Émile Verhaeren

 Saint -Amand (Belgique), 1855 - Rouen, 1916  

« L'un d'eux a pris mon âme
Et mon âme comme une cloche
Vibre en sa poche.
 » 
(É. Verhaeren)

 

NOTES BIOGRAPHIQUES

Poète belge d'expression française. 
Né le 21 mai 1855 à Saint - Amand (Belgique), meurt accidentellement à Rouen le 27 novembre 1916. 
 
Après des études à Gand et à l'Université de Louvain, Verhaeren se voue aux lettres; s'il s'installe comme avocat stagiaire à Bruxelles, il fréquente aussi Rodenbach, le peintre Théo van Rysselberghe et James Ensor et débute déjà dans la critique d'art. 
 
C'est vers le naturalisme qu'il paraît s'orienter d'abord, dans ses premières poésies, Les Flamandes (1884). Mais aussitôt après avoir ainsi restitué la Belgique sensuelle, Verhaeren se retourne vers la Belgique mystique avec "Les Moines" (1886) après un séjour à la trappe de Notre - Dame de Chimay. 

Cependant Verhaeren traverse bientôt une grave crise spirituelle et donne des recueils d'une morbidité exaspérée et fiévreuse, véritable «trilogie de la neurasthénie», ce seront "Les Soirs " (1887), "Les Débâcles" (1888) et "Les Flambeaux noirs" (1889). Il a voyagé en Espagne et en Allemagne et séjourné à Londres. 
 
L'année de son mariage, Les Apparus dans mes chemins (1891) sont publiés; malgré le pessimisme qui l'habite on y reconnaît aussi les premiers signes de la guérison. Verhaeren se tourne résolument vers les problèmes contemporains et publiera "Les Villes tentaculaires" (1895), "Les Visages de la vie" (1899), "Les Forces tumultueuses" (1902), "La Multiple Splendeur "(1906) et "Les Rythmes souverains" (1910). Verhaeren découvre déjà les promesses d'un avenir meilleur et il exprime sa foi toute profane en l'Homme. 
 
Sa renommée s'étend. Le «Mercure de France» réédite ses premières oeuvres. Il écrit aussi "Les Heures claires" (1896-1905-1911), qui diront le charme du foyer et l'amour pour Marthe Massin, qui a rendu à Verhaeren le goût de vivre après la grande crise morale de sa jeunesse. Jamais la mélancolie, même à l'approche de la mort, ne pourra atteindre cette joie profonde de la vie secrète. 
 
Dans les cinq recueils de "Toute la Flandre" (1904-1911), Verhaeren exprime son amour pour le pays natal et ses éléments : la plaine, le vent, les digues, le calme des petites villes flamandes...
 
Et en 1916 Verhaeren voulut encore lier son destin à celui, douloureux, de sa patrie. Venu à Rouen pour y faire une conférence, il allait connaître une mort tragique en roulant sous un train. 

Outre les oeuvres déjà mentionnées, Verhaeren a également écrit

  • 1885 - Les Contes de minuit  

  • 1895 - Les Bords de la route 

  • 1900 - Petites légendes  

  • 1909 - Le Cloître  

  • 1912-  Les Blés mouvants  

  • 1924 - Quelques chansons de village (posthume).

 

extraits de quelques recueils :

(Recueil : Les soirs  - 1887)

Mourir
 
Un soir plein de pourpres et de fleuves vermeils
Pourrit, par au-delà des plaines diminuées,
Et fortement, avec les poings de ses nuées,
Sur l'horizon verdâtre, écrase des soleils.
Saison massive! Et comme Octobre, avec paresse
Et nonchaloir, se gonfle et meurt dans ce décor
Pommes ! caillots de feu ; raisins ! chapelets d'or,
Que le doigté tremblant des lumières caresse,
Une dernière fois, avant l'hiver. Le vol
Des grands corbeaux ? il vient. Mais aujourd'hui, c'est l'heure
Encor des feuillaisons de laque - et la meilleure.

