Émile Verhaeren

 Saint -Amand (Belgique), 1855 - Rouen, 1916  

« L'un d'eux a pris mon âme
Et mon âme comme une cloche
Vibre en sa poche.
 » 
(É. Verhaeren)

 

NOTES BIOGRAPHIQUES

Poète belge d'expression française. 
Né le 21 mai 1855 à Saint - Amand (Belgique), meurt accidentellement à Rouen le 27 novembre 1916. 
 
Après des études à Gand et à l'Université de Louvain, Verhaeren se voue aux lettres; s'il s'installe comme avocat stagiaire à Bruxelles, il fréquente aussi Rodenbach, le peintre Théo van Rysselberghe et James Ensor et débute déjà dans la critique d'art. 
 
C'est vers le naturalisme qu'il paraît s'orienter d'abord, dans ses premières poésies, Les Flamandes (1884). Mais aussitôt après avoir ainsi restitué la Belgique sensuelle, Verhaeren se retourne vers la Belgique mystique avec "Les Moines" (1886) après un séjour à la trappe de Notre - Dame de Chimay. 

Cependant Verhaeren traverse bientôt une grave crise spirituelle et donne des recueils d'une morbidité exaspérée et fiévreuse, véritable «trilogie de la neurasthénie», ce seront "Les Soirs " (1887), "Les Débâcles" (1888) et "Les Flambeaux noirs" (1889). Il a voyagé en Espagne et en Allemagne et séjourné à Londres. 
 
L'année de son mariage, Les Apparus dans mes chemins (1891) sont publiés; malgré le pessimisme qui l'habite on y reconnaît aussi les premiers signes de la guérison. Verhaeren se tourne résolument vers les problèmes contemporains et publiera "Les Villes tentaculaires" (1895), "Les Visages de la vie" (1899), "Les Forces tumultueuses" (1902), "La Multiple Splendeur "(1906) et "Les Rythmes souverains" (1910). Verhaeren découvre déjà les promesses d'un avenir meilleur et il exprime sa foi toute profane en l'Homme. 
 
Sa renommée s'étend. Le «Mercure de France» réédite ses premières oeuvres. Il écrit aussi "Les Heures claires" (1896-1905-1911), qui diront le charme du foyer et l'amour pour Marthe Massin, qui a rendu à Verhaeren le goût de vivre après la grande crise morale de sa jeunesse. Jamais la mélancolie, même à l'approche de la mort, ne pourra atteindre cette joie profonde de la vie secrète. 
 
Dans les cinq recueils de "Toute la Flandre" (1904-1911), Verhaeren exprime son amour pour le pays natal et ses éléments : la plaine, le vent, les digues, le calme des petites villes flamandes...
 
Et en 1916 Verhaeren voulut encore lier son destin à celui, douloureux, de sa patrie. Venu à Rouen pour y faire une conférence, il allait connaître une mort tragique en roulant sous un train. 

Outre les oeuvres déjà mentionnées, Verhaeren a également écrit

  • 1885 - Les Contes de minuit  

  • 1895 - Les Bords de la route 

  • 1900 - Petites légendes  

  • 1909 - Le Cloître  

  • 1912-  Les Blés mouvants  

  • 1924 - Quelques chansons de village (posthume).

 

extraits de quelques recueils :

(Recueil : Les soirs  - 1887)

Mourir
 
Un soir plein de pourpres et de fleuves vermeils
Pourrit, par au-delà des plaines diminuées,
Et fortement, avec les poings de ses nuées,
Sur l'horizon verdâtre, écrase des soleils.
Saison massive! Et comme Octobre, avec paresse
Et nonchaloir, se gonfle et meurt dans ce décor
Pommes ! caillots de feu ; raisins ! chapelets d'or,
Que le doigté tremblant des lumières caresse,
Une dernière fois, avant l'hiver. Le vol
Des grands corbeaux ? il vient. Mais aujourd'hui, c'est l'heure
Encor des feuillaisons de laque - et la meilleure.

Les pousses des fraisiers ensanglantent le sol,
Le bois tend vers le ciel ses mains de feuilles rousses
Et du bronze et du fer sonnent, là-bas, au loin.
Une odeur d'eau se mêle à des senteurs de coing
Et des parfums d'iris à des parfums de mousses.
Et l'étang plane et clair reflète énormément
Entre de fins bouleaux, dont le branchage bouge,
La lune, qui se lève épaisse, immense et rouge,
Et semble un beau fruit mûr, éclos placidement.

Mourir ainsi, mon corps, mourir, serait le rêve!
Sous un suprême afflux de couleurs et de chants,
Avec, dans les regards, des ors et des couchants,
Avec, dans le cerveau, des rivières de sève.
Mourir! comme des fleurs trop énormes, mourir !
Trop massives et trop géantes pour la vie!
La grande mort serait superbement servie
Et notre immense orgueil n'aurait rien à souffrir !
Mourir, mon corps, ainsi que l'automne, mourir !

 

Le cri

Près d'un étang désert, où dort une eau brunie, 
Un rai du soir s'accroche au sommet d'un roseau ; 
Un cri s'écoute, un cri désespéré d'oiseau, 
Un cri pauvre et perdu dans la plaine infinie.

Comme il est faible et frêle et peureux et fluet ! 
Et comme avec tristesse il se traîne et s'écoute, 
Et comme il se répète et comme avec la route 
Il s'enfonce et se perd dans l'horizon muet !

Et comme il marque l'heure, au rythme de son râle, 
Et comme, en son accent minable et souffreteux, 
Et comme, en son écho languissant et boiteux, 
Se plaint infiniment la douleur vespérale !

Il est si doux parfois qu'on ne le saisit pas. 
Et néanmoins toujours, et sans fatigue, il tinte 
L'obscur et triste adieu de quelque vie éteinte ; 
Il dit les pauvres morts et les pauvres trépas :

La mort des fleurs, la mort des insectes, la douce 
Mort des ailes et des tiges et des parfums ; 
Il pleure au souvenir des vols qui sont défunts 
Et qui gisent, cassés, dans l'herbe et dans la mousse.

 

 

 

(Recueil : Les villages illusoires - 1895)

La pluie

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
Interminablement, à travers le jour gris,
Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.

Elle s'effile ainsi, depuis hier soir,
Des haillons mous qui pendent,
Au ciel maussade et noir.
Elle s'étire, patiente et lente,
Sur les chemins, depuis hier soir,
Sur les chemins et les venelles,
Continuelle.

Au long des lieues,
Qui vont des champs vers les banlieues,
Par les routes interminablement courbées,
Passent, peinant, suant, fumant,
En un profil d'enterrement,
Les attelages, bâches bombées ;
Dans les ornières régulières
Parallèles si longuement
Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
L'eau dégoutte, pendant des heures ;
Et les arbres pleurent et les demeures,
Mouillés qu'ils sont de longue pluie,
Tenacement, indéfinie.

Les rivières, à travers leurs digues pourries,
Se dégonflent sur les prairies,
Où flotte au loin du foin noyé ;
Le vent gifle aulnes et noyers ;
Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps,
De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

Le soir approche, avec ses ombres,
Dont les plaines et les taillis s'encombrent,
Et c'est toujours la pluie
La longue pluie
Fine et dense, comme la suie.

La longue pluie,
La pluie - et ses fils identiques
Et ses ongles systématiques
Tissent le vêtement,
Maille à maille, de dénûment,
Pour les maisons et les enclos
Des villages gris et vieillots :
Linges et chapelets de loques
Qui s'effiloquent,
Au long de bâtons droits ;
Bleus colombiers collés au toit ;
Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
Un emplâtre de papier bistre ;
Logis dont les gouttières régulières
Forment des croix sur des pignons de pierre ;
Moulins plantés uniformes et mornes,
Sur leur butte, comme des cornes

Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l'hiver, les assassine.

La pluie,
La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Éternelle et torpide !
 

La neige
 
La neige tombe, indiscontinûment,
Comme une lente et longue et pauvre laine,
Parmi la morne et longue et pauvre plaine,
Froide d'amour, chaude de haine.

La neige tombe, infiniment,
Comme un moment -
Monotone - dans un moment ;
La neige choit, la neige tombe,
Monotone, sur les maisons
Et les granges et leurs cloisons ;
La neige tombe et tombe
Myriadaire, au cimetière, au creux des tombes.

Le tablier des mauvaises saisons,
Violemment, là-haut, est dénoué ;
Le tablier des maux est secoué
A coups de vent, sur les hameaux des horizons.

Le gel descend, au fond des os,
Et la misère, au fond des clos,
La neige et la misère, au fond des âmes ;
La neige lourde et diaphane,
Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,
Qui se fanent, dans les cabanes.

Aux carrefours des chemins tors,
Les villages sont seuls, comme la mort ;
Les grands arbres, cristallisés de gel,
Au long de leur cortège par la neige,
Entrecroisent leurs branchages de sel.

Les vieux moulins, où la mousse blanche s'agrège,
Apparaissent, comme des pièges,
Tout à coup droits, sur une butte ;
En bas, les toits et les auvents
Dans la bourrasque, à contre vent,
Depuis Novembre, luttent ;
Tandis qu'infiniment la neige lourde et pleine
Choit, par la morne et longue et pauvre plaine.

Ainsi s'en va la neige au loin,
En chaque sente, en chaque coin,
Toujours la neige et son suaire,
La neige pâle et inféconde,
En folles loques vagabondes,
Par à travers l'hiver illimité monde.
 
 
 Les Pêcheurs
 
Le site est floconneux de brume
Qui s'épaissit en bourrelets,
Autour des seuils et des volets,
Et, sur les berges, fume.

Le fleuve traîne, pestilentiel,
Les charognes que le courant rapporte;
Et la lune semble une morte
Qu'on enfouit au bout du ciel.

Seules, en des barques, quelques lumières
Illuminent et grandissent les dos
Obstinément courbés, sur l'eau,
Des vieux pêcheurs de la rivière,

Qui longuement, depuis hier soir,
Pour on ne sait quelle pêche nocturne
Ont descendu leur filet noir,
Dans l'eau mauvaise et taciturne.

Au fond de l'eau, sans qu'on les voie
Sont réunis les mauvais sorts
Qui les guettent, comme des proies,
Et qu'ils pêchent, à longs efforts,
Croyant au travail simple et méritoire,
La nuit, sous les brumes contradictoires.

Les minuits durs sonnent là-bas,
A sourds marteaux, sonnent leurs glas,
De tour en tour, les minuits sonnent,
Les minuits durs des nuits d'automne
Les minuits las.

Les pêcheurs noirs n'ont sur la peau
Rien que des loques équivoques ;
Et, dans leur cou, leur vieux chapeau
Répand en eau, goutte après goutte,
La brume toute.

Les villages sont engourdis
Les villages et leurs taudis
Et les saules et les noyers
Que les vents d'Ouest ont guerroyés.
Aucun aboi ne vient des bois
Ni aucun cri, par à travers le minuit vide,
Qui s'imbibe de cendre humide.

Sans qu'ils s'aident, sans qu'ils se hèlent,
En leurs besognes fraternelles,
N'accomplissant que ce qu'il doit,
Chaque pêcheur pêche pour soi :
Et le premier recueille, en les mailles qu'il serre,
Tout le fretin de sa misère ;
Et celui-ci ramène, à l'étourdie,
Le fond vaseux des maladies ;
Et tel ouvre ses nasses
Aux deuils passants qui le menacent ;
Et celui-là ramasse, aux bords,
Les épaves de son remords.

La rivière tournant aux coins
Et bouillonnant aux caps des digues
S'en va - depuis quels jours ? - au loin
Vers l'horizon de la fatigue ;
Sur les berges, les peaux des noirs limons
Nocturnement, suent le poison
Et les brouillards sont des toisons,
Qui s'étendent jusqu'aux maisons.

