(1802-1885) Victor  Hugo

 

Victor Hugo est né à Besançon en 1802, d’une mère nantaise et d’un père lorrain, alors commandant, qui deviendra général et comte d’Empire. Il est leur troisième fils, cadet d’Abel et d’Eugène. Madame Hugo vit à Paris avec ses enfants de 1804 à 1807, puis à Naples, et revient à Paris en 1809.

Le temps heureux passé aux Feuillantines laissera au poète de chers souvenirs:"J’eus dans ma blonde enfance, hélas ! Trop éphémère, Trois maîtres: un jardin, un vieux prêtre et ma mère"; séjour prolongé jusqu’en 1814, mais interrompu par un voyage d’un an en Espagne (1811-1812), dont l’enfant précoce rapporte des impressions ineffaçables. Cependant il commence à souffrir de la mésentente croissante qui règne entre ses parents et aboutit bientôt à une séparation de fait.

Il devient alors interne à la pension Cordier et suit les cours du lycée Louis-le-Grand (1815-1818), obtient des succès scolaires et compose ses premiers poèmes. Dès ce moment son ambition est immense: "Je veux être Chateaubriand ou rien", écrit-il en 1816. Des récompenses que lui décernent l’Académie française (1817) puis l’Académie des Jeux floraux de Toulouse (1819) l’aident à convaincre son père qui aurait voulu le voir préparer l’École Polytechnique; pour se consacrer à sa vocation littéraire, il renoncera même bientôt à des études de droit entreprises sans enthousiasme.

En 1819 Victor Hugo fonde avec ses frères le Conservateur littéraire; la rédaction de cette revue va l’initier à des tâches littéraires très variées. Il est alors catholique et monarchiste et cherche à obtenir l’appui de Chateaubriand. Une Ode sur la Mort du duc de Berry attire l’attention sur son jeune talent (1820). 

Vers le même temps, il s’éprend d’ ADÈLE FOUCHER (1803-1868), qu’il épouse en 1822. Elle lui donnera quatre enfants. L’année 1822 voit aussi paraître son premier recueil de poèmes, les Odes, précédées d’une importante Préface et qui deviendront en 1826 les Odes et ballades. Hugo amorce également une carrière de romancier, avec Han d’Islande (1823) et Bug-Jargal (1826). Il collabore à la Muse française, fondée en 1823, et fréquente le salon de CHARLES NODIER à l’Arsenal, où il rencontre VIGNY et LAMARTINE. Il s’engage prudemment sur la voie du romantisme déclarant encore dans une nouvelle Préface des Odes, en 1824, qu’il n’est ni classique, ni romantique, mais conciliateur.

Victor Hugo occupe une place exceptionnelle dans l’histoire de la littérature française; il domine le XIXe siècle par la durée de sa vie et de sa carrière, par la fécondité de sa génie et la diversité de son oeuvre: poésie lyrique, satirique, épique, drame en vers et en prose, roman, etc... 

Il a évolué avec son temps, dans son art et ses idées, se faisant sinon le guide du moins l’interprète éloquent des mouvements d’opinion. Persuadé que le poète remplit une mission, il a pris une part active aux grands débats politiques, devenant à la fin de sa vie le poète officiel de la République.

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CRÉPUSCULE

L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
Frisonne; au fond du bois la clairière apparaît ;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants ?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;
L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.

Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez ! faites envie,
O couples qui passez sous le vert coudrier.
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d'amour, on l'emploie à prier.

Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d'un toit noir dessine une chaumière;
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;
L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Aimez-vous ! c'est le mois où les fraises sont mûres.
L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prières des morts aux baisers des vivants.