Les pousses des fraisiers ensanglantent le sol,
Le bois tend vers le ciel ses mains de feuilles rousses
Et du bronze et du fer sonnent, là-bas, au loin.
Une odeur d'eau se mêle à des senteurs de coing
Et des parfums d'iris à des parfums de mousses.
Et l'étang plane et clair reflète énormément
Entre de fins bouleaux, dont le branchage bouge,
La lune, qui se lève épaisse, immense et rouge,
Et semble un beau fruit mûr, éclos placidement.

Mourir ainsi, mon corps, mourir, serait le rêve!
Sous un suprême afflux de couleurs et de chants,
Avec, dans les regards, des ors et des couchants,
Avec, dans le cerveau, des rivières de sève.
Mourir! comme des fleurs trop énormes, mourir !
Trop massives et trop géantes pour la vie!
La grande mort serait superbement servie
Et notre immense orgueil n'aurait rien à souffrir !
Mourir, mon corps, ainsi que l'automne, mourir !

 

Le cri

Près d'un étang désert, où dort une eau brunie, 
Un rai du soir s'accroche au sommet d'un roseau ; 
Un cri s'écoute, un cri désespéré d'oiseau, 
Un cri pauvre et perdu dans la plaine infinie.

Comme il est faible et frêle et peureux et fluet ! 
Et comme avec tristesse il se traîne et s'écoute, 
Et comme il se répète et comme avec la route 
Il s'enfonce et se perd dans l'horizon muet !

Et comme il marque l'heure, au rythme de son râle, 
Et comme, en son accent minable et souffreteux, 
Et comme, en son écho languissant et boiteux, 
Se plaint infiniment la douleur vespérale !

Il est si doux parfois qu'on ne le saisit pas. 
Et néanmoins toujours, et sans fatigue, il tinte 
L'obscur et triste adieu de quelque vie éteinte ; 
Il dit les pauvres morts et les pauvres trépas :

La mort des fleurs, la mort des insectes, la douce 
Mort des ailes et des tiges et des parfums ; 
Il pleure au souvenir des vols qui sont défunts 
Et qui gisent, cassés, dans l'herbe et dans la mousse.

 

 

 

(Recueil : Les villages illusoires - 1895)

La pluie

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
Interminablement, à travers le jour gris,
Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.

Elle s'effile ainsi, depuis hier soir,
Des haillons mous qui pendent,
Au ciel maussade et noir.
Elle s'étire, patiente et lente,
Sur les chemins, depuis hier soir,
Sur les chemins et les venelles,
Continuelle.

Au long des lieues,
Qui vont des champs vers les banlieues,
Par les routes interminablement courbées,
Passent, peinant, suant, fumant,
En un profil d'enterrement,
Les attelages, bâches bombées ;
Dans les ornières régulières
Parallèles si longuement
Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
L'eau dégoutte, pendant des heures ;
Et les arbres pleurent et les demeures,
Mouillés qu'ils sont de longue pluie,
Tenacement, indéfinie.

Les rivières, à travers leurs digues pourries,
Se dégonflent sur les prairies,
Où flotte au loin du foin noyé ;
Le vent gifle aulnes et noyers ;
Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps,
De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

Le soir approche, avec ses ombres,
Dont les plaines et les taillis s'encombrent,
Et c'est toujours la pluie
La longue pluie
Fine et dense, comme la suie.

La longue pluie,
La pluie - et ses fils identiques
Et ses ongles systématiques
Tissent le vêtement,
Maille à maille, de dénûment,
Pour les maisons et les enclos
Des villages gris et vieillots :
Linges et chapelets de loques
Qui s'effiloquent,
Au long de bâtons droits ;
Bleus colombiers collés au toit ;
Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
Un emplâtre de papier bistre ;
Logis dont les gouttières régulières
Forment des croix sur des pignons de pierre ;
Moulins plantés uniformes et mornes,
Sur leur butte, comme des cornes

Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l'hiver, les assassine.