Dans leurs barques, où rien ne bouge,
Pas même la flamme d'un falot rouge
Nimbant, de grands halos de sang,
Le feutre épais du brouillard blanc,
La mort plombe de son silence
Les vieux pêcheurs de la démence.

Ils sont les isolés au fond des brumes,
Côte à côte, mais ne se voyant pas :
Et leurs deux bras sont las ;
Et leur travail, c'est leur ruine.

Dites, si dans leur nuit, ils s'appelaient
Et si leurs voix se consolaient !

Mais ils restent mornes et gourds,
Le dos voûté et le front lourd,
Avec, à côté d'eux, leur petite lumière
Immobile, sur la rivière.
Comme des blocs d'ombre, ils sont là,
Sans que leurs yeux, par au delà
Des bruines âpres et spongieuses
Ne se doutent qu'il est, au firmament,
Attirantes comme un aimant,
Des étoiles prodigieuses.

Les pêcheurs noirs du noir tourment
Sont les perdus, immensément,
Parmi les loins, parmi les glas
Et les là-bas qu'on ne voit pas ;
Et l'humide minuit d'automne
Pleut dans leur âme monotone

 

Le silence

Depuis l'été que se brisa sur elle
Le dernier coup d'éclair et de tonnerre,
Le silence n'est point sorti
De la bruyère.

Autour de lui, là-bas, les clochers droits
Secouent leur cloche, entre leurs doigts,
Autour de lui, rôdent les attelages,
Avec leur charge à triple étage,
Autour de lui, aux lisières des sapinières,
Grince la roue en son ornière,
Mais aucun bruit n'est assez fort
Pour déchirer l'espace intense et mort.

Depuis l'été de tonnerres chargé,
Le silence n'a pas bougé,
Et la bruyère, où les soirs plongent
Par au delà des montagnes de sable
Et des taillis infinissables,
Au fond lointain des loins, l'allonge.

Les vents mêmes ne remuent point les branches
Des vieux mélèzes, qui se penchent
Là-bas, où se mirent, en des marais,
Obstinément, ses yeux abstraits ;
Seule le frôle, en leurs voyages,
L'ombre muette des nuages
Ou quelquefois celle, là-haut,
D'un vol planant de grands oiseaux.

Depuis le dernier coup d'éclair rayant la terre,
Rien n'a mordu, sur le silence autoritaire.

Ceux qui traversèrent sa vastitude,
Qu'il fasse aurore ou crépuscule,
Ont subi tous l'inquiétude
De l'inconnu qu'il inocule.

Comme une force ample et suprême,
Il reste, indiscontinûment, le même :
Des murs obscurs de sapins noirs
Barrent la vue au loin, vers des sentiers d'espoir ;
De grands genévriers songeurs
Effraient les pas des voyageurs ;
Des sentes complexes comme des signes
S'entremêlent, en courbes et lignes malignes,
Et le soleil déplace, à tout moment,
Les mirages, vers où s'en va l'égarement.

Depuis l'éclair par l'orage forgé,
L'âpre silence, aux quatre coins de la bruyère,
N'a point changé.

Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent
Et leurs vieux chiens, usés et comme en loques,
Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit,
Sur les dunes en or que les ombres chamarrent.
S'asseoir, immensément, du côté de la nuit.
Alors les eaux ont peur, au pli des mares,
La bruyère se voile et blêmit toute,
Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute
Et le couchant incendiaire
Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.

Et les hameaux qui l'avoisinent,
Sous les chaumes de leurs cassines,
Ont la terreur de le sentir, là-bas,
Dominateur, quoique ne bougeant pas ;
Mornes d'ennui et d'impuissance,
Ils se tiennent, sous sa présence,
Comme aux aguets - et redoutent de voir,
A travers les brumes qui se desserrent,
Soudainement, s'ouvrir, dans la lune, le soir,
Les yeux d'argent de ses mystères.

 

 

  (Recueil :  Les Villes tentaculaires - 1895)

 

La plaine


la plaine est morne et ses chaumes et granges
et ses fermes dont les pignons sont vermoulus,
la plaine est morne et lasse et ne se défend plus,
la plaine est morne et morte-et la ville la mange.
Formidables et criminels,
les bras des machines hyperboliques,
fauchant les blés évangéliques,
ont effrayé le vieux semeur mélancolique
dont le geste semblait d' accord avec le ciel.
L' orde fumée et ses haillons de suie

ont traversé le vent et l' ont sali :
un soleil pauvre et avili
s' est comme usé en de la pluie.
Et maintenant, où s' étageaient les maisons claires
et les vergers et les arbres allumés d' or,
on aperçoit, à l' infini, du sud au nord,
la noire immensité des usines rectangulaires.
Telle une bête énorme et taciturne
qui bourdonne derrière un mur,
le ronflement s' entend, rythmique et dur,
des chaudières et des meules nocturnes ;
le sol vibre, comme s' il fermentait
le travail bout comme un forfait,
l' égout charrie une fange velue
vers la rivière qu' il pollue ;
un supplice d' arbres écorchés vifs
se tord, bras convulsifs,
en façade, sur le bois proche ;
l' ortie épuise aux coeurs sablons et oche
et les fumiers, toujours plus hauts, de résidus :

ciments huileux, platras pourris, moellons fendus,
au long de vieux fossés et de berges obscures
lèvent, le soir, leurs monuments de pourritures.
Sous des hangars tonnants et lourds,
les nuits, les jours,
sans air et sans sommeil,
des gens peinent loin du soleil :
morceaux de vie en l' énorme engrenage,
morceaux de chair fixée, ingénieusement,
pièce par pièce, étage par étage,
de l' un à l' autre bout du vaste tournoiement.
Leurs yeux, ils sont les yeux de la machine,
leurs dos se ploient sous elle et leurs échines,
leurs doigts volontaires, qui se compliquent
de mille doigts précis et métalliques,
s' usent si fort en leur effort,
sur la matière carnassière,
qu' ils y laissent, à tout moment,
des empreintes de rage et des gouttes de sang.
Dites ! L' ancien labeur pacifique, dans l' août

des seigles mûrs et des avoines rousses,
avec les bras au clair, le front debout
dans l' or des blés qui se retrousse
vers l' horizon torride où le silence bout.
Dites ! Le repos tiède et les midis élus,
tressant de l' ombre pour les siestes.
Sous les branches, dont les vents prestes
rythment, avec lenteur, les grands gestes feuillus,
dites, la plaine entière ainsi qu' un jardin gras,
toute folle d' oiseaux éparpillés dans la lumière,
qui la chantent, avec leurs voix plénières,
si près du ciel qu' on ne les entend pas.
Mais aujourd' hui, la plaine, elle est finie ;
la plaine est morne et ne se défend plus :
le flux des ruines et leurs reflux
l' ont submergée, avec monotonie.
On ne rencontre, au loin, qu' enclos rapiécés
et chemins noirs de houille et de scories
et squelettes de métairies

et trains coupant soudain des villages en deux.
Les madones ont tu leurs voix d' oracle
au coin du bois, parmi les arbres ;
et les vieux saints et leur socle de marbre
ont chu dans les fontaines à miracles.
Et tout est là, comme des cercueils vides
et détraqués et dispersés par l' étendue,
et tout se plaint ainsi que les défunts perdus
qui sanglotent le soir dans la bruyère humide.

Hélas ! La plaine, hélas ! Elle est finie !
Et ses clochers sont morts et ses moulins perclus.
La plaine, hélas ! Elle a toussé son agonie
dans les derniers hoquets d' un angelus.




L' âme de la ville

les toits semblent perdus
et les clochers et les pignons fondus,
par ces matins fuligineux et rouges,
où, feux à feux, des signaux bougent.

Une courbe de viaduc énorme
longe les quais mornes et uniformes ;
un train s' ébranle immense et las.

Au loin, derrière un mur, là-bas,
un steamer rauque avec un bruit de corne.

Et par les quais uniformes et mornes,
et par les ponts et par les rues,
se bousculent, en leurs cohues,
sur des écrans de brumes crues,
des ombres et des ombres.

Un air de soufre et de naphte s' exhale,
un soleil trouble et monstrueux s' étale ;
l' esprit soudainement s' effare
vers l' impossible et le bizarre ;
crime ou vertu, voit-il encor
ce qui se meut en ces décors,
où, devant lui, sur les places, s' élève
le dressement tout en brouillards
d' un pilier d' or ou d' un fronton blafard
pour il ne sait quel géant rêve ?

ô les siècles et les siècles sur cette ville,
grande de son passé
sans cesse ardent-et traversé,
comme à cette heure, de fantômes !
ô les siècles et les siècles sur elle,
avec leur vie immense et criminelle
battant-depuis quels temps ? -
chaque demeure et chaque pierre
de désirs fous et de colères carnassières !

Quelques huttes d' abord et quelques prêtres :
l' asile à tous, l' église et ses fenêtres
laissant filtrer la lumière du dogme sûr
et sa naïveté vers les cerveaux obscurs.
Donjons dentés, palais massifs, cloîtres barbares ;
croix des papes dont le monde s' empare ;
moines, abbés, barons, serfs et vilains ;
mitres d' orfroi, casques d' argent, vestes de lin ;
luttes d' instincts, loin des luttes de l' âme
entre voisins, pour l' orgueil vain d' une oriflamme ;
haines de sceptre à sceptre et monarques faillis
sur leur fausse monnaie ouvrant leurs fleurs de lys,
taillant le bloc de leur justice à coups de glaive
et la dressant et l' imposant : grossière et brève.
Puis, l' ébauche, lente à naître, de la cité :
forces qu' on veut dans le droit seul planter ;
ongles du peuple et mâchoires de rois ;
mufles crispés dans l' ombre et souterrains abois
vers on ne sait quel idéal au fond des nues ;
tocsins brassant, le soir, des rages inconnues ;
textes de délivrance et de salut, debout
dans l' atmosphère énorme où la révolte bout ;
livres dont les pages, soudain intelligibles,
brûlent de vérité, comme jadis les bibles ;
hommes divins et clairs, tels des monuments d' or
d' où les événements sortent armés et forts ;
vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles
et l' espoir fou, dans toutes les cervelles,
malgré les échafauds, malgré les incendies
et les têtes en sang au bout des poings brandies

Elle a mille ans la ville,
la ville âpre et profonde ;
et sans cesse, malgré l' assaut des jours,
et les peuples minant son orgueil lourd,
elle résiste à l' usure du monde.
Quel océan, ses coeurs ! Quel orage, ses nerfs !
Quels noeuds de volontés serrés en son mystère !
Victorieuse, elle absorbe la terre ;
vaincue, elle est l' affre de l' univers :
toujours, en son triomphe ou ses défaites,
elle apparaît géante, et son cri sonne et son nom luit,
et la clarté que font ses feux dans la nuit
rayonne au loin, jusqu' aux planètes !

ô les siècles et les siècles sur elle !
Son âme, en ces matins hagards,
circule en chaque atome
de vapeur lourde et de voiles épars ;
son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes
qui s' estompent dans le brouillard ;
son âme, errante, en chacune des ombres
qui traversent ses quartiers sombres,
avec une ardeur neuve au bout de leur pensée :
son âme formidable et convulsée :
son âme, où le passé ébauche
avec le présent net l' avenir encor gauche.

ô ce monde de fièvre et d' inlassable essor
rué, à poumons lourds et haletants,
vers on ne sait quels buts inquiétants ?
Monde promis pourtant à des lois d' or,
à des lois douces, qu' il ignore encore
mais qu' il faut, un jour, qu' on exhume,
une à une, du fond des brumes.
Monde aujourd' hui têtu, tragique et blême
qui met sa vie et son âme dans l' effort même
qu' il projette, le jour, la nuit,
à chaque heure, vers l' infini.

ô les siècles et les siècles sur cette ville !

Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge.
Il est fumant dans la pensée et la sueur
des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs,
et la ville l' entend monter du fond des gorges
de ceux qui le portent en eux
et le veulent crier et sangloter aux cieux.
Et de partout on vient vers elle,
les uns des bourgs et les autres des champs,
depuis toujours, du fond des loins ;
et les routes éternelles sont les témoins
de ces marches, à travers temps,
qui se rythment comme le sang
et s' avivent, continuelles.

Le rêve ! Il est plus haut que les fumées
qu' elle renvoie envenimées
autour d' elle, vers l' horizon ;
même dans la peur ou dans l' ennui,
il est là-bas, qui domine, les nuits,
pareil à ces buissons
d' étoiles d' or et de couronnes noires,
qui s' allument, le soir, évocatoires.

Et qu' importent les maux et les heures démentes,
et les cuves de vice où la cité fermente,
si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles,
surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,
qui soulève vers lui l' humanité
et la baptise au feu de nouvelles étoiles.
 



Une statue

on le croyait fondateur de la ville,
venu des pays clairs et lointains
vers ceux d' Europe-avec sa pauvre crosse en main,
et grand, sous sa bure servile.

Pour se faire écouter il parlait par miracles,
en des clairières d' or, le soir, dans les forêts,
où des granits carraient leurs symboles épais,
et tonnaient leurs oracles.

Il était la tristesse et la douceur
descendue autrefois, à genoux, du calvaire,
vers les hommes et leur misère
et vers leur coeur.

Il accueillait l' humanité fragile,
il lui chantait le paradis sans fin
et l' endormait dans le rêve divin,
le front posé sur l' évangile.

Plus tard, le roi, le juge et le bourreau
prirent son verbe et le faussèrent ;
et les textes autoritaires
apparurent, tels des glaives hors du fourreau.

Contre la paix qu' il avait inclinée
vers tous, de son geste clément,
la vie, avec des cris et des sursauts déments,
brusque et rouge, fut dégaînée.

Mais lui resta le clair apôtre et le soleil
tiédi, aux yeux de tous, de patience et d' indulgence
et la pieuse et populaire intelligence
venait puiser en lui la force et le conseil.

On l' invoquait pour les fièvres et pour les peines,
on le fêtait en mai, au soir tombant,
et des mères apportaient leurs enfants
baigner leurs maux dans l' eau de sa fontaine.

Son nom large et sonore d' amour
marquait la fin des longues litanies
et des complaintes infinies
que l' on chantait, depuis toujours.

Il se définissait, près d' un portail roman,
en une image usée et tremblotante,
qui écoutait, dans la poitrine
haletante des tours,
les bourdons lourds clamer au firmament.

 


Les cathédrales

Au fond du coeur sacerdotal,
d' où leur splendeur s' érige
-or, argent, diamant, cristal-
lourds de siècles et de prestiges,
pendant les vêpres, quand les soirs
aux longues prières invitent,
ils s' imposent les ostensoirs
dont les fixes joyaux méditent.

Ils conservent, ornés de feu,
pour l' universelle amnistie,
le baiser blanc du dernier Dieu,
tombé sur terre en une hostie.

Et l' église, comme un palais de flambeaux noirs,
dont les châsses d' argent et d' ombre
taisent leurs cris de métaux sombres,
par l' élan clair de ses colonnes exulte
et dresse, en faisceaux d' arcs et en voussoirs,
jusqu' au faite, l' éternité du culte.

Dans un encadrement de grands cierges qui pleurent,
à travers temps et jours et heures
les ostensoirs
sont le seul coeur de la croyance
qui luise encor, cristal et or,
dans les villes de la démence.

Dehors, le bourdon sonne et sonne,
à grand battant tannant
les longs regrets, pareils aux râles
vers le passé, des cathédrales.
Et les foules qui tiennent droits,
pour refléter le ciel, les miroirs de leur foi,
réunissent, à ces appels, leurs âmes,
autour des ostensoirs en flammes.

-ô ces foules, ces foules,
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les pauvres gens des blafardes ruelles,
barrant de croix, avec leurs bras tendus,
l' ombre noire qui dort dans les chapelles.
-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent.

Voici les corps usés, voici les coeurs fendus,
voici les coeurs lamentables des veuves
en qui les larmes pleuvent,
continûment, depuis des ans.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les mousses et les marins du port
dont les vagues monstrueuses brassent le sort.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les travailleurs cassés de peine,
aux six coups de marteaux des jours de la semaine.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les enfants las de leur sang morne
et qui mendient et qui s' offrent au coin des bornes.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les boutiquiers des quartiers vieux
limant sur l' établi leur sort méticuleux.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les marguilliers massifs et mous
qui font craquer leur stalle en pliant les genoux.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les armateurs dont les bateaux de fer,
fortune au vent tanguent parmi la mer.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les grands bourgeois de droit divin
qui bâtissent sur Dieu la maison de leur gain.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Les ostensoirs, ornés de soir,
vers les villes échafaudées,
en toits de verre et de cristal,
du haut du choeur sacerdotal,
tendent la croix des gothiques idées.

Ils s' imposent dans l' or des clairs dimanches
-toussaint, noël, pâques et pentecôtes blanches-
ils s' imposent dans l' or et dans l' encens et dans la
fête
du grand orgue battant du vol de ses tempêtes
les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles ;
ils sont une âme, en du soleil,
qui vit de vieux décor et d' antique mystère
autoritaire.

Pourtant, dès que s' éteignent le cantique,
et l' antienne naïve et prismatique,
un deuil d' encens évaporé s' empreint,
sur les trépieds d' argent et les autels d' airain ;
et les vitraux, grands de siècles agenouillés
devant le christ, avec leurs papes immobiles
et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler
au bruit d' un train lointain qui roule sur la ville.

 


Une statue

au carrefour des abattoirs et des casernes,
il apparaît, foudroyant et vermeil,
le sabre en bel éclair sous le soleil.

Masque d' airain, casque et panache d' or ;
et l' horizon, là-bas, où le combat se tord,
devant ses yeux hallucinés de gloire !

Un élan fou, un bond brutal
jette en avant son geste et son cheval
vers la victoire.


Il est volant comme une flamme,
ici, plus loin, au bout du monde,
qui le redoute et qui l' acclame.

Il entraîne, pour qu' en son rêve ils se confondent,
Dieu, son peuple, ses soldats ivres ;
les astres mêmes semblent suivre,
si bien que ceux
qui se liguent pour le maudire
restent béants : et son vertige emplit leurs yeux.

Il est de calcul froid, mais de force soudaine :
des fers de volonté barricadent le seuil
infrangible de son orgueil.

Il croit en lui-et qu' importe le reste !
Pleurs, cris, affres et noire et formidable fête,
avec lesquels l' histoire est faite.

Il est la mort fastueuse et lyrique,
montrée, ainsi qu' une conquête,
au bout d' une existence en or et en tempête.

Il ne regrette rien de ce qu' il accomplit,
sinon que les ans brefs aillent trop vite
et que la terre immense soit petite.

Il est l' idole et le fléau :
le vent qui souffle autour de son front clair
toucha celui des dieux armés d' éclairs.

Il sent qu' il passe en rouge orage et que sa destinée
est de tomber en brusque écroulement,
le jour où son étoile étrange et effrénée,
cristal rouge, se cassera au firmament.

Au carrefour des abattoirs et des casernes,
il apparaît, foudroyant et vermeil,
le sabre en bel éclair dans le soleil.

 


Le port

Toute la mer va vers la ville !


Son port est innombrable et sinistre de croix,
vergues transversales barrant les grands mâts droits.

Son port est pluvieux de suie à travers brumes,
où le soleil comme un oeil rouge et colossal larmoie.

Son port est ameuté de steamers noirs qui fument
et mugissent, au fond du soir, sans qu' on les voie.

Son port est fourmillant et musculeux de bras
perdus en un fouillis dédalien d' amarres.

Son port est concassé de chocs et de fracas
et de marteaux tonnant dans l' air leurs tintamarres.

Toute la mer va vers la ville !


Les flots qui voyagent comme les vents,
les flots légers, les flots vivants,
pour que la ville en feu l' absorbe et le respire
lui rapportent le monde en des navires.
Les orients et les midis tanguent vers elle
et les nords blancs et la folie universelle
et tous nombres dont le désir prévoit la somme.
Et tout ce qui s' invente et tout ce que les hommes
tirent de leurs cerveaux puissants et volcaniques
tend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes :
elle est la ville en rut des humaines disputes,
elle est la ville au clair des richesses uniques
et les marins naïfs peignent son caducée
sur leur peau rousse et crevassée,
à l' heure où l' ombre emplit les soirs océaniques.


Toute la mer va vers la ville !


ô les babels enfin réalisées !
Et les peuples fondus et la cité commune ;
et les langues se dissolvant en une ;
et la ville comme une main, les doigts ouverts,
se refermant sur l' univers.

Dites, les docks bondés jusques au faîte !
Et la montagne, et le désert, et les forêts,
et leurs siècles captés comme en des rets ;
dites, leurs blocs d' éternité : marbres et bois,
que l' on achète,
et que l' on vend au poids,
et puis, dites ! Les morts, les morts, les morts
qu' il a fallu pour ces conquêtes.


Toute la mer va vers la ville !


La mer soudaine, ardente et libre,
qui tient la terre en équilibre ;
la mer que domine la loi des multitudes,
la mer où les courants tracent les certitudes ;
la mer et ses vagues coalisées,
comme un désir multiple et fou,
qui renversent des rocs depuis mille ans debout
et retombent et s' effacent, égalisées ;
la mer dont chaque lame ébauche une tendresse
ou voile une fureur, la mer plane ou sauvage,
la mer qui inquiète et angoisse et oppresse
de l' ivresse de son image.


Toute la mer va vers la ville !


Son port est flamboyant et tourmenté de feux
qui éclairent de hauts leviers silencieux.

Son port est hérissé de tours dont les murs sonnent
d' un bruit souterrain d' eau qui s' enfle et ronfle en elles.

Son port est lourd de blocs taillés, où des gorgones
dardent les réseaux noirs des vipères mortelles.

Son port est fabuleux de déesses sculptées
à l' avant des vaisseaux dont les mâts d' or s' exaltent.

Son port est solennel de tempêtes domptées
en des havres d' airain de marbre et de basalte.
 



Le spectacle

Au fond d' un hall sonore et radiant,
sous les ailes énormes
et les duvets des brumes uniformes,
parfois, le soir, on déballe les orients.

Les tréteaux clairs luisent comme des armes ;
de gros soleils en strass s' allument en des coins ;
des cymbaliers hagards entrechoquent leurs poings
casseurs de cris et de vacarmes.
Le rideau s' ouvre : et bruit, clarté, fracas,
splendeur, quand les danseurs et les danseuses roses
apparaissent, mêlant et démêlant leurs poses,
en un taillis bougeant de gestes et de pas.

et que la salle, avec son lustre au centre,
et ses velours lourds et replets
et ses balcons en bourrelets
s' étale ainsi qu' un ventre.

Des bataillons de chair et de cuisses en marche
grouillent, sur des rampes ou sous des arches ;
jambes, hanches, gorges, maillots, jupes, dentelles,
-attelages de rut, où par couples blafards
des seins bridés mais bondissants s' attèlent, -
passent, crus de sueur ou bleus de fard ;
des mains vaines s' ouvrent et se referment vite,
sans but, sinon saisir l' invisible désir
en fuite ;
une sauteuse, la jambe au clair,
raidit l' obscénité dans l' air ;
une autre encor, les yeux noyés et les flancs fous,
se crispe, ainsi qu' une bête qu' on foule,
et la rampe l' éclaire et bout par en-dessous
et toute la luxure de la foule
se soulève vers elle et l' acclame, debout.