SOLEILS COUCHANTS

J'aime les soirs sereins et beaux... 
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs, 
Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs 
Ensevelis dans les feuillages ; 
Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu ; 
Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu 
A des archipels de nuages. 
Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants, 
Amoncelés là-haut sous le souffle des vents, 
Groupent leurs formes inconnues ; 
Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair. 
Comme si tout à coup quelque géant de l'air Tirait son glaive dans les nues. 
Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ; 
Tantôt fait, à l'égal des larges dômes d'or, 
Luire le toit d'une chaumière ; 
Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ; 
Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons, 
Comme de grands lacs de lumière. 
Puis voilà qu'on croit voir, dans le ciel balayé, 
Pendre un grand crocodile au dos large et rayé, 
Aux trois rangs de dents acérées ; 
Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ; 
Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir 
Comme des écailles dorées. 
Puis se dresse un palais. 
Puis l'air tremble, et tout fuit 
L'édifice effrayant des nuages détruit 
S'écroule en ruines pressées ; 
Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils 
Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils 
A des montagnes renversées. 
Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer, 
Où l'ouragan, la trombe, et la foudre, et l'enfer 
Dorment avec de sourds murmures, 
C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds 
Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds 
Ses retentissantes armures. 
Tout s'en va ! Le soleil, d'en haut précipité, 
Comme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté 
Dans les fournaises remuées, 
En tombant sur leurs flots que son choc désunit 
Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith 
L'ardente écume des nuées. 
Oh ! contemplez le ciel ! et dès qu'a fui le jour, 
En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour, 
Regardez à travers ses voiles ; 
Un mystère est au fond de leur grave beauté, 
L'hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l'été, 
Quand la nuit les brode d'étoiles

(Les Feuilles d’automne)

 

DEMAIN DÈS L'AUBE

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai - Vois-tu, je sais que tu m'attends -
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne -
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. 

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. 

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Honfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

(Les Contemplations)



PRINTEMPS 

C'est la jeunesse et le matin. 
Vois donc, ô ma belle farouche, 
Partout des perles : dans le thym, 
Dans les roses, et dans ta bouche. 
L'infini n'a rien d'effrayant ; 
L'azur sourit à la chaumière 
Et la terre est heureuse, ayant 
Confiance dans la lumière. 
Quand le soir vient, le soir profond, 
Les fleurs se ferment sous les branches ; 
Ces petites âmes s'en vont 
Au fond de leurs alcôves blanches. 
Elles s'endorment, et la nuit 
A beau tomber noire et glacée, 
Tout ce monde des fleurs qui luit 
Et qui ne vit que de rosée, 
L'oeillet, le jasmin, le genêt, 
Le trèfle incarnat qu'avril dore, 
Est tranquille, car il connaît 
L'exactitude de l'aurore. 

(Les chansons des rues et des bois)



CLAIR DE LUNE

La lune était sereine et jouait sur les flots.
La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,
La sultane regarde, et la mer qui se brise,
Là-bas, d'un flot d'argent brode les noirs îlots.
De ses doigts en vibrant s'échappe la guitare.
Elle écoute... Un bruit sourd frappe les sourds échos.
Est-ce Un lourd vaisseau turc qui vient des eaux de Cos,
Battant l'archipel grec de sa rame tartare?
Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,
Et coupent l'eau, qui roule en perles sur leur aile?
Est-ce un djinn qui là-haut siffle d'une voix grêle,
Et jette dans la mer les créneaux de la tour?
Qui trouble ainsi les flots près du sérail des femmes?
Ni le noir cormoran, sur la vague bercé,
Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencé
Du lourd vaisseau, rampant sur l'onde avec des rames.
Ce sont des sacs pesants, d'où partent des sanglots.
On verrait, en sondant la mer qui les promène,
Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine...
La lune était sereine et jouait sur les flots.