La pluie,
La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Éternelle et torpide !
 

La neige
 
La neige tombe, indiscontinûment,
Comme une lente et longue et pauvre laine,
Parmi la morne et longue et pauvre plaine,
Froide d'amour, chaude de haine.

La neige tombe, infiniment,
Comme un moment -
Monotone - dans un moment ;
La neige choit, la neige tombe,
Monotone, sur les maisons
Et les granges et leurs cloisons ;
La neige tombe et tombe
Myriadaire, au cimetière, au creux des tombes.

Le tablier des mauvaises saisons,
Violemment, là-haut, est dénoué ;
Le tablier des maux est secoué
A coups de vent, sur les hameaux des horizons.

Le gel descend, au fond des os,
Et la misère, au fond des clos,
La neige et la misère, au fond des âmes ;
La neige lourde et diaphane,
Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,
Qui se fanent, dans les cabanes.

Aux carrefours des chemins tors,
Les villages sont seuls, comme la mort ;
Les grands arbres, cristallisés de gel,
Au long de leur cortège par la neige,
Entrecroisent leurs branchages de sel.

Les vieux moulins, où la mousse blanche s'agrège,
Apparaissent, comme des pièges,
Tout à coup droits, sur une butte ;
En bas, les toits et les auvents
Dans la bourrasque, à contre vent,
Depuis Novembre, luttent ;
Tandis qu'infiniment la neige lourde et pleine
Choit, par la morne et longue et pauvre plaine.

Ainsi s'en va la neige au loin,
En chaque sente, en chaque coin,
Toujours la neige et son suaire,
La neige pâle et inféconde,
En folles loques vagabondes,
Par à travers l'hiver illimité monde.
 
 
 Les Pêcheurs
 
Le site est floconneux de brume
Qui s'épaissit en bourrelets,
Autour des seuils et des volets,
Et, sur les berges, fume.

Le fleuve traîne, pestilentiel,
Les charognes que le courant rapporte;
Et la lune semble une morte
Qu'on enfouit au bout du ciel.

Seules, en des barques, quelques lumières
Illuminent et grandissent les dos
Obstinément courbés, sur l'eau,
Des vieux pêcheurs de la rivière,

Qui longuement, depuis hier soir,
Pour on ne sait quelle pêche nocturne
Ont descendu leur filet noir,
Dans l'eau mauvaise et taciturne.

Au fond de l'eau, sans qu'on les voie
Sont réunis les mauvais sorts
Qui les guettent, comme des proies,
Et qu'ils pêchent, à longs efforts,
Croyant au travail simple et méritoire,
La nuit, sous les brumes contradictoires.

Les minuits durs sonnent là-bas,
A sourds marteaux, sonnent leurs glas,
De tour en tour, les minuits sonnent,
Les minuits durs des nuits d'automne
Les minuits las.

Les pêcheurs noirs n'ont sur la peau
Rien que des loques équivoques ;
Et, dans leur cou, leur vieux chapeau
Répand en eau, goutte après goutte,
La brume toute.

Les villages sont engourdis
Les villages et leurs taudis
Et les saules et les noyers
Que les vents d'Ouest ont guerroyés.
Aucun aboi ne vient des bois
Ni aucun cri, par à travers le minuit vide,
Qui s'imbibe de cendre humide.

Sans qu'ils s'aident, sans qu'ils se hèlent,
En leurs besognes fraternelles,
N'accomplissant que ce qu'il doit,
Chaque pêcheur pêche pour soi :
Et le premier recueille, en les mailles qu'il serre,
Tout le fretin de sa misère ;
Et celui-ci ramène, à l'étourdie,
Le fond vaseux des maladies ;
Et tel ouvre ses nasses
Aux deuils passants qui le menacent ;
Et celui-là ramasse, aux bords,
Les épaves de son remords.