ô le blasphème en or criard, qui, là, se vocifère !
ô la brûlure à cru sur la beauté de la matière !
ô les atroces simulacres
de l' art blessé à mort que l' on massacre !
ô le plaisir qui chante et qui trépigne
dans la laideur tordue en tons et lignes ;
ô le plaisir humain au rebours de la joie,
alcool pour les regards, alcool pour les pensées,
ô le pauvre plaisir qui exige des proies
et mord des fleurs qui ont le goût de ses nausées !

Jadis, il marchait nu, héroïque et placide,
les mains fraîches, le front lucide,
le vent et le soleil dansaient dans ses cheveux ;
toute la vie harmonique et divine
se réchauffait dans sa poitrine ;
il la respirait fruste et l' expirait plus belle ;
il ignorait la loi qui l' eût dressé : rebelle ;
et l' aube et les couchants et les sources naïves
et le frôlement vert des branches attentives,
par à travers sa chair donnaient à son âme profonde,
l' universel baiser qui fait s' aimer les mondes.

Mais aujourd' hui, sénile et débauché,
il lèche et mord et mange son péché ;
il cultive, dans un jardin d' anomalies,
bibles, codes, textes, règles, qu' il multiplie
pour les nier et les briser par des viols.
Et ses amours sont l' or. Et ses haines ? Les vols
vers la beauté toujours plus claire et plus certaine
qui s' ouvre en fleurs d' astres au pré des nuits
lointaines.

Et le voici au fond de palais monstrueux
dont les vitraux dardent aux cieux
l' inquiétude,
et le voici, soudain, qui se transforme en multitude.

Avec mille regards contagieux,
avec mille regards cherchant des milliers d' yeux,
avec son âme éparse en mille âmes de braise,
pour qu' elle arde plus fort de la flamme mauvaise,
il s' enfle et se propage en des vices nouveaux.
Sa conscience change et son cerveau.
Un nouvel être naît : homme, enfant, vieillard,
femme,
tordus en total noir, en somme infâme,
en vigne rouge, immense, inassouvie,
qui l' absorbent, comme s' il leur versait la vie.
ô les hontes et les crimes des foules
passant sur la ville comme des houles,
et s' engouffrant en des loges de plâtre,
de haut en bas, autour des halls et des théâtres !
La scène brille, ainsi qu' un éventail,
au fond, luisent des minarets d' émail
et des maisons et des terrasses claires.

Sous les feux bleus des lampadaires,
en rythmes lents d' abord, mais violents soudain,
se cueillant des baisers et se frôlant les seins,
se rencontrent les bayadères ;
des négrillons, coiffés de plumes,
-les dents blanches, couleur d' écume,
en leurs bouches, vulves ouvertes-
bougent, tous les mêmes, d' après un branle inerte.

Un tambour bat, un son de cor s' entête,
un fifre cru chatouille un refrain bête,
et c' est enfin, pour la suprême apothéose,
un assaut fou débordant sur les planches,
un étagement d' or, de gorges et de hanches,
d' enlacements crispés et de terribles poses
et des torses offerts et des robes fendues
et des grappes de vice entre des fleurs pendues.

Et l' orchestre se meurt ou brusquement halète
et monte et s' enfle et roule en aquilons ;
des spasmes sourds sortent des violons ;
des chiens lascifs semblent japper dans la tempête
des bassons forts et des gros cuivres ;
mille désirs naissent, gonflés, pesants, goulus.
On les dirait si lourds que tous, n' en pouvant plus
se prostituent en hâte et crient et se délivrent.

Et minuit sonne et la foule s' écoule
-le hall fermé-parmi les trottoirs noirs ;
et sous les lanternes qui pendent
rouges, dans la brume, ainsi que des viandes,
ce sont les filles qui attendent.

 


Les promeneuses

au long de promenoirs qui s' ouvrent sur la nuit
-balcons de fleurs, rampes de flammes-
des femmes en deuil de leur âme
entrecroisent leurs pas sans bruit.

Au dehors,
une atmosphère éclatante et chimique
étend ses effluves sur l' or
myriadaire d' un décor panoramique.

Des clous de gaz pointent des diamants
autour de coupoles illuminées ;
des colonnes passionnées
tordent de la douleur au firmament.

Sur les places, des buissons de flambeaux
versent du soufre ou du mercure ;
tel coin de monument qui se mire dans l' eau
semble un torse qui bouge en une armure.

La ville est colossale et luit comme une mer,
lointainement, de vagues électriques,
et ses mille chemins de bars et de boutiques
aboutissent, soudain, aux promenoirs d' éclair,
où ces femmes-opale et nacre,
satin nocturne et cheveux roux-
avec en main des fleurs de macre,
à longs pas clairs, foulent des tapis mous.

Ce sont de très lentes marcheuses solennelles
qui se croisent, sous les minuits inquiétants,
et se savent-depuis quels temps ? -
douloureuses et mutuelles.

Un soudain reflet d' incendie
éclaire, au même instant, deux mains
qui se serrent, deux mains mates, deux mains
où le crime sur des bagues radie,
sous les crêpes d' un très grand deuil,
des yeux obstinés et hagards,
dans un même destin ont rivé leurs regards,
comme des clous dans un cercueil.

Telle bouche vers telle autre s' en est allée,
comme deux fleurs se rencontrent sur l' eau,
tel front semble un bandeau
sur une pensée aveuglée.

Telle attitude est pareille toujours ;
dans tels yeux nus rien ne tressaille,
quoique le coeur, où le vice travaille,
batte âprement ses tocsins sourds.

J' en sais dont les robes funèbres
voilent de pâles souliers d' or
et dont un serpent d' argent mord
les longues tresses de ténèbres.

Des houx rouges de leur tourment
elles ont fait des diadèmes ;
j' en vois : des veuves d' elles-mêmes
qui se pleurent, comme un amant.

Quand leurs rêves, la nuit, s' esseulent
et qu' elles tiennent dans la main
une âme et un bonheur humain,
elles savent ce qu' elles veulent.

Si leur peine devait finir un jour,
elles en seraient plus tristes peut-être,
qu' elles ne sont inconsolables d' être
celles du souterrain amour.

Au long de promenoirs qui dominent la nuit,
de lentes femmes,
en deuil immense de leur âme,
entrecroisent leurs pas sans bruit.

 


Une statue

un bloc de bronze où son nom luit sur une plaque.
Ventre riche, mâchoire ardente et menton gourd ;
haine et terreur murant son gros front lourd
et poing taillé à fendre en deux toutes attaques.

Le carrefour, solennisé de palais froids,
d' où ses regards têtus et violents encore
scrutent quels feux d' éveil bougent dans telle aurore,
comme sa volonté, se carre en angles droits.

Il fut celui de l' heure et des hasards bizarres,
mais textuel, sitôt qu' il tint la force en main
et qu' il put étouffer dans hier le lendemain
déjà sonore et plein de cassantes fanfares.

Sa colère fit loi durant ces jours bâtés,
où toutes voix montaient vers ses panégyriques,
où son rêve d' état strict et géométrique
tranquillisait l' aboi plaintif des lâchetés.

Il se sentait la force étroite et qui déprime,
tantôt sournois, tantôt cruel et contempteur,
et quand il se dressait de toute sa hauteur
il n' arrivait jamais qu' à la hauteur d' un crime.

Massif devant la vie, il l' obstrua, depuis
qu' il s' imposa sauveur des rois et de lui-même
et qu' il utilisa la peur et l' affre blême
en des complots fictifs qu' il étranglait, la nuit.

Si bien qu' il apparaît sur la place publique
féroce et rancunier, autoritaire et fort,
et défendant encor, d' un geste hyperbolique,
son piédestal bâti comme son coffre-fort.
 



Les usines

Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
et se mirant dans l' eau de poix et de salpêtre
d' un canal droit, tirant sa barre à l' infini,
face à face, le long des quais d' ombre et de nuit
par à travers les faubourgs lourds
et la misère en guenilles de ces faubourgs,
ronflent terriblement les fours et les fabriques.

Rectangles de granit, cubes de briques,
et leurs murs noirs durant des lieues,
immensément, par les banlieues ;
et sur leurs toits, dans le brouillard, aiguillonnées
de fers et de paratonnerres,
les cheminées.

Et les hangars uniformes qui fument ;
et les préaux, où des hommes, le torse au clair
et les bras nus, brassent et ameutent d' éclairs
et de tridents ardents, les poix et les bitumes ;
et de la suie et du charbon et de la mort ;
et des âmes et des corps que l' on tord
en des sous-sols plus sourds que des avernes ;
et des files, toujours les mêmes, de lanternes
menant l' égout des abattoirs vers les casernes.

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
par la banlieue, à l' infini,
ronflent le jour, la nuit,
les usines et les fabriques.

Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs
grand' rues !

Et les femmes et leurs guenilles apparues
et les squares, où s' ouvre, en des caries
de plâtras blanc et de scories.

Une flore pâle et pourrie.

Aux carrefours, porte ouverte, les bars :
étains, cuivres, miroirs hagards,
dressoirs d' ébène et flacons fols
d' où luit l' alcool
et son éclair vers les trottoirs.

Et des pintes qui tout à coup rayonnent,
sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;
et des gens soûls, debout,
dont les larges langues lappent, sans phrases,
les ales d' or et le whisky, couleur topaze.

Par à travers les faubourgs lourds
et la misère en pleurs de ces faubourgs,
et les troubles et mornes voisinages,
et les haines s' entre-croisant de gens à gens
et de ménages à ménages,
et le vol même entre indigents,
grondent, au fond des cours, toujours,
les haletants ronflements sourds
des usines et des fabriques symétriques.

Ici : entre des murs de fer et pierre,
soudainement se lève, altière,
la force en rut de la matière :
des mâchoires d' acier mordent et fument ;
de grands marteaux monumentaux
broient des blocs d' or, sur des enclumes,
et, dans un coin, s' illuminent les fontes
en brasiers tors et effrénés qu' on dompte.

Là-bas : les doigts méticuleux des métiers prestes,
à bruits menus, à petits gestes,
tissent des draps, avec des fils qui vibrent
légers et fins comme des fibres.

Au long d' un hall de verre et fer,
des bandes de cuir transversales
courent de l' un à l' autre bout des salles
et les volants larges et violents
tournent, pareils aux ailes dans le vent
des moulins fous, sous les rafales.

Un jour de cour avare et ras
frôle, par à travers les carreaux gras
et humides d' un soupirail,
chaque travail.

Automatiques et minutieux,
des ouvriers silencieux
règlent le mouvement
d' universel tictacquement
qui fermente de fièvre et de folie
et déchiquette, avec ses dents d' entêtement,
la parole humaine abolie.

Plus loin : un vacarme tonnant de chocs
monte de l' ombre et s' érige par blocs ;
et, tout à coup, cassant l' élan des violences,
des murs de bruit semblent tomber
et se taire, dans une mare de silence,
tandis que les appels exacerbés
des sifflets crus et des signaux
hurlent toujours vers les fanaux,
dressant leurs feux sauvages,
en buissons d' or, vers les nuages.

Et tout autour, ainsi qu' une ceinture,
là-bas, de nocturnes architectures,
voici les docks, les ports, les ponts, les phares
et les gares folles de tintamarres ;
et plus lointains encor des toits d' autres usines
et des cuves et des forges et des cuisines
formidables de naphte et de résines
dont les meutes de feu et de lueurs grandies
mordent parfois le ciel, à coups d' abois et
d' incendies.

Au long du vieux canal à l' infini,
par à travers l' immensité de la misère
des chemins noirs et des routes de pierre,
les nuits, les jours, toujours,
ronflent les continus battements sourds,
dans les faubourgs,
des fabriques et des usines symétriques.

L' aube s' essuie
à leurs carrés de suie ;
midi et son soleil hagard
comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;
seul, quand les semaines, au soir,
laissent leur nuit dans les ténèbres choir,
le han du colossal effort cesse, en arrêt,
comme un marteau sur une enclume,
et l' ombre, au loin, sur la ville, paraît
de la brume d' or qui s' allume.

