FACETTES

je


Je ne m’attends à rien. D’ailleurs, rien ne m’attend.
C’est bien plus facile ainsi. Je peux me regarder
sous toutes les coutures sans prendre garde à la
blessure qu’elles cachent, sans peur d’y surprendre
un regard jumeau. Je suis moi, moitié d'un être
dans une glace sans vue, moi indivisible entre
quatre murs.

La trahison n’est ici pas de mise, pas de mise à
mort, pas de mise à l’épreuve, tout au plus
une mise à l’écart, mise à pied.
J’aime cette pièce, la pureté de ses lignes,
la rudesse de son regard bariolant le ciel.
Je suis bien. Là mais bien.

Tandis que lorsque je baisse les paupières, face
à l'étroite clarté solaire, là, je peux vraiment
m'observer, je passe à travers moi, vois mes
veines, devine ce sang, mon sang, qui les irrigue.
Je vois le rouge de ma vie, en mille points de
lumière, puis je bouche mes oreilles et m'écoute.
L'appel régulier de mon coeur, l'appel intérieur.
La chamade bienheureuse. Ces battements
incessants qui sont autant de déclarations
d'amour. Ma voix intérieure.
Mon plus pur auditoire.

 

 

vous


Vous êtes là. C'est formidable. Vous, mes
compagnons mes amours, mes détracteurs et vous,
qui vous dites mes ennemis.
Tous là, en groupe unanimement différent.
Vous qui souriez à la vue d'une vieille dame traversant
la rue, vous, la vieille dame, traversant la rue,
vous, les bétonneurs.
Unanimement pittoresques.
Vous, les visiteurs de paradis artificiels, vous,
les bonshommes bleus les ramenant à terre.
Unanimement fous.
Vous, les fous de Dieu, vous, les psychanalysés à
l'esprit compliqué.
Unanimement drogués.
Vous enfin à qui l'on parle au pluriel, vous qui
pensez être la première personne d'un pluriel
singulier, la voix des autres, mais qui n'êtes qu'un
autre groupe, encore plus compliqué, plus fou,
plus pittoresque.
Vous, l'unanimité personnelle...

 

 

 

elle


Elle se laisse admirer, exquise et frivole beauté.
Accordant sur ses seins un dernier merci, ultime
baiser, elle s'assoupit dans les bras du jeune
homme stupéfait.
Elle affectionne particulièrement ce moment qui
précède le sommeil, sentant le regard langoureux
de son amant parcourant son jeune corps, faisant
halte sur ses longues jambes, les remontant,
délicatement. Elle l'imagine loucher sur l'améthyste
sertie dans son nombril, se pencher, près, très près
de sa naissante poitrine, snobant le reste de sa
personne pour n'en garder que les rappels de ses
désirs. Elle sourit en l'attente de cet instant où il
croira la réveiller, succombant à la tentation.
Elle est heureuse, cette nuit, la campagne se tait.


 

elles


Elles tournent, tournent sans hâte, imperturbables.
Douze femmes aux formes égales, aux visages
identiques et aux yeux humides.
Toutes plus semblables les unes que les autres.
Ronde inlassable.
Au milieu d'un parc, un dôme, longs arcs de fer forgé
souffrant une verrière. Un dôme sans lumière, sans
ombre, pour la marche de ces corps à la nudité
uniforme, pour ces femmes de peine. Sur le parquet
de noyer, point d'usure, aucun bruit, les pas ont la
légèreté de la feinte indifférence. Une seule pièce,
demeure en soi.
Au centre du cercle, une chaise, vestige fragile et
campagnard dont le seul poids de l'air faisait craquer
la verreuse carcasse. Une chaise vide, encore vide.
Elles ne la voient pas, trop occupées à suivre leur
précédente, lasses de toujours être secondes,
toujours. Et lorsque quelqu'un entre, que la ronde
s'arrête, l'une d'elles sort du cercle et quitte le dôme.
A son retour, assise sur la chaise, elle attend qu'à
nouveau quelqu'un vienne, pour reprendre sa place
dans la ronde, la ronde de l'attende, le jeu des passions

 

Elle courait dans la neige


Elle courait dans la neige. Simplement. Elle courait dans la neige, et soudain j'ai compris pourquoi la montagne est si belle. Elle est si belle parce que des jeunes femmes aiment encore courir dans la neige, longtemps, en grandes enjambées dans les champs inexplorés. Par une nuit d'hiver, par une douce pluie de flocons, la montagne devient une lune où la jeune femme peut faire ses premiers pas, où elle devient un Amstrong en tailleur redessinant au loisir de ses pas la géographie des champs.
Prenez le lieu où vous êtes, celui où vous allez, et tracez entre les deux le plus long chemin possible. Coupez à travers champs, sautez les rivières, descendez, en courant, les chemins sinueux, perdez-vous, regardez en arrière, vous venez d'écrire un poème. Pas irréguliers, légers ou profonds, en ligne droite ou en crabe, longues glissades sur les pentes glacées, autant de rimes impensables aux pieds espiègles, autant de raison de continuer à se perdre pour se retrouver. Regardez le ciel. Vous ne voyez rien. C'est normal, vous avez des flocons plein les yeux. Ce soleil de nuit vous éblouit plus sûrement que le plus tropical des soleils. Il fait danser dans votre regard les lueurs nocturnes, vous fait découvrir au travers de ce cristal éphémère une nuit kaléidoscope où l'immensité des blancs se découvre en prisme. Regardez les arbres, là, et là, il y en a partout, camouflés sous des petits murs blancs bâtis par un ciel farceur sur chacune de leurs branches. Attendez la jeune fille, souriez-lui, sous l'arbre, puis jetez vous sur la plus basse des branches. Secouez-la. Vous venez de créer une pluie de neige. Elle vous sourira, puis, portant négligemment la main à ses cheveux se découvrira bonhomme de neige. Bataille de neige. Roulade. Vous voici deux masses blanches courant dans la neige, à la recherche du prochain champ vierge, de la prochaine lune à découvrir, écrivant sans le vouloir le prochain quatrain du poème de la vie.
Regardez devant vous. Le chalet est là, tout près, qui vous attend avec ces provisions de bûches n'attendant qu'une allumette pour crépiter de vous voir. Rentrez. Précipitez-vous sur votre vêtement le plus agréable, le plus doux, ou, mieux, précipitez-vous sur une couverture. Couvrez-la, couvrez-vous, puis lentement allez à l'âtre, jetez-y quelque bois, une allumette. Faites cuire de l'eau, faites du thé. Allongez-vous près, tout près, plus près, de la mordante chaleur. Jetez un œil, ravi, au dehors, l'averse blanche continue, recouvrant les dernières traces qui vous ont mené là. Effaçant le furtif instant. Mais bientôt quelqu'un d'autre courra là, gravant pour un instant sa propre prose.
Regardez l'âtre, regardez-la. La nuit est là qui vous attend, avec son cortège de souvenirs et de plaisirs. Bonne nuit

Yann L.

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le site de Yann L. :

http://www.yannl.com
 

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