La rivière tournant aux coins
Et bouillonnant aux caps des digues
S'en va - depuis quels jours ? - au loin
Vers l'horizon de la fatigue ;
Sur les berges, les peaux des noirs limons
Nocturnement, suent le poison
Et les brouillards sont des toisons,
Qui s'étendent jusqu'aux maisons.

Dans leurs barques, où rien ne bouge,
Pas même la flamme d'un falot rouge
Nimbant, de grands halos de sang,
Le feutre épais du brouillard blanc,
La mort plombe de son silence
Les vieux pêcheurs de la démence.

Ils sont les isolés au fond des brumes,
Côte à côte, mais ne se voyant pas :
Et leurs deux bras sont las ;
Et leur travail, c'est leur ruine.

Dites, si dans leur nuit, ils s'appelaient
Et si leurs voix se consolaient !

Mais ils restent mornes et gourds,
Le dos voûté et le front lourd,
Avec, à côté d'eux, leur petite lumière
Immobile, sur la rivière.
Comme des blocs d'ombre, ils sont là,
Sans que leurs yeux, par au delà
Des bruines âpres et spongieuses
Ne se doutent qu'il est, au firmament,
Attirantes comme un aimant,
Des étoiles prodigieuses.

Les pêcheurs noirs du noir tourment
Sont les perdus, immensément,
Parmi les loins, parmi les glas
Et les là-bas qu'on ne voit pas ;
Et l'humide minuit d'automne
Pleut dans leur âme monotone

 

Le silence

Depuis l'été que se brisa sur elle
Le dernier coup d'éclair et de tonnerre,
Le silence n'est point sorti
De la bruyère.

Autour de lui, là-bas, les clochers droits
Secouent leur cloche, entre leurs doigts,
Autour de lui, rôdent les attelages,
Avec leur charge à triple étage,
Autour de lui, aux lisières des sapinières,
Grince la roue en son ornière,
Mais aucun bruit n'est assez fort
Pour déchirer l'espace intense et mort.

Depuis l'été de tonnerres chargé,
Le silence n'a pas bougé,
Et la bruyère, où les soirs plongent
Par au delà des montagnes de sable
Et des taillis infinissables,
Au fond lointain des loins, l'allonge.

Les vents mêmes ne remuent point les branches
Des vieux mélèzes, qui se penchent
Là-bas, où se mirent, en des marais,
Obstinément, ses yeux abstraits ;
Seule le frôle, en leurs voyages,
L'ombre muette des nuages
Ou quelquefois celle, là-haut,
D'un vol planant de grands oiseaux.

Depuis le dernier coup d'éclair rayant la terre,
Rien n'a mordu, sur le silence autoritaire.

Ceux qui traversèrent sa vastitude,
Qu'il fasse aurore ou crépuscule,
Ont subi tous l'inquiétude
De l'inconnu qu'il inocule.

Comme une force ample et suprême,
Il reste, indiscontinûment, le même :
Des murs obscurs de sapins noirs
Barrent la vue au loin, vers des sentiers d'espoir ;
De grands genévriers songeurs
Effraient les pas des voyageurs ;
Des sentes complexes comme des signes
S'entremêlent, en courbes et lignes malignes,
Et le soleil déplace, à tout moment,
Les mirages, vers où s'en va l'égarement.

Depuis l'éclair par l'orage forgé,
L'âpre silence, aux quatre coins de la bruyère,
N'a point changé.

Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent
Et leurs vieux chiens, usés et comme en loques,
Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit,
Sur les dunes en or que les ombres chamarrent.
S'asseoir, immensément, du côté de la nuit.
Alors les eaux ont peur, au pli des mares,
La bruyère se voile et blêmit toute,
Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute
Et le couchant incendiaire
Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.