 


La bourse

la rue énorme et ses maisons quadrangulaires
bordent la foule et l' endiguent de leur granit
oeillé de fenêtres et de porches, où luit
l' adieu, dans les carreaux, des soirs auréolaires.

Comme un torse de pierre et de métal debout,
avec, en son mystère immonde,
le coeur battant et haletant du monde,
le monument de l' or, dans les ténèbres, bout.

Autour de lui, les banques noires
dressent des lourds frontons que soutiennent, des bras,
les hercules d' airain dont les gros muscles las
semblent lever des coffres-forts vers la victoire.

Le carrefour, d' où il érige sa bataille,
suce la fièvre et le tumulte
de chaque ardeur vers son aimant occulte ;
le carrefour et ses squares et ses murailles
et ses grappes de gaz sans nombre,
qui font bouger des paquets d' ombre
et de lueurs, sur les trottoirs.

Tant de rêves, tels des feux roux,
entremêlent leur flamme et leurs remous,
de haut en bas, du palais fou !
Le gain coupable et monstrueux
s' y resserre, comme des noeuds,
et son désir se dissémine et se propage
partant chauffer de seuil à seuil,
dans la ville, les contigus orgueils.
Les comptoirs lourds grondent comme un orage,
les luxes gros se jalousent et ragent
et les faillites en tempêtes,
soudainement, à coups brutaux,
battent et chavirent les têtes
des grands bourgeois monumentaux.

L' après-midi, à tel moment,
la fièvre encore augmente
et pénètre le monument
et dans les murs fermente.

On croit la voir se raviver aux lampes
immobiles, comme des hampes,
et se couler, de rampe en rampe,
et s' ameuter et éclater
et crépiter, sur les paliers
et les marbres des escaliers.

Une fureur réenflammée
au mirage d' un pâle espoir,
monte parfois de l' entonnoir
de bruit et de fumée,
où l' on se bat, à coups de vols, en bas.

Langues sèches, regards aigus, gestes inverses,
et cervelles, qu' en tourbillons les millions
traversent,
échangent là, leur peur et leur terreur.

La hâte y simule l' audace
et les audaces se dépassent ;
des doigts grattent, sur des ardoises,
l' affolement de leurs angoisses ;
cyniquement, tel escompte l' éclair
qui casse un peuple au bout du monde ;
les chimères sont volantes au clair ;
les chances fuient ou surabondent ;
marchés conclus, marchés rompus
luttent et s' entrebutent en disputes ;
l' air brûle-et les chiffres paradoxaux,
en paquets pleins, en lourds trousseaux,
sont rejetés et cahotés et ballottés
et s' effarent en ces bagarres,
jusqu' à ce que leurs sommes lasses,
masses contre masses,
se cassent.

Tels jours, quand les débâcles se décident,
la mort les paraphe de suicides
et les chutes s' effritent en ruines
qui s' illuminent
en obsèques exaltatives.

Mais, le soir même, aux heures blêmes,
les volontés, dans la fièvre, revivent ;
l' acharnement sournois
reprend, comme autrefois.

On se trahit, on se sourit et l' on se mord
et l' on travaille à d' autres morts.
La haine ronfle, ainsi qu' une machine,
autour de ceux qu' elle assassine.

On vole, avec autorité, les gens
dont les avoirs sont indigents.

On mêle avec l' honneur l' escroquerie,
pour amorcer jusqu' aux patries
et ameuter vers l' or torride et infamant,
l' universel affolement.

Oh l' or ! Là-bas, comme des tours dans les nuages,
comme des tours, sur l' étagère des mirages,
l' or énorme ! Comme des tours, là-bas,
avec des millions de bras vers lui,
et des gestes et des appels la nuit
et la prière unanime qui gronde,
de l' un à l' autre bout des horizons du monde !

Là-bas ! Des cubes d' or sur des triangles d' or,
et tout autour les fortunes célèbres
s' échafaudant sur des algèbres.

De l' or ! -boire et manger de l' or !

Et, plus féroce encor que la rage de l' or,
la foi au jeu mystérieux
et ses hasards hagards et ténébreux
et ses arbitraires vouloirs certains
qui restaurent le vieux destin ;
le jeu, axe terrible, où tournera autour de l' aventure,
par seul plaisir d' anomalie,
par seul besoin de rut et de folie,
là-bas, où se croisent les lois d' effroi
et les suprêmes désarrois,
éperdûment, la passion future.

Comme un torse de pierre et de métal debout,
avec, en son mystère immonde,
le coeur battant et haletant du monde,
le monument de l' or dans les ténèbres bout.

 


Le bazar

c' est un bazar, au bout des faubourgs rouges :
étalages bondés, éventaires ventrus,
tumulte et cris brandis, gestes bourrus et crus,
et lettres d' or, qui soudain bougent,
en torsades, sur la façade.

Chaque matin, on vend, en ce bazar,
parmi les épices, les fards
et les drogues omnipotentes,
à bon marché, pour quelques sous,
les diamants dissous
de la rosée immense et éclatante.

Le soir, à prix numéroté,
avec le désir noir de trafiquer de la pureté,
on y brocante le soleil
que toutes les vagues de la mer claire
lavent, entre leurs doigts vermeils,
aux horizons auréolaires.

C' est un bazar, avec des murs géants
et des balcons et des sous-sols béants
et des tympans montés sur des corniches
et des drapeaux et des affiches,
où deux clowns noirs plument un ange.
à travers boue, à travers fange,
roulent, la nuit vers le bazar,
les chars, les camions et les fardiers,
qui s' en reviennent des usines
voisines,
des cimetières et des charniers,
avec un tel poids noir de cargaisons,
que le sol bouge et les maisons.

On met au clair à certains jours,
en de vaines et frivoles boutiques,
ce que l' humanité des temps antiques
croyait divinement être l' amour ;
aussi les dieux et leur beauté
et l' effrayant aspect de leur éternité
et leurs yeux d' or et leurs mythes et leurs emblèmes
et des livres qui les blasphèment.

Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières
sont là, sur des étals, et s' empoussièrent.

Des mots qui renfermaient l' âme du monde
et que les prêtres seuls disaient au nom de tous,
sont charriés et ballottés, dans la faconde
des camelots et des voyous.

L' immensité se serre en des armoires
dérisoires et rayonne de plaies
et le sens même de la gloire
se définit par des monnaies.

Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge,
c' est un bazar au bout des faubourgs rouges !
La foule et ses flots noirs
s' y bouscule près des comptoirs ;
la foule et ses désirs multipliés,
par centaines et par milliers,
y tourne, y monte, au long des escaliers,
et s' érige folle et sauvage,
en spirale, vers les étages.
Là haut, c' est la pensée
immortelle, mais convulsée,
avec ses triomphes et ses surprises,
qu' à la hâte on expertise.

Tous ceux dont le cerveau
s' enflamme aux feux des problèmes nouveaux,
tous les chercheurs qui se fixent pour cible
le front d' airain de l' impossible
et le cassent, pour que les découvertes
s' en échappent, ailes ouvertes,
sont là gauches, fiévreux, distraits,
dupes des gens qui les renient
mais utilisent leur génie,
et font argent de leurs secrets.

Oh ! Les édens, là-bas, au bout du monde,
avec des arbres purs à leurs sommets,
que ces voyants des lois profondes
ont exploré pour à jamais,
sans se douter qu' ils sont les dieux.

Oh ! Leur ardeur à recréer la vie,
selon la foi qu' ils ont en eux
et la douceur et la bonté de leurs grands yeux,
quand, revenus de l' inconnu
vers les hommes, d' où ils s' érigent,
on leur vole ce qui leur reste aux mains
de vérité conquise et de destin.

C' est un bazar tout en vertiges
que bat, continûment, la foule, avec ses houles
et ses vagues d' argent et d' or ;
c' est un bazar tout en décors,
avec des tours de feux et des lumières,
si large et haut que, dans la nuit,
il apparaît la bête éclatante de bruit
qui monte épouvanter le silence stellaire.

 


L' étal

Non loin du port, lorsque l' essor
des tours et des palais vertigineux s' affaisse
dans l' ombre-et que brûlent des yeux de braise,
le quartier fauve et noir allume encor
son vieux décor de vice et d' or.

Des commères, blocs de viande tassée et lasse,
interpellent, du seuil de portes basses,
les gens qui passent ;
derrière elles, au fond des couloirs rouges
des feux luisent, un rideau bouge
et se soulève et permet d' entrevoir
de la chair nue en des miroirs.

Le port est proche. à gauche, au bout des rues,
l' emmêlement des mâts et des vergues obstrue
un pan de ciel énorme ;
à droite, un tas grouillant de ruelles difformes
choit de la ville-et les foules obscures
s' y dépêchent vers leurs destins de pourriture.

C' est l' étal flasque et monstrueux de la luxure
dressé, depuis toujours, sur les frontières
de la cité et de la mer.

Là-bas, parmi les flots et les hasards,
ceux qui veillent mélancoliques, aux bancs de quart
et les mousses, dans les agrès et les cordes pendues,
et les marins hallucinés par les yeux bleus des
étendues,
tous en rêvent et l' évoquent, tels soirs ;
le cru désir les tord en effrénés vouloirs ;
les baisers mous du vent sur leur torse circulent ;
la vague éveille en eux des images qui brûlent ;
et leurs deux bras supplient et longuement se
désespèrent
et s' exaltent, tendus du côté de la terre.

Et ceux d' ici, ceux des bureaux et des bazars,
chiffreurs têtus, marchands précis, scribes hagards,
fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues,
quand les clefs de la caisse au mur sont appendues,
sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs ;
on les entend descendre en troupeaux noirs,
comme des chiens chassés, du fond du crépuscule,
et la débauche en eux si fortement bouscule
leur avarice et leur prudence routinière
qu' elle les use et les détraque et les ruine, avec
colère.

C' est l' état flasque et monstrueux de la luxure
dressé, depuis toujours, sur les frontières
de la cité et de la mer.

Venus de quels lointains bénins ou fatidiques ?

Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques ?

Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise,
avec, en leur instinct, la bataille et l' angoisse,
autour de femelles rouges qui les affolent,
ils s' assemblent et s' ameutent en rageuses paroles.

De gros lambris fougueux et des ornements crus
luisent, au long des murs et, par bouquets, se dardent ;
des satyres sautants et des bacchus ventrus
rient d' un rire immobile en des glaces blafardes ;
des fleurs meurent. Sur des tables de jeu,
les bols chauffent, tordant leur flamme en cheveux bleus ;
un pot de fard s' encrasse, au coin d' une étagère ;
une chatte bondit vers des mouches, légère ;
un ivrogne sommeille étendu sur un banc,
et des femmes viennent à lui et se penchant
frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes,
leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment,
sur des fauteuils et des divans sont empilées,
la chair morne et vague d' avoir été foulée
par les premiers passants de la vigne banale.

L' une d' elles coule en son bas un morceau d' or,
une autre bâille et s' étire, d' autres encor
-flambeaux défunts, tyrses usés des bacchanales-
sentant l' âge et la fin les flairer du museau,
les yeux fixes, se caressent la peau,
d' une main lente et machinale.

C' est l' étal flasque et monstrueux de la luxure
dressé, depuis toujours, sur les frontières
de la cité et de la mer.

D' après l' argent qui tinte dans les poches,
la promesse s' échange ou les reproches,
un cynisme tranquille, une ardeur lasse
préside à la tendresse ou la menace.

L' étreinte et les baisers ennuient. Souvent,
lorsque les poings s' entrecognent, au vent
des insultes et des jurons, toujours les mêmes,
quelque gaieté s' essore et jaillit des blasphèmes,
mais aussitôt retombe-et l' on entend,
dans le silence inquiétant,
un clocher proche et haletant
sonner l' heure lourde et funèbre,
sur la ville, dans les ténèbres.