(Les orientales)

 

 

RÊVERIE


Oh ! laissez-moi ! c'est l'heure où l'horizon qui fume 
Cache un front inégal sous un cercle de brume, 
L'heure où l'astre géant rougit et disparaît. 
Le grand bois jaunissant dore seul la colline. 
On dirait qu'en ces jours où l'automne décline, 
Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt. 
Oh ! qui fera surgir soudain, qui fera naître, 
Là-bas, - tandis que seul je rêve à la fenêtre 
Et que l'ombre s'amasse au fond du corridor, - 
Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe, 
Qui, comme la fusée en gerbe épanouie, 
Déchire ce brouillard avec ses flèches d'or ! 
Qu'elle vienne inspirer, ranimer, ô génies, 
Mes chansons, comme un ciel d'automne rembrunies, 
Et jeter dans mes yeux son magique reflet, 
Et longtemps, s'éteignant en rumeurs étouffées, 
Avec les mille tours de ses palais de fées, 
Brumeuse, denteler l'horizon violet 

(Les orientales)

 

NUITS DE JUIN 

L'été, lorsque le jour a fui, de fleurs couverte 
La plaine verse au loin un parfum enivrant ; 
Les yeux fermés, l'oreille aux rumeurs entrouverte, 
On ne dort qu'à demi d'un sommeil transparent. 
Les astres sont plus purs, l'ombre paraît meilleure ; 
Un vague demi-jour teint le dôme éternel ; 
Et l'aube douce et pâle, en attendant son heure, 
Semble toute la nuit errer au bas du ciel. 


(Les rayons et les ombres)

 

PAROLES SUR LA DUNE

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,
Que mes tâches sont terminées ; 
Maintenant que voici que je touche au tombeau 
Par les deuils et par les années,

Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva, 
Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,
Comme le tourbillon du passé qui s'en va, 
Tant de belles heures sonnées ;

Maintenant que je dis : - Un jour, nous triomphons ;
Le lendemain, tout est mensonge ! -
Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds, 
Courbé comme celui qui songe.

Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
Et des mers sans fin remuées,
S'envoler sous le bec du vautour aquilon,
Toute la toison des nuées ;

J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif,
L'homme liant la gerbe mûre ;
J'écoute, et je confronte en mon esprit pensif
Ce qui parle à ce qui murmure ;

Et je reste parfois couché sans me lever
Sur l'herbe rare de la dune,
Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver
Les yeux sinistres de la lune.

Elle monte, elle jette un long rayon dormant
A l'espace, au mystère, au gouffre ;
Et nous nous regardons tous les deux fixement,
Elle qui brille et moi qui souffre.

Où donc s'en sont allés mes jours évanouis ?
Est-il quelqu'un qui me connaisse ?
Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,
De la clarté de ma jeunesse ?

Tout s'est-il envolé ? Je suis seul, je sais las ;
J'appelle sans qu'on me réponde ;
Ô vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas !
Hélas ! ne suis-je aussi qu'une onde ?

Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais ?
Au-dedans de moi le soir tombe.
Ô terre, dont la brume efface les sommets,
Suis-je le spectre, et toi la tombe ?

Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ?
J'attends, je demande, j'implore ;
Je penche tour à tour mes urnes pour avoir
De chacune une goutte encore !

Comme le souvenir est voisin du remord !
Comme à pleurer tout nous ramène !
Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,
Noir verrou de la porte humaine !

Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
Et l'onde aux plis infranchissables ;
L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer
Fleurir le chardon bleu des sables. 



LIBERTÉ ! 

De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ? 
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages, 
Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents ? 
De quel droit volez-vous la vie à ces vivants ? 
Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître 
L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre ? 
Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela ? 
Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là 
Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle ? 
Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle? 
Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux, 
Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux 
Et si la servitude inutile des bêtes 
Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ? 
Qui sait si le carcan ne sort pas des licous ? 
Oh! de nos actions qui sait les contre-coups, 
Et quels noirs croisements ont au fond du mystère 
Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre ? 
Quand vous cadenassez sous un réseau de fer 
Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air, 
Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue, 
Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue, 
Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux 
Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux ? 
Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde ! 
Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde. 
Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants ? 
À tous ces enfermés donnez la clef des champs ! 
Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles ; 
Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes. 
La balance invisible a deux plateaux obscurs. 
Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs ! 
Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles ; 
La volière sinistre est mère des bastilles. 
Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux 1 
Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux 
Le destin juste et dur la reprend à des hommes. 
Nous avons des tyrans parce que nous en sommes. 
Tu veux être libre, homme ? et de quel droit, ayant 
Chez toi le détenu, ce témoin effrayant ? 
Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre. 
Toute l'immensité sur ce pauvre oiseau sombre 
Se penche, et te dévoue à l'expiation. 
Je t'admire, oppresseur, criant: oppression ! 
Le sort te tient pendant que ta démence brave 
Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave 
Et la cage qui pend au seuil de ta maison 
Vit, chante, et fait sortir de terre la prison. 