Et les hameaux qui l'avoisinent,
Sous les chaumes de leurs cassines,
Ont la terreur de le sentir, là-bas,
Dominateur, quoique ne bougeant pas ;
Mornes d'ennui et d'impuissance,
Ils se tiennent, sous sa présence,
Comme aux aguets - et redoutent de voir,
A travers les brumes qui se desserrent,
Soudainement, s'ouvrir, dans la lune, le soir,
Les yeux d'argent de ses mystères.

 

 

  (Recueil :  Les Villes tentaculaires - 1895)

 

La plaine


la plaine est morne et ses chaumes et granges
et ses fermes dont les pignons sont vermoulus,
la plaine est morne et lasse et ne se défend plus,
la plaine est morne et morte-et la ville la mange.
Formidables et criminels,
les bras des machines hyperboliques,
fauchant les blés évangéliques,
ont effrayé le vieux semeur mélancolique
dont le geste semblait d' accord avec le ciel.
L' orde fumée et ses haillons de suie

ont traversé le vent et l' ont sali :
un soleil pauvre et avili
s' est comme usé en de la pluie.
Et maintenant, où s' étageaient les maisons claires
et les vergers et les arbres allumés d' or,
on aperçoit, à l' infini, du sud au nord,
la noire immensité des usines rectangulaires.
Telle une bête énorme et taciturne
qui bourdonne derrière un mur,
le ronflement s' entend, rythmique et dur,
des chaudières et des meules nocturnes ;
le sol vibre, comme s' il fermentait
le travail bout comme un forfait,
l' égout charrie une fange velue
vers la rivière qu' il pollue ;
un supplice d' arbres écorchés vifs
se tord, bras convulsifs,
en façade, sur le bois proche ;
l' ortie épuise aux coeurs sablons et oche
et les fumiers, toujours plus hauts, de résidus :

ciments huileux, platras pourris, moellons fendus,
au long de vieux fossés et de berges obscures
lèvent, le soir, leurs monuments de pourritures.
Sous des hangars tonnants et lourds,
les nuits, les jours,
sans air et sans sommeil,
des gens peinent loin du soleil :
morceaux de vie en l' énorme engrenage,
morceaux de chair fixée, ingénieusement,
pièce par pièce, étage par étage,
de l' un à l' autre bout du vaste tournoiement.
Leurs yeux, ils sont les yeux de la machine,
leurs dos se ploient sous elle et leurs échines,
leurs doigts volontaires, qui se compliquent
de mille doigts précis et métalliques,
s' usent si fort en leur effort,
sur la matière carnassière,
qu' ils y laissent, à tout moment,
des empreintes de rage et des gouttes de sang.
Dites ! L' ancien labeur pacifique, dans l' août

des seigles mûrs et des avoines rousses,
avec les bras au clair, le front debout
dans l' or des blés qui se retrousse
vers l' horizon torride où le silence bout.
Dites ! Le repos tiède et les midis élus,
tressant de l' ombre pour les siestes.
Sous les branches, dont les vents prestes
rythment, avec lenteur, les grands gestes feuillus,
dites, la plaine entière ainsi qu' un jardin gras,
toute folle d' oiseaux éparpillés dans la lumière,
qui la chantent, avec leurs voix plénières,
si près du ciel qu' on ne les entend pas.
Mais aujourd' hui, la plaine, elle est finie ;
la plaine est morne et ne se défend plus :
le flux des ruines et leurs reflux
l' ont submergée, avec monotonie.
On ne rencontre, au loin, qu' enclos rapiécés
et chemins noirs de houille et de scories
et squelettes de métairies

et trains coupant soudain des villages en deux.
Les madones ont tu leurs voix d' oracle
au coin du bois, parmi les arbres ;
et les vieux saints et leur socle de marbre
ont chu dans les fontaines à miracles.
Et tout est là, comme des cercueils vides
et détraqués et dispersés par l' étendue,
et tout se plaint ainsi que les défunts perdus
qui sanglotent le soir dans la bruyère humide.