Pourtant, à certains mois, quand les fêtes émargent
l' hiver, à la noël, l' été, à la saint-Pierre
le vieux quartier de crasse et de lumière
monte vers le péché, avec un élan large.

Il fermente de chants hurlés et de tapages :
fenêtre par fenêtre, étage par étage,
ses façades dardent, de haut en bas,
le vice-et, jusqu' au fond des galetas,
brâme l' ardeur et s' accouplent les rages.

Dans la grand' salle, où les marins affluent,
poussant au devant d' eux quelque bouffon des rues
qui se convulse en mimiques obscènes,
les vins d' écume et d' or bondissent de leur gaîne ;
les hommes saouls braillent comme des fous,
les femmes se livrent-et, tout à coup,
les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent,
on ne voit plus que des instincts qui s' entremordent,
des seins offerts, des vents repris-et l' incendie
des yeux hagards en des buissons de chair brandie.

Et cela monte et s' affaisse pour remonter encore :
et cela roule, ainsi que des marées
exaspérées,
jusqu' au moment, où l' aube emplit le port
et que la mort ardente aux renouveaux
balaie et repousse vers les havres
ce qui reste, sur le carreau,
de débauche tuée et de cadavres.

C' est l' étal flasque et monstrueux de la luxure,
où le crime plante ses couteaux clairs,
où la folie, à coups d' éclairs,
fêle les fronts de meurtrissures,
c' est l' étal flasque et monstrueux,
dressé, depuis toujours, sur les frontières
tributaires de la cité et de la mer.

 


La révolte

la rue, en un remous de pas,
de corps et d' épaules d' où sont tendus des bras
sauvagement ramifiés vers la folie,
semble passer volante,
et ses fureurs, au même instant, s' allient
à des haines, à des appels, à des espoirs ;
la rue en or,
la rue en rouge, au fond des soirs.

Toute la mort
en des beffrois tonnants se lève ;
toute la mort, surgie en rêves,
avec des feux et des épées
et des têtes, à la tige des glaives,
comme des fleurs atrocement coupées.
La toux des canons lourds,
les lourds hoquets des canons sourds
mesurent seuls les pleurs et les abois de l' heure.

Les cadrans blancs des carrefours obliques,
comme des yeux en des paupières,
sont défoncés à coups de pierre :
le temps normal n' existant plus
pour les coeurs fous et résolus
de ces foules hyperboliques.

La rage, elle a bondi de terre
sur un monceau de pavés gris,
la rage immense, avec des cris,
avec du sang féroce en ses artères,
et pâle et haletante
et si terriblement
que son moment d' élan vaut à lui seul le temps
que met un siècle en gravitant
autour de ses cent ans d' attente.

Tout ce qui fut rêvé jadis ;
ce que les fronts les plus hardis
vers l' avenir ont instauré ;
ce que les âmes ont brandi,
ce que les yeux ont imploré,
ce que toute la sève humaine
silencieuse a renfermé,
s' épanouit, aux mille bras armés
de ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.

C' est la fête du sang qui se déploie,
à travers la terreur, en étendards de joie :
des gens passent rouges et ivres ;
des gens passent sur des gens morts ;
les soldats clairs, casqués de cuivre,
ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts.

Las d' obéir, chargent, mollassement,
le peuple énorme et véhément
qui veut enfin que sur sa tête
luisent les ors sanglants et violents de la conquête.
-tuer, pour rajeunir et pour créer !

Ainsi que la nature inassouvie
mordre le but, éperdument,
à travers la folie énorme d' un moment :
tuer ou s' immoler pour tordre de la vie ! -
voici des ponts et des maisons qui brûlent,
en façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
l' eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
de haut en bas, jusqu' en ses profondeurs ;
d' énormes tours obliquement dorées
barrent la ville au loin d' ombres démesurées ;
les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
éparpillent des tisons d' or par les ténèbres ;
et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
hors d' eux-mêmes, jusqu' aux nuages.

On fusille par tas, là-bas.

La mort, avec des doigts précis et mécaniques,
au tir rapide et sec des fusils lourds,
abat, le long des murs du carrefour,
des corps raidis en gestes tétaniques ;
leurs rangs entiers tombent comme des barres.

Des silences de plomb pèsent sur les bagarres.

Les cadavres, dont les balles ont fait des loques,
le torse à nu, montrent leurs chairs baroques ;
et le reflet dansant des lanternes fantasques
crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.

Tapant et haletant, le tocsin bat,
comme un coeur dans un combat,
quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées,
telle cloche qui âprement tintait,
dans sa tourelle incendiée,
se tait.

Aux vieux palais publics, d' où les échevins d' or
jadis domptaient la ville et refoulaient l' effort
et la marée en rut des multitudes fortes,
on pénètre, cognant et martelant les portes ;
les clefs sautent et les verrous ;
des armoires de fer ouvrent leur trou,
où s' alignent les lois et les harangues ;
une torche les lèche, avec sa langue,
et tout leur passé noir s' envole et s' éparpille,
tandis que dans la cave et les greniers on pille
et que l' on jette au loin, par les balcons hagards,
des corps humains fauchant le vide avec leurs bras
épars.

Dans les églises,
les verrières, où les martyres sont assises,
jonchent le sol et s' émiettent comme du chaume ;
un Christ, exsangue et long comme un fantôme,
est lacéré et pend, tel un haillon de bois,
au dernier clou qui perce encor sa croix ;
le tabernacle, où sont les chrèmes,
est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes ;
on soufflette les saints près des autels debout
et dans la grande nef, de l' un à l' autre bout,
-telle une neige-on dissémine les hosties
pour qu' elles soient, sous des talons rageurs,
anéanties.

Tous les joyaux du meurtre et des désastres,
étincellent ainsi, sous l' oeil des astres ;
la ville entière éclate
en pays d' or coiffé de flammes écarlates ;
la ville, au fond des soirs, vers les lointains
houleux,
tend sa propre couronne énormément en feu ;
toute la rage et toute la folie
brassent la vie avec leur lie,
si fort que, par instants, le sol semble trembler,
et l' espace brûler
et la fumée et ses fureurs s' écheveler et s' envoler
et balayer les grands cieux froids.
-tuer, pour rajeunir et pour créer ;
ou pour tomber et pour mourir, qu' importe !

Ouvrir, ou se casser les poings contre la porte !
Et puis-que son printemps soit vert ou qu' il soit
rouge-
n' est-elle point, dans le monde, toujours,
haletante, par à travers les jours,
la puissance profonde et fatale qui bouge !



Le masque

la couronne formidable des rois
en s' appuyant de tout son poids
sur un masque de cire
semblait broyer, dans ce hall froid,
tout un empire.

Le pâle émail des yeux usés
s' était fendu en agonies
minuscules, mais infinies,
sous les sourcils martyrisés.

Le front avait été l' éclair,
avant que les pâles années
n' eussent rivé les destinées,
sur ce bloc mort de morne chair.

Les crins encore étaient ardents,
mais la colossale mâchoire,
mi-ouverte, laissait la gloire
tomber morte d' entre les dents.

Depuis des temps qu' on ne sait pas,
la couronne, violemment cruelle,
de sa poussée indiscontinuelle
ployait le chef toujours plus las.

Les astuces, les perfidies
louchaient en ses joyaux taillés,
et les meurtres, les sangs, les incendies
semblaient reluire entre ses ors caillés.

Elle écrasait et abattait
ce qui jadis était sa gloire :
le front géant qui la portait
et la dardait vers les victoires
et telle, accomplissait, sans bruit,
l' oeuvre, d' une force qui se détruit,
obstinément, soi-même,
et finit par se définir
pour l' avenir
dans un emblème.

Couronne et tête étaient placées,
couronne ardente et tête autoritaire,
en un logis de verre,
au fond d' un hall, dans un musée.

L' image apparaissait définitive.
Un vieux gardien, vêtu de noir,
veillait, obstinément, sans voir
que cette mort se consommait impérative
et présidait à la force toujours accrue
de la foule brassant sa vie et ses rumeurs
et ses clameurs et ses fureurs au fond des rues.

 


Une statue

Avec, devant les yeux, l' astre qu' était son âme
par des chemins de rocs incandescents de flamme,
il s' en était allé si loin vers l' inconnu
que son siècle vieux et chenu,
toussant la mort, au vent trop fort de sa pensée,
l' avait férocement enseveli sous la risée.

Il était oublié, depuis des tas d' années
vers l' avenir échelonnées,
lorsqu' un matin la ville éclata d' or
et de fête pour son apothéose
et le grandit en une pose
de volonté debout sur un piédestal d' or.

On inscrivit sur le granit de gloire,
l' exil subi, la faim, l' affre et la prison,
et l' on tressa, comme une floraison,
son crime ancien, autour de sa mémoire.

On lui prit sa pensée et l' on en fit des lois ;
on lui prit sa folie et l' on en fit de l' ordre :
et ses railleurs d' antan ne savaient plus où mordre
le battant de tocsin qui sautait dans sa voix.

Son image d' airain sacra le carrefour,
d' où l' on voyait briller, agrandi de mystère,
son front suprême et clair et large et comme austère
dans le tumulte et la rage des jours.




La mort

Avec ses larges corbillards
ornés de plumes majuscules,
par les matins et les brouillards,
la mort circule.

Parée et noire et opulente,
tambours voilés, musiques lentes,
avec ses larges corbillards,
ornés de pâles lampadaires,
la mort s' étale et s' exagère.

Sous les porches illuminés,
pareils aux nocturnes trésors,
les gros cercueils écussonnés
-larmes d' argent et blasons d' or-
écoutent l' heure éclatante des glas
que les cloches cassent, là-bas ;
l' heure qui tombe, avec des bonds
et des sanglots, sur les maisons,
l' heure qui meurt sur les demeures,
avec des bonds et des sanglots de plomb.

Parée et noire et opulente,
au cri des orgues violentes
qui la célèbrent,
la mort toute en ténèbres
règne, comme une idole assise,
sous la coupole des églises.

Des feux tordus comme des hydres,
buissonnent clairs, autour du catafalque immense,
où des anges, tenant des faulx et des clepsydres,
dressent leur véhémence,
clairons dardés, vers le néant.

Le vide en est grandi sous le transept béant ;
de pâles voix d' enfants
à l' infini crient l' agonie,
par à travers ces ironies.

Tandis que les hautes murailles
montent, comme des linceuls blancs,
autour du bloc formidable et branlant
de ces coupables funérailles.

Drapée en noir et familière,
la mort s' en va le long des rues
longues et linéaires.

Drapée en noir, comme le soir,
la vieille mort agressive et bourrue
s' en va par les quartiers
des boutiques et des métiers,
en carrosse qui se rehausse
de gros lambris exorbitants,
couleur d' usure et d' ancien temps.

Drapée en noir, la mort
cassant entre ses mains, le sort
des gens méticuleux et réfléchis
qui s' exténuent, en leurs logis,
vainement, à faire fortune ;
la mort soudaine et importune
les met en ordre dans leurs bières
comme des fardes régulières.

Et les cloches sonnent péniblement
un malheureux enterrement,
sur le défunt, que l' on trimballe,
par les églises colossales,
vers un coin d' ombre, où quelques cierges,
pauvres flammes, brûlent, devant la Vierge.

Vêtue en noir et besogneuse,
la mort gagne jusqu' aux faubourgs,
en charriot branlant et lourd,
avec de vieilles haridelles
qu' elle flagelle
chaque matin, vers quels destins ?

Vêtue en noir,
la mort enjambe le trottoir
et l' égoût pâle, où se mirent les bornes,
une à une, qui vont là-bas, vers les champs mornes ;
et leste et droite et dédaigneuse
gagne les escaliers et s' arrête sur les paliers
où l' on entend pleurer et sangloter,
derrière la porte entr' ouverte,
des gens laissant l' espoir tomber, inerte.