(LA LÉGENDE DES SIÈCLES)

 

APRÈS L'HIVER

Tout revit, ma bien aimée !
Le ciel gris perd sa pâleur ;
Quand la terre est embaumée,
Le coeur de l'homme est meilleur.

En haut, d'où l'amour ruisselle,
En bas, où meurt la douleur,
La même immense étincelle
Allume l'astre et la fleur.

L'hiver fuit, saison d'alarmes,
Noir avril mystérieux
Où l'âpre sève des larmes
Coule, et du coeur monte aux yeux.

O douce désuétude
De souffrir et de pleurer !
Veux-tu, dans la solitude,
Nous mettre à nous adorer ?

La branche au soleil se dore
Et penche, pour l'abriter,
Ses boutons qui vont éclore
Sur l'oiseau qui va chanter.

L'aurore où nous nous aimâmes
Semble renaître à nos yeux ;
Et mai sourit dans nos âmes
Comme il sourit dans les cieux.

On entend rire, on voit luire
Tous les êtres tour à tour,
La nuit les astres bruire,
Et les abeilles le jour.

Et partout nos regards lisent,
Et, dans l'herbe et dans les nids,
De petites voix nous disent :
"Les aimants sont les bénis !"

L'air enivre ; tu reposes
A mon cou tes bras vainqueurs. 
Sur les rosiers que de roses !
Que de soupirs dans nos coeurs !

Comme l'aube, tu me charmes ;
Ta bouche et tes yeux chéris
Ont, quand tu pleures, ses larmes,
Et ses perles quand tu ris.

La nature, soeur jumelle
D'Eve et d'Adam et du jour,
Nous aime, nous berce et mêle
Son mystère à notre amour.

Il Suffit que tu paraisses
Pour que le ciel, t'adorant,
Te contemple ; et, nos caresses,
Toute l'ombre nous les rend !

Clartés et parfums nous-mêmes,
Nous baignons nos coeurs heureux
Dans les effluves suprêmes
Des éléments amoureux.

Et, sans qu'un souci t'oppresse,
Sans que ce soit mon tourment,
J'ai l'étoile pour maîtresse ;
Le soleil est ton amant ;

Et nous donnons notre fièvre
Aux fleurs où nous appuyons
Nos bouches, et notre lèvre
Sent le baiser des rayons.

(Les contemplations)

 


OCEANO NOX

Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l'aveugle océan à jamais enfouis !
Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée.
Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée ;
L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots !
Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
Oh ! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus !
On s'entretient de vous parfois dans les veillées.
Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées,
Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts
Aux rires, aux refrains, aux récits d'aventures,
Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures,
Tandis que vous dormez dans les goémons verts !
On demande : - Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ?
Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? -
Puis votre souvenir même est enseveli.
Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre océan jette le sombre oubli.
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue ?
Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur,
Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,
Parlent encor de vous en remuant la cendre
De leur foyer et de leur coeur !
Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond,
Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne,
Pas même la chanson naïve et monotone
Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont !
Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ?
O flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!

(Les rayons et les ombres)



LES PAYSANS AU BORD DE LA MER

I

Les pauvres gens de la côte,
L'hiver, quand la mer est haute 
Et qu'il fait nuit,
Viennent où finit la terre
Voir les flots pleins de mystère
Et pleins de bruit.

