Car l'univers me d�borde
Car j'ai n�glig� de m'assurer contre les accidents de chemins de fer
Car je ne sais pas aller jusqu'au bout
Et j'ai peur

J'ai peur
Je ne sais pas aller jusqu'au bout
Comme mon ami Chagall je pourrais faire une s�rie de tableaux d�ments
Mais je n'ai pas pris de notes en voyage
Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus conna�tre l'ancien jeu des vers comme dit Guillaume Apollinaire
Tout ce qui concerne la guerre on peut le lire dans les m�moires de Kouropatkine
Ou dans les journaux japonais qui sont aussi cruellement illustr�s
A quoi bon me documenter
Je m'abandonne aux sursauts de ma m�moire...�

� partir d'Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent�
beaucoup trop long
Nous �tions dans le premier train qui contournait le lac Ba�kal
On avait orn� la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitt� la gare aux accents tristes de l'hymne au Tzar
Si j'�tais peintre, je d�verserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage
Car je crois bien que nous �tions tous un peu fou
Et qu'un d�lire immense ensanglantait les faces �nerv�es de mes compagnons de voyage�
Comme nous approchions de la Mongolie
Qui ronflait comme un incendie
Le train avait ralenti son allure
Et je percevais dans le grincement perp�tuel des roues
Les accents fous et les sanglots�
d'une �ternelle liturgie

J'ai vu
J'ai vu les train silencieux les trains noirs qui revenaient de l'Extr�me-Orient et qui passaient en fant�me
Et mon oeil, comme le fanal d'arri�re, court encore derri�re ses trains
� Talga 100 000 bless�s agonisaient faute de soins
J'ai visit� les h�pitaux de Krasno�arsk
Et � Khilok nous avons crois� un long convoi de soldats fous
J'ai vu dans les lazarets les plaies b�antes les blessures qui saignaient � pleines orgues
Et les membres amput�s dansaient autour ou s'envolaient dans l'air rauque
L'incendie �tait sur toutes les faces dans tous les coeurs
Des doigts idiots tambourinaient sur toutes les vitres�
Et sous la pression de la peur les regards crevaient comme des abc�s
Dans toutes les gares on br�lait tous les wagons
Et j'ai vu
J'ai vu des trains de soixante locomotives qui s'enfuyaient � toute vapeur pourchass�s par les horizons en rut et des bandes de corbeaux qui s'envolaient d�sesp�r�ment apr�s
Dispara�tre�
Dans la direction de Port-Arthur 

� Tchita nous e�mes quelques jours de r�pit
Arr�t de cinq jours vu l'encombrement de la voie
Nous les pass�mes chez monsieur Jankelevitch qui voulait me donner sa fille unique en mariage
Puis le train reparti
Maintenant c'�tait moi qui avait pris place au piano et j'avais mal aux dents
Je revois quand je veux cet int�rieur si calme le magasin du p�re et les yeux de la fille qui venait le soir dans mon lit
Moussorgsky
Et les lieder de Hugo Wolf
Et les sables du Gobi�

Et � Kha�lar une caravane de chameaux blancs
Je crois bien que j'�tais ivre durant plus de cinq-cent kilom�tres
Mais j'�tais au piano et c'est tout ce que je vis
Quand on voyage on devrait fermer les yeux
Dormir j'aurais tant voulu dormir
Je reconnais tous les pays les yeux ferm�s � leur odeur
Et je reconnais tous les trains au bruit qu'ils font
Les trains d'Europe sont � quatre temps tandis que ceux d'Asie sont � cinq ou sept temps
D'autres vont en sourdine sont des berceuses
Et il y en a qui dans le bruit monotone des roues me rappellent la prose lourde de Maeterlink
J'ai d�chiffr� tous les textes confus des roues et j'ai rassembl� les �l�ments �pars d'une violente beaut�
Que je poss�de�
Et qui me force�

Tsitsika et Kharbine
Je ne vais pas plus loin
C'est la derni�re station
Je d�barquai � Kharbine comme on venait de mettre le feu aux bureaux de la Croix-Rouge.

O Paris
Grand foyer chaleureux avec les tisons entrecrois�s de tes rues et les vieilles maisons qui se penchent au-dessus et se r�chauffent comme des a�eules
Et voici, des affiches, du rouge du vert multicolores comme mon pass� bref du jaune
Jaune la fi�re couleur des romans de France � l'�tranger.
J'aime me frotter dans les grandes villes aux autobus en marche
Ceux de la ligne Saint-Germain-Montmartre m'emportent � l'assaut de la Butte.�
Les moteurs beuglent comme les taureaux d'or
Les vaches du cr�puscules broutent le Sacr�-Coeur
O Paris
Gare centrale d�barcad�re des volont�s, carrefour des inqui�tudes
Seuls les marchands de journaux ont encore un peu de lumi�re sur leur porte
La Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Europ�ens m'a envoy� son prospectus
C'est la plus belle �glise du monde�

J'ai des amis qui m'entourent comme des garde-fous
Ils ont peur quand je m'en vais que je ne revienne plus
Toutes les femmes que j'ai rencontr�es se dressent aux horizons�
Avec les gestes piteux et les regards tristes des s�maphores sous la pluie
Bella, Agn�s, Catherine et la m�re de mon fils en Italie
Et celle, la m�re de mon amour en Am�rique
Il y a des cris de Sir�ne qui me d�chirent l'�me
L�-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore comme dans un accouchement
Je voudrais

Je voudrais n'avoir jamais fait mes voyages
Ce soir un grand amour me tourmente
Et malgr� moi je pense � la petite Jehanne de France.
C'est par un soir de tristesse que j'ai �crit ce po�me en son honneur
Jeanne
La petite prostitu�e
Je suis triste je suis triste
J'irai au Lapin Agile me ressouvenir de ma jeunesse perdue
Et boire des petits verres
Puis je rentrerai seul�

Paris
Ville de la Tour Unique du grand Gibet et de la Roue

Comme un accord�on
ou une carte routi�re,
un po�me � d�ployer
sur deux m�tres 

Retour � l'accueil de LA PO�SIE QUE J'AIME ...