Et dans la pluie indéfinie,
une petite église de banlieue,
très maigrement, tinte un adieu,
sur la bière de sapin blanc
qui se rapproche, avec des gens dolents,
par les routes, silencieusement.

Telle la mort journalière et logique
qui fait son oeuvre et la marque de croix
et d' adieux mornes et de voix
criant vers l' inconnu leurs espoirs liturgiques.

Mais d' autres fois, c' est la mort grande et sa
légende,
avec son aile (...) ramante,
vers les villes de l' épouvante.

Un ciel en fusion plombe la terre moite ;
des tours noires s' étirent droites
telles des bras, dans la terreur des crépuscules ;
les nuits tombent comme épaissies,
les nuits lourdes, les nuits moisies,
où, dans l' air gras et la chaleur rancie,
tombereaux pleins, la mort circule,
ample et géante comme l' ombre,
du haut en bas des maisons sombres,
on l' écoute glisser muette et haletante.

La peur du jour qui vient, la peur de toute attente,

la peur de tout instant qui se décoche
persécute les coeurs, partout,
et redresse, soudain, en leur sueur, debout,
ceux qui, vers les minuits, songent au matin proche.

Les hôpitaux gonflés de maladies,
avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres rouges,
fixent le ciel nocturne, où rien ne bouge
ni ne répond aux détresses brandies.

Les égouts roulent le poison
et les acides et les chlores,
couleur de nacre et de phosphore,
vainement tuent sa floraison.

De gros bourdons résonnent
pour tout le monde, pour personne ;
les églises ont barricadé leur seuil,
devant la masse des cercueils.

Comme des bateaux noirs que repousse le havre,
la pourriture, elle est, là-bas,
numérotée en tas ;
et la prière même a peur de ces cadavres.

Et l' on entend, en galops éperdus,
la mort passer et les bières que l' on transporte
aux nécropoles, dont les portes,
ni nuit ni jour, ne ferment plus.

Tragique et noire et légendaire,
les pieds gluants, les gestes fous,
la mort balaie en un grand trou
la ville entière au cimetière.

 


La recherche

Chambres claires, tours et laboratoires,
avec, sur leurs frises, les sphinx évocatoires
et vers le ciel, braqués, les télescopes d' or.

Blocs de lumière éclatés en trésors,
cristaux monumentaux et minéraux jaspés,
glaives de soleil vierge, en des prismes trempés,
creusets ardents, godets rouges, flammes fertiles,
où se transmuent les poussières subtiles ;
instruments nets et délicats,
ainsi que des insectes,
ressorts tendus et balances correctes,
cônes, segments, angles, carrés, compas,
sont là, vivant et respirant dans l' atmosphère
de lutte et de conquête autour de la matière.

C' est la maison de la science au loin dardée,
obstinément par à travers les faits jusqu' aux idées.

Dites ! Quels temps versés au gouffre des années,
et quelle angoisse ou quel espoir des destinées,
et quels cerveaux chargés de noble lassitude
a-t-il fallu pour faire un peu de certitude ?

Dites ! L' erreur plombant les fronts ; les bagnes
de la croyance où le savoir marchait au pas ;
dites ! Les premiers cris, là-haut, sur la montagne,
tués par les bruits sourds de la foule d' en bas.

Dites ! Les feux et les bûchers ; dites ! Les claies ;
les regards fous, en des visages d' effroi blanc ;
dites ! Les corps martyrisés, dites ! Les plaies
criant la vérité, avec leur bouche en sang.

C' est la maison de la science au loin dardée,
obstinément, par à travers les faits jusqu' aux idées.

Avec des yeux
méticuleux ou monstrueux,
on y surprend les croissances ou les désastres
s' échelonner, depuis l' atôme jusqu' à l' astre.

La vie y est fouillée, immense et solidaire,
en sa surface ou ses replis miraculeux,
comme la mer et ses gouffres houleux,
par le soleil et ses mains d' or myriadaires.

Chacun travaille, avec avidité,
méthodiquement lent, dans un effort d' ensemble ;
chacun dénoue un noeud, en la complexité
des problèmes qu' on y rassemble ;
et tous scrutent et regardent et prouvent,
tous ont raison-mais c' est un seul qui trouve !

Ah celui-là, dites ! De quels lointains de fête ;
il vient, plein de clarté et plein de jour,
dites ! Avec quelle flamme au coeur et quel amour
et quel espoir illuminant sa tête ;
dites ! Comme à l' avance et que de fois
il a senti vibrer et fermenter son être
du même rythme que la loi
qu' il définit et fait connaître.

Comme il est simple et clair devant les choses
et humble et attentif, lorsque la nuit
glisse le mot énigmatique en lui
et descelle ses lèvres closes ;
et comme en s' écoutant, brusquement, il atteint,
dans la forêt toujours plus fourmillante et verte,
la blanche et nue et vierge découverte
et la promulgue au monde ainsi que le destin.

Et quand d' autres, autant et plus que lui,
auront à leur lumière incendié la terre
et fait crier l' airain des portes du mystère,
-après combien de jours, combien de nuits,
combien de cris poussés vers le néant de tout,
combien de voeux défunts, de volontés à bout
et d' océans mauvais qui rejettent les sondes-
viendra l' instant, où tant d' efforts savant et
ingénus,
tant de génie et de cerveaux tendus vers l' inconnu,
quand même, auront bâti sur des bases profondes
et jaillissant au ciel, la synthèse des mondes !

C' est la maison de la science au loin dardée,
vers l' unité de toutes les idées.

 


Les idées

Sur la ville, dont les affres flamboient,
règnent, sans qu' on les voie,
mais évidentes, les idées.

On les rêve parmi les brumes, accoudées
en des lointains, là-haut, près des soleils.

Aubes rouges, midis fumeux, couchants vermeils,
dans le tumulte violent des heures,
elles demeurent ;
et leur âme, par au-delà du temps et de l' espace,
s' éternise, devant les flux et les reflux qui passent.

Et la première et la plus vaste, c' est la force
épanouie ou souterraine,
multipliée en poings, en bras, en torses,
ou tout à coup sereine,
dans un cerveau suprême et foudroyant.

Par à travers l' or effrayant,
les cris, la chair, le sang, la lie,
elle apparaît : celle qui tend ou qui délie
l' énorme effort humain bandé vers la folie.

Depuis que se mangent ou se fécondent
à chaque instant qui naît, qui meurt, les mondes,
l' atome est vibrant d' elle.

Elle est l' ardeur de la conquête universelle.

Indifférente au bien, au mal, mais haletante
en chaque assaut dont les cités sont fermentantes,
elle érige la gloire en beau geste dans l' air,
ou bien allume, à coups d' éclairs,
par la nuit sourde où rien ne bouge,
le crime immense avec la mort à son poing rouge.
Et voici la justice et la pitié, jumelles ;
mères au double coeur dont les claires mamelles
versent le jour clément et se penchent vers tous.

Ceux d' aujourd' hui les affichent deux ennemies
luttant avec des cris et des antinomies,
au nom de Christ, le maître abominable ou doux,
selon celui qui interprète ses paroles.

La loi qui est déesse, on la proclame idole ;
et les codes sont des meutes qu' on dresse à mordre ;
et la peur règne-mais l' ordre,
qui doit s' ouvrir comme une grande fleur
libre et vivre, malgré ses milliers de pétales,
dont nul n' a comprimé l' ardeur,
puisera l' équité dans la bonté totale.

Oh ! L' avenir montré tel qu' un pays de flamme,
comme il est beau devant les âmes,
qui, malgré l' heure, ont confiance en leur vouloir.

Tant de siècles ne détiennent l' espoir,
depuis mille et mille ans, indestructible,
sans que tous les désirs ligués, frappant la cible,
ne tuent un jour la haine et n' instaurent l' amour.
La conscience humaine est sculptée en contours
puissants et délicats que, sans cesse, elle affine,
pour transmuer sa vie en facultés divines
et créer son bonheur et s' affirmer : un dieu ;
le futur éclatant est un oiseau de feu,
dont les plumes, une par une,
se détachant de l' aile et retombant vers nous,
frôlent de flamme et de splendeur nos regards fous.
Et plus haute que n' est la force et la justice,
par au-delà du vrai, du faux, de l' équité,
plus loin que l' innocence ou que le vice,
luit la beauté.

Touffue et claire,
méduse ténébreuse et minerve solaire,
fondant le double mythe en unique splendeur,
elle épouvante de grandeur.

Sublime, elle a pour prêtres les génies
qui communient
de la lumière de ses yeux ;
les temps sont datés d' elle et marchent glorieux,
selon que son vouloir les prend pour ostiaires ;
son poing crispé saisit les mille éclairs contraires
et les assemble et les resserre et les unit,
pour tordre et pour forger d' un coup, tout l' infini.
La rose égypte et la Grèce dorée
jadis, aux temps des dieux, l' ont instaurée
en des temples d' où s' envolait l' oracle ;
et Paris et Florence ont rêvé le miracle
d' être, à leur tour, l' autel où ses pieds clairs,
vibrants d' ailes, se poseraient sur l' univers.

Aujourd' hui même, elle apparaît dans les fumées
les yeux offerts, les mains encor fermées,
le corps exalté d' or et de soleil ;
un feu nouveau d' entre ses doigts vermeils
glisse et provoque aux conquêtes certaines,
mais les marteaux brutaux des tapages modernes
cassent un bruit si fort, sous les cieux ternes,
que son appel vers ses fervents s' entend à peine.

Et néanmoins elle est la totale harmonie
qui se transforme et se restaure à l' infini,
par à travers les mille efforts que l' on croit vains.

Elle est la clef du cycle humain,
elle suggère à tous l' existence parfaite,
la simple joie et l' effort éperdu,
vers les temps clairs, baignés de fête
et sonores, là-bas, d' un large accord inentendu.

Quiconque espère en elle est au delà de l' heure
qui frappe aux cadrans noirs de sa demeure ;
et tandis que la foule abat, dans la douleur,
ses pauvres bras tendus vers la splendeur,
parfois, déjà, dans le mirage, ou quelque âme s' isole,
la beauté passe-et dit les futures paroles.

Sur la ville, d' où les affres flamboient,
règnent, sans qu' on les voie,
mais évidentes, les idées.
 



Vers le futur

ô race humaine aux astres d' or nouée,
as-tu senti de quel travail formidable et battant,
soudainement, depuis cent ans,
ta force immense est secouée ?

Du fond des mers, à travers terre et cieux,
jusques à l' or errant des étoiles perdues,
de nuit en nuit et d' étendue en étendue,
se prolonge là-haut le voyage des yeux.

Tandis qu' en bas les ans et les siècles funèbres,
couchés dans les tombeaux stratifiés des temps,
sont explorés, de continent en continent,
et surgissent poudreux et clairs de leurs ténèbres.

L' archarnement à tout peser, à tout savoir,
fouille la forêt drue et mouvante des êtres
et malgré la broussaille où tel pas s' enchevêtre
l' homme conquiert sa loi des droits et des devoirs.

Dans le ferment, dans l' atôme, dans la poussière,
la vie énorme est recherchée et apparaît.

Tout est capté dans une infinité de rets
que serre ou que distend l' immortelle matière.

Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier,
chacun troue à son tour le mur noir des mystères
et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires,
l' être nouveau se sent l' univers tout entier.

Et c' est vous, vous les villes,
debout
de loin en loin, là-bas, de l' un à l' autre bout
des plaines et des domaines
qui concentrez en vous assez d' humanité,
assez de force rouge et de neuve clarté,
pour enflammer de fièvre et de rage fécondes
les cervelles patientes ou violentes
de ceux
qui découvrent la règle et résument en eux,
le monde.