Hélas ! La plaine, hélas ! Elle est finie !
Et ses clochers sont morts et ses moulins perclus.
La plaine, hélas ! Elle a toussé son agonie
dans les derniers hoquets d' un angelus.




L' âme de la ville

les toits semblent perdus
et les clochers et les pignons fondus,
par ces matins fuligineux et rouges,
où, feux à feux, des signaux bougent.

Une courbe de viaduc énorme
longe les quais mornes et uniformes ;
un train s' ébranle immense et las.

Au loin, derrière un mur, là-bas,
un steamer rauque avec un bruit de corne.

Et par les quais uniformes et mornes,
et par les ponts et par les rues,
se bousculent, en leurs cohues,
sur des écrans de brumes crues,
des ombres et des ombres.

Un air de soufre et de naphte s' exhale,
un soleil trouble et monstrueux s' étale ;
l' esprit soudainement s' effare
vers l' impossible et le bizarre ;
crime ou vertu, voit-il encor
ce qui se meut en ces décors,
où, devant lui, sur les places, s' élève
le dressement tout en brouillards
d' un pilier d' or ou d' un fronton blafard
pour il ne sait quel géant rêve ?

ô les siècles et les siècles sur cette ville,
grande de son passé
sans cesse ardent-et traversé,
comme à cette heure, de fantômes !
ô les siècles et les siècles sur elle,
avec leur vie immense et criminelle
battant-depuis quels temps ? -
chaque demeure et chaque pierre
de désirs fous et de colères carnassières !

Quelques huttes d' abord et quelques prêtres :
l' asile à tous, l' église et ses fenêtres
laissant filtrer la lumière du dogme sûr
et sa naïveté vers les cerveaux obscurs.
Donjons dentés, palais massifs, cloîtres barbares ;
croix des papes dont le monde s' empare ;
moines, abbés, barons, serfs et vilains ;
mitres d' orfroi, casques d' argent, vestes de lin ;
luttes d' instincts, loin des luttes de l' âme
entre voisins, pour l' orgueil vain d' une oriflamme ;
haines de sceptre à sceptre et monarques faillis
sur leur fausse monnaie ouvrant leurs fleurs de lys,
taillant le bloc de leur justice à coups de glaive
et la dressant et l' imposant : grossière et brève.
Puis, l' ébauche, lente à naître, de la cité :
forces qu' on veut dans le droit seul planter ;
ongles du peuple et mâchoires de rois ;
mufles crispés dans l' ombre et souterrains abois
vers on ne sait quel idéal au fond des nues ;
tocsins brassant, le soir, des rages inconnues ;
textes de délivrance et de salut, debout
dans l' atmosphère énorme où la révolte bout ;
livres dont les pages, soudain intelligibles,
brûlent de vérité, comme jadis les bibles ;
hommes divins et clairs, tels des monuments d' or
d' où les événements sortent armés et forts ;
vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles
et l' espoir fou, dans toutes les cervelles,
malgré les échafauds, malgré les incendies
et les têtes en sang au bout des poings brandies

Elle a mille ans la ville,
la ville âpre et profonde ;
et sans cesse, malgré l' assaut des jours,
et les peuples minant son orgueil lourd,
elle résiste à l' usure du monde.
Quel océan, ses coeurs ! Quel orage, ses nerfs !
Quels noeuds de volontés serrés en son mystère !
Victorieuse, elle absorbe la terre ;
vaincue, elle est l' affre de l' univers :
toujours, en son triomphe ou ses défaites,
elle apparaît géante, et son cri sonne et son nom luit,
et la clarté que font ses feux dans la nuit
rayonne au loin, jusqu' aux planètes !

ô les siècles et les siècles sur elle !
Son âme, en ces matins hagards,
circule en chaque atome
de vapeur lourde et de voiles épars ;
son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes
qui s' estompent dans le brouillard ;
son âme, errante, en chacune des ombres
qui traversent ses quartiers sombres,
avec une ardeur neuve au bout de leur pensée :
son âme formidable et convulsée :
son âme, où le passé ébauche
avec le présent net l' avenir encor gauche.