Ils sondent la mer sans bornes ;
Ils pensent aux écueils mornes
Et triomphants ;
L'orpheline pâle et seule
Crie : ô mon père ! et l'aïeule
Dit -. mes enfants !

La mère écoute et se penche ;
La veuve à la coiffe blanche 
Pleure et s'en va.
Ces coeurs qu'épouvante l'onde
Tremblent dans ta main profonde,
Ô Jéhovah.

Où sont-ils tous ceux qu'on aime ? 
Elles ont peur. La nuit blême 
Cache Vénus ;
L'océan jette sa brume
Dans leur âme et son écume
Sur leurs pieds nus.

On guette, on doute, on ignore 
Ce que l'ombre et l'eau sonore 
Aux durs combats
Et les rocs aux trous d'éponges, 
Pareils aux formes des songes,
Disent tout bas.

L'une frémit, l'autre espère. 
Le vent semble une vipère.
On pense à Dieu
Par qui l'esquif vogue ou sombre 
Et qui change en gouffre d'ombre 
Le gouffre bleu !

II

La pluie inonde leurs tresses. 
Elles mêlent leurs détresses 
Et leurs espoirs.
Toutes ces tremblantes femmes, 
Hélas ! font voler leurs âmes 
Sur les flots noirs.

Et, selon ses espérances, 
Chacun voit des apparences 
A l'horizon.
Le troupeau des vagues saute 
Et blanchit toute la côte 
De sa toison.

Et le groupe inquiet pleure. 
Cet abîme obscur qu'effleure 
Le goëland
Est comme une ombre vivante 
Où la brebis Epouvante 
Passe en bêlant.

Ah ! cette mer est méchante, 
Et l'affreux vent d'ouest qui chante 
En troublant l'eau,
Tout en sonnant sa fanfare, 
Souffle souvent sur le phare 
De Saint-Malo.

III

Dans les mers il n'est pas rare 
Que la foudre au lieu de phare 
Brille dans l'air,
Et que sur l'eau qui se dresse 
Le sloop-fantôme apparaisse 
Dans un éclair.

Alors tremblez. Car l'eau jappe 
Quand le vaisseau mort la frappe 
De l'aviron,
Car le bois devient farouche
Quand le chasseur spectre embouche 
Son noir clairon.

Malheur au chasse-marée
Qui voit la nef abhorrée ! 
Ô nuit ! terreur !
Tout le navire frissonne,
Et la cloche, à l'avant, sonne
Avec horreur.

C'est le hollandais ! la barque 
Que le doigt flamboyant marque !
L'esquif puni !
C'est la voile scélérate ! 
C'est le sinistre pirate 
De l'infini !

Il était hier au pôle
Et le voici ! Tombe et geôle, 
Il court sans fin.
Judas songe, sans prière, 
Sur l'avant, et sur l'arrière 
Rêve Caïn.

Il suffirait, pour qu'une île 
Croulât dans l'onde infertile,
Qu'il y passât,
Il fuit dans la nuit damnée, 
La tempête est enchaînée 
A ce forçat.

Il change l'onde en hyène 
Et que veut-on que devienne 
Le matelot,
Quand, brisant la lame en poudre, 
L'enfer vomit dans la foudre 
Ce noir brûlot ?

La lugubre goélette
Jette à travers son squelette
Un blanc rayon ;
La lame devient hagarde, 
L'abîme effaré regarde 
La vision.

Les rocs qui gardent la terre
Disent : Va-t'en, solitaire,
Démon ! va-t'en !
L'homme entend de sa chaumière 
Aboyer les chiens de pierre 
Après Satan.

Et les femmes sur la grève 
Se parlent du vaisseau rêve 
En frémissant ;
Il est plein de clameurs vagues ; 
Il traîne avec lui des vagues 
Pleines de sang.

IV

Et l'on se conte à voix basse 
Que le noir vaisseau qui passe 
Est en granit,
Et qu'à son bord rien ne bouge ; 
Les agrès sont en fer rouge,
Le mât hennit.