L' esprit des campagnes était l' esprit de Dieu ;
il eut la peur de la recherche et des révoltes,
il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux
et sous les chars en feu des nouvelles récoltes.

La ruine s' installe et souffle aux quatre coins
d' où s' acharnent les vents, sur la plaine finie,
tandis que la cité lui soutire de loin
ce qui lui reste encor d' ardeur dans l' agonie.

L' usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ;
la fumée à flots noirs rase les toits d' église ;
l' esprit de l' homme avance et le soleil couchant
n' est plus l' hostie en or divin qui fertilise.

Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés
de leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie ;
jardins pour les efforts et les labeurs lassés,
coupes de clarté vierge et de santé remplies ?

Referont-ils, avec l' ancien et bon soleil,
avec le vent, la pluie et les bêtes serviles,
en des heures de sursaut libre et de réveil,
un monde enfin sauvé de l' emprise des villes ?

Ou bien deviendront-ils les derniers paradis
purgés des dieux et affranchis de leurs présages,
où s' en viendront rêver, à l' aube et aux midis,
avant de s' endormir dans les soirs clairs, les sages ?

En attendant, la vie ample se satisfait
d' être une joie humaine, effrénée et féconde ;
les droits et les devoirs ? Rêves divers que fait
devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde !
 

 

(Recueil : Les visages de la vie  - 1899)

L'attente

Et c'est au long de ces pays de sépulture, 
En ces marais, qui sont bourbeux depuis mille ans, 
Que j'amarre, ce soir, mon désir d'aventure, 
Comme un brusque voilier fragile et violent.

J'ai délaissé, là-bas, les quais lointains, 
D'où s'exaltait et naviguait, dans les matins, 
Inassouvie, 
Avec le vieux butin du monde en ses flancs clairs, 
Avec ses pavillons ameutant l'air, 
L' Éternelle, qui est la vie.

Ici, le silence pèse de tout son poids 
Sur un enclos bordé de dunes ; 
Les mains obliques de la lune 
Y caressent, sous les cieux froids, 
D'énormes rangs de tombeaux blancs.

Des branchages, pareils à des vertèbres, 
Pendant, cassés, autour de troncs massifs et lourds ; 
De gros oiseaux de vair et de velours, 
A vol torpide et lent, y foulent les ténèbres.
Clepsydres d'or, crânes et torches, 
Mains de granit heurtant le seuil des porches, 
Ailes de pierre et leurs pennes de fer, 
Feuilles jaunes jonchant les dalles, 
Oh ! tout l'automne et tout l'hiver 
De la mort immémoriale.

Oh ! l'âpre cimetière épars de l'humaine pensée ! 
La montante Babel écroulée en tombeaux, 
Où toute une splendeur d'espoir et de flambeaux, 
Contre le sol, est écrasée, 
Tandis qu'en haut, toujours, les merveilleux mystères 
Ouvrant leurs espaliers de feux, au firmament, 
Tendent, mais dans la nuit, leurs fruits de diamant 
Vers les angoisses de la terre.

Pourtant, a-t-on lancé au fond des cieux, 
Pour les capter, 
De merveilleux filets ; 
A-t-on fixé et ajusté, 
L'autre après l'un, les faits après les faits ; 
A-t-on dressé des échelles fragiles 
Dont la raison affermissait chaque échelon, 
Avec des doigts agiles ; 
A-t-on construit, pour les atteindre, 
De siècle à siècle et d'âge en âge, 
Sans se lasser jamais, ni sans se plaindre, 
De blancs et merveilleux échafaudages ? 
Et néanmoins, voici le cimetière épars, 
La montante Babel écroulée en tombeaux, 
Où la pensée est morcelée et dispersée 
En blocs hagards 
Et en mornes flambeaux.

C'est que celui qu'on attendait n'est point venu, 
Celui, dont la nature entière 
Assemblera, un jour, la subtile matière 
En des creusets puissants non encore connus ; 
C'est que la race ardente et fine, 
Dont il sera la fleur, 
N'a point multiplié ses milliers de racines 
Jusqu'au tréfonds des profondeurs ; 
C'est que le passé mort domine encor et capte 
Trop fortement, toute vigueur de volonté, 
Pour que l'esprit, d'un large effort s'adapte 
A son milieu nouveau de vérité ; 
C'est que tout homme enfin n'écoute point assez 
Le sommeil d'avenir qu'il tient, en soi-même, bercé, 
Et qu'il entend sous les grands cieux solennisés, 
Rêver, à mots divins, la nuit, dans le silence.

Mon coeur, est-il un voeu de joie et de vaillance 
Plus superbe à former, que d'être, 
Un jour, le héraut pur de ce prodige à naître ; 
Que de dompter déjà pour sa large victoire, 
Les blancs chevaux du vierge orgueil et de la gloire ?

Oh vous, mes mains, restez nettes et belles, 
Oh vous, mes yeux, restez clairs, mais fermés, 
En attendant le tranquille rebelle 
Que les siècles auront subtilement formé, 
Pour découvrir, à coups d'audace et de génie, 
Les mots qui recèlent toute harmonie 
Et réunir notre esprit et le monde, 
Dans les deux mains d'une très simple loi profonde.

 

La foule

En ces villes d'ombre et d'ébène 
D'où s'élèvent des feux prodigieux ; 
En ces villes, où se démènent, 
Avec leurs chants, leurs cris et leurs blasphèmes, 
A grande houle, les foules ; 
En ces villes soudain terrifiées 
De révolte sanglante et de nocturne effroi, 
Je sens bondir et s'exalter en moi 
Et s'épandre, soudain, mon coeur multiplié. 
La fièvre, avec de frémissantes mains, 
La fièvre au cours de la folie et de la haine 
M'entraîne 
Et me roule, comme un caillou, par les chemins. 
Tout calcul tombe et se supprime, 
Le coeur s'élance ou vers la gloire ou vers le crime ; 
Et tout à coup je m'apparais celui 
Qui s'est, hors de soi-même, enfui 
Vers le sauvage appel des forces unanimes.
Soit rage, ou bien amour, ou bien démence, 
Tout passe en vol de foudre, au fond des consciences ; 
Tout se devine, avant qu'on ait senti 
Le clou d'un but certain entrer dans son esprit.

Des gens hagards courent avec des torches, 
Une rumeur de mer s'engouffre, au fond des porches, 
Murs, enseignes, maisons, palais et gares, 
Dans le soir fou, devant mes yeux, s'effarent ; 
Sur les places, les poteaux d'or de la lumière 
Tendent, vers les cieux noirs, des feux qui s'exaspèrent ;
Un cadran luit, couleur de sang, au front de tours ; 
Qu'un tribun parle, au coin d'un carrefour, 
Avant que l'on saisisse un sens dans ses paroles, 
Déjà l'on sait son geste - et c'est avec fureur 
Qu'on outrage le front lauré d'un empereur 
Et qu'on brise l'autel d'où s'impose l'idole.

La nuit est fourmillante et terrible de bruit ; 
Une électrique ardeur brûle dans l'atmosphère ; 
Les coeurs sont à prendre ; l'âme se serre 
En une angoisse énorme et se délivre en cris ; 
On sent qu'un même instant est maître 
D'épanouir ou d'écraser ce qui va naître ; 
Le peuple est à celui que le destin 
Dota d'assez puissantes mains 
Pour manceuvrer la foudre et les tonnerres 
Et dévoiler, parmi tant de lueurs contraires, 
L'astre nouveau que chaque ère nouvelle 
Choisit pour aimanter la vie universelle.

Oh ! dis, sens-tu qu'elle est belle et profonde, 
Mon coeur, 
Cette heure 
Qui sonne et chante au coeur du monde ?
Que t'importent et les vieilles sagesses 
Et les soleils couchants des dogmes sur la mer 
Voici l'heure qui bout de sang et de jeunesse, 
Voici la violente et merveilleuse ivresse 
D'un vin si fort que rien n'y semble amer. 
Un vaste espoir, venu de l'inconnu, déplace 
L'équilibre ancien dont les âmes sont lasses ;
La nature paraît sculpter 
Un visage nouveau à son éternité ; 
Tout bouge - et l'on dirait les horizons en marche. 
Les ponts, les tours, les arches 
Tremblent, au fond du sol profond. 
La multitude et ses brusques poussées 
Semblent faire éclater les villes oppressées, 
Le temps est là des débâcles et des miracles 
Et des gestes d'éclair et d'or, 
Là-bas, au loin, sur les Thabors.

Comme une vague en des fleuves perdue, 
Comme une aile effacée au fond de l'étendue, 
Engouffre-toi, 
Mon coeur, en ces foules battant les capitales 
De leurs. fureurs et de leurs rages triomphales ; 
Vois s'irriter et s'exalter 
Chaque clameur, chaque folie et chaque effroi ; 
Fais un faisceau de ces milliers de fibres, 
Muscles tendus et nerfs qui vibrent ; 
Aimante et réunis tous ces courants 
Et prends 
Si large part à ces brusques métamorphoses 
D'hommes et de choses, 
Que tu sentes l'obscure et formidable loi 
Qui les domine et les opprime 
Soudainement, à coups d'éclairs, s'inscrire en toi.
Mets en accord ta vie avec les destinées
Que la foule, sans le savoir, 
Promulgue, en cette nuit d'angoisse illuminée. 
Ce que sera demain, le droit on le devoir, 
Seule, elle en a l'instinct profond ; 
Et l'univers total travaille et collabore, 
Avec des milliers de causes qu'on ignore, 
A chaque effort vers le futur qu'elle élabore, 
Rouge et tragique, à l'horizon. 
Oh ! l'avenir, comme on l'écoute 
Crever le sol, casser les voûtes, 
En ces villes d'ébène et d'or, où l'incendie 
Rôde comme un lion dont les crins s'irradient ; 
Minute unique, où les siècles tressaillent ; 
Noeud que les victoires dénouent dans les batailles ;
Grande heure, où les aspects du monde changent, 
Où ce qui fut juste et sacré paraît étrange, 
Où l'on monte vers les sommets d'une autre foi, 
Où la foule maîtresse enfin de sa colère, 
Comptant et recomptant ses longs maux séculaires 
Sur le bloc de sa force érige un nouveau droit. 
En ces villes soudain terrifiées 
De fête rouge et de nocturne effroi, 
Pour te grandir et te magnifier, 
Mon âme, enferme-toi.

 

 

(Recueil : Les heures claires  1896-1905-1911

Au clos de notre amour, l'été se continue

Au clos de notre amour, l'été se continue :
Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue ;
Des pétales pavoisent
- Perles, émeraudes, turquoises -
L'uniforme sommeil des gazons verts 
Nos étangs bleus luisent, couverts 
Du baiser blanc des nénuphars de neige ;
Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges ;
Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur ;
De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs ;
Et, comme des bulles légères, mille abeilles
Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.

L'air est si beau qu'il paraît chatoyant ;
Sous les midis profonds et radiants
On dirait qu'il remue en roses de lumière ;
Tandis qu'au loin, les routes coutumières
Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
A l'horizon nacré, montent vers le soleil.

Certes, la robe en diamants du bel été 
Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.
Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,
Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.

 

Vivons, dans notre amour et notre ardeur

Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
Vivons si hardiment nos plus belles pensées
Qu'elles s'entrelacent harmonisées
A l'extase suprême et l'entière ferveur,

Parce qu'en nos âmes pareilles,
Quelque chose de plus sacré que nous
Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,
Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.

Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
Pour humblement le définir
Et que si rare et si puissant en soit le charme,
Qu'à le goûter nos coeurs soient près de défaillir.

Restons quand même, et pour toujours, les fous
De cet amour implacable
Et les fervents, à deux genoux,
Du Dieu soudain qui règne en nous,
Si violent et si ardemment doux
Qu'il nous fait mal et nous accable.