Yann Le Rousic

 

 



Lettre impudique

Monsieur,

Vous me demandez si la poésie est pour moi un besoin vital ?
Je ne sais trop … à l’origine je suis plutôt peintre …
C’est par ce médium-là que je communiquais l’incommunicable…
Car s’agissait bien de ça : le sortir de moi, le sourd bouillonnement qui nouait mon ventre.

Les mots me faisaient peur.
Pour moi, la parole c’était la raison, l’intime n’y avait pas sa place,
les mots me mettaient en danger…
je les trouvais trop dans la littéralité.

Et l’écrit ?
Oh l’écrit … je pensais qu’il m’était interdit, je me pensais analphabète…
Irrémédiablement nul en orthographe,
des bataillons de profs avaient réussi à m’en persuader…
Je n’écrivais plus, rien, pas une lettre, pas une carte postale...
Je disais même « je peins et je dessine, car je ne sais pas écrire ».


Je lisais beaucoup, certes, mais du sens, des donnés... pas des mots!
Ma bibliothèque se remplissait d’ouvrages scientifiques, sociologiques, historiques, politiques…
mais plus de romans, plus de poésies.

Et puis, un jour, très récemment, grâce à l’ordinateur
et à la béquille des correcteurs d’orthographe, je me suis remis à écrire…
pour moi d’abord…
Et comme les mots sont faits pour voyager, j’ai succombé à la mode puérile des blogs …
et là, comme ils allaient être lus, il me fallait les respecter pour me respecter.

Peu à peu, je me suis mis à aimer ces noms, ces verbes, ces adjectifs que je honnissais,
vierge de littérature, je me retrouvais comme un migrant qui apprend une langue étrangère,
jouant avec les sons et les sens, jouissant des allitérations et des oxymores,
triturant avec un bonheur surpris et gourmand, cette langue, qui pour moi, semblait nouvelle.

Je découvrais le besoin de poésie …
Et me remettais à en lire, Xavier Grall, Mac Orlan, Desnos,
Glenmor, Baudelaire, Yvon Le Men, Prévert, Tzara… et les Rappeurs aussi.

Aujourd’hui, oui, je pense que sans la poésie, la vie me serait impossible…
Mais quand vais-je me remettre à peindre ?



souvenir océan

je porte en moi la mémoire de l’eau
le souvenir confus des rêves amniotiques
encore lové dans ton souvenir océan
j’ai en bouche le goût salé de ton amour
et dans mes yeux, tes larmes
Maman


 


Le temps
n’est qu’un lambeau de vent
glissé
entre berceau et cercueil




Tuer le temps

Tuer le temps
Le mettre en terre
Attendre le temps qu’il faut
Tranquillement
Jusqu’au Printemps
Et peut être
S’il reprend racines
Entre-temps
Le voir renaître

À temps




Une bouteille dans le sable

J’ai jeté la bouteille sur l’horloge
Brisé le sablier de mes alcools
Et mes éclats brisés sur le sable
de ces plages de temps figés
embrument de larmes
les grains de ma mémoire
L’œil toujours rivé
dans le goulot cassé
de mon coeur dépoli




l'ombre des chemins

C’est à l'ombre des chemins creux de nos arrières pays
Que nous abritons nos sombres légendes immobiles
Il nous faudra bien pourtant reprendre route
Il nous faudra bien décoller nos pas de la glaise
Tenter de poursuivre le chemin
Et voir si après le creux des ombres
Il chemine vers la lumière des côtes
Vers l’embarcadère




Un songe sombre

Dans la trouble horde de nos nuits
Sous la lumière blafarde des loups
Un homme s’avance à pas de lune
Et hurle ses silences d’enfant sauvage
Au coeur du vacarme des tueurs d’astres
Pour lui, tout est clair et tout sombre




Éden

Tu as laissé toucher l’aile du Faucon par le chemin du vent
Tu as donné au voyage argent du Saumon l’illusion d’un torrent
Tu as promis au souffle du Loup les pistes de la prairie pour son clan
Puis ton frère le Serpent s’est lové lentement dans les méandres des temps
Et l’eau a coulé des larmes aux hanches de la Fille du premier jardin


© Yann Le Rousic
http://cargo.canalblog.com/

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