Et l'on se met en prières, 
Pendant que joncs et bruyères
Et bois touffus,
Vents sans borne et flots sans nombre, 
Jettent dans toute cette ombre 
Des cris confus.

V

Et les écueils centenaires 
Rendent des bruits de tonnerres 
Dans l'ouragan ;
Il semble en ces nuits d'automne 
Qu'un canon monstrueux tonne 
Sur l'océan.

L'ombre est pleine de furie.
Ô chaos ! onde ahurie,
Caps ruisselants,
Vent que les mères implorent, 
Noir gouffre où s'entre-dévorent 
Les flots hurlants !

Comme un fou tirant sa chaîne, 
L'eau jette des cris de haine 
Aux durs récifs :
Les rocs, sourds à ses huées,
Mêlent aux blêmes nuées 
Leurs fronts pensifs.

La mer traîne en sa caverne 
L'esquif que le flot gouverne,
Le mât détruit,
Et la barre, et la voilure 
Que noue à sa chevelure 
L'horrible nuit.

Et sur les sombres falaises
Les pêcheuses granvillaises
Tremblent au vent,
Pendant que tu ris sur l'onde,
De l'autre côté du monde,
Soleil levant !

(La légende des siècles)
 



LE SOLEIL S'EST COUCHÉ CE SOIR ...

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées.
Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

(Recueil : Les feuilles d'automne)


À UNE FEMME

 Enfant ! si j'étais roi, je donnerais l'empire,
Et mon char, et mon sceptre, et mon peuple à genoux
Et ma couronne d'or, et mes bains de porphyre,
Et mes flottes, à qui la mer ne peut suffire,
Pour un regard de vous !

Si j'étais Dieu, la terre et l'air avec les ondes,
Les anges, les démons courbés devant ma loi,
Et le profond chaos aux entrailles fécondes,
L'éternité, l'espace, et les cieux, et les mondes,
Pour un baiser de toi !

(Les Feuilles d’automne)



PEUPLES ! ÉCOUTEZ LE POÈTE ! 

Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n'est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots.

C'est lui qui, malgré les épines,
L'envie et la dérision,
Marche, courbé dans vos ruines,
Ramassant la tradition.
De la tradition féconde
Sort tout ce qui couvre le monde,
Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine
A pour feuillage l'avenir.

Il rayonne ! il jette sa flamme
Sur l'éternelle vérité !
Il la fait resplendir pour l'âme
D'une merveilleuse clarté.
Il inonde de sa lumière
Ville et désert, Louvre et chaumière,
Et les plaines et les hauteurs ;
À tous d'en haut il la dévoile ;
Car la poésie est l'étoile
Qui mène à Dieu rois et pasteurs !


(Recueil : Les rayons et les ombres)

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Achat en ligne :

- Bug-Jargal (1825)

- La fin de Satan

- La légende des siècles, première série - tome premier

- Lamlégende des siècles, tome second

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- L'année terrible (1871)

- L'art d'être grand-père (1877)

- Les Chansons des rues et des bois

- Les contemplations, tome premier (1856)

- Les contemplations, tome second

- Les feuilles d'automne (1831)

- Les Orientales

- Les Rayons et les Ombres (1840)

- Notre Dame de Paris 

- Odes et Ballades (1826)

- Quatre-vingt-treize 

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Victor Hugo ailleurs sur le web:

- un site dédié au bicentenaire de la naissance de Victor Hugo

- Les Châtiments, une présentation générale par Marie-Luce COLATRELLA 

- Le poème VII, 1 des Châtiments ("Sonnez, sonnez toujours..."0 lu en REAL AUDIO chez Webnet .

- La maison de Victor HUGO (Place des Vosges, à Paris)

- Hugo a-t-il trop écrit ?

- Les mots d’HUGO

- Victor Hugo. Tome I: Je suis une force qui va !
Max Gallo. éd. XO, 496 p., 139 F

- Hommage à Victor Hugo

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