ô ce monde de fièvre et d' inlassable essor
rué, à poumons lourds et haletants,
vers on ne sait quels buts inquiétants ?
Monde promis pourtant à des lois d' or,
à des lois douces, qu' il ignore encore
mais qu' il faut, un jour, qu' on exhume,
une à une, du fond des brumes.
Monde aujourd' hui têtu, tragique et blême
qui met sa vie et son âme dans l' effort même
qu' il projette, le jour, la nuit,
à chaque heure, vers l' infini.

ô les siècles et les siècles sur cette ville !

Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge.
Il est fumant dans la pensée et la sueur
des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs,
et la ville l' entend monter du fond des gorges
de ceux qui le portent en eux
et le veulent crier et sangloter aux cieux.
Et de partout on vient vers elle,
les uns des bourgs et les autres des champs,
depuis toujours, du fond des loins ;
et les routes éternelles sont les témoins
de ces marches, à travers temps,
qui se rythment comme le sang
et s' avivent, continuelles.

Le rêve ! Il est plus haut que les fumées
qu' elle renvoie envenimées
autour d' elle, vers l' horizon ;
même dans la peur ou dans l' ennui,
il est là-bas, qui domine, les nuits,
pareil à ces buissons
d' étoiles d' or et de couronnes noires,
qui s' allument, le soir, évocatoires.

Et qu' importent les maux et les heures démentes,
et les cuves de vice où la cité fermente,
si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles,
surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,
qui soulève vers lui l' humanité
et la baptise au feu de nouvelles étoiles.
 



Une statue

on le croyait fondateur de la ville,
venu des pays clairs et lointains
vers ceux d' Europe-avec sa pauvre crosse en main,
et grand, sous sa bure servile.

Pour se faire écouter il parlait par miracles,
en des clairières d' or, le soir, dans les forêts,
où des granits carraient leurs symboles épais,
et tonnaient leurs oracles.

Il était la tristesse et la douceur
descendue autrefois, à genoux, du calvaire,
vers les hommes et leur misère
et vers leur coeur.

Il accueillait l' humanité fragile,
il lui chantait le paradis sans fin
et l' endormait dans le rêve divin,
le front posé sur l' évangile.

Plus tard, le roi, le juge et le bourreau
prirent son verbe et le faussèrent ;
et les textes autoritaires
apparurent, tels des glaives hors du fourreau.

Contre la paix qu' il avait inclinée
vers tous, de son geste clément,
la vie, avec des cris et des sursauts déments,
brusque et rouge, fut dégaînée.

Mais lui resta le clair apôtre et le soleil
tiédi, aux yeux de tous, de patience et d' indulgence
et la pieuse et populaire intelligence
venait puiser en lui la force et le conseil.

On l' invoquait pour les fièvres et pour les peines,
on le fêtait en mai, au soir tombant,
et des mères apportaient leurs enfants
baigner leurs maux dans l' eau de sa fontaine.

Son nom large et sonore d' amour
marquait la fin des longues litanies
et des complaintes infinies
que l' on chantait, depuis toujours.

Il se définissait, près d' un portail roman,
en une image usée et tremblotante,
qui écoutait, dans la poitrine
haletante des tours,
les bourdons lourds clamer au firmament.

 


Les cathédrales

Au fond du coeur sacerdotal,
d' où leur splendeur s' érige
-or, argent, diamant, cristal-
lourds de siècles et de prestiges,
pendant les vêpres, quand les soirs
aux longues prières invitent,
ils s' imposent les ostensoirs
dont les fixes joyaux méditent.

Ils conservent, ornés de feu,
pour l' universelle amnistie,
le baiser blanc du dernier Dieu,
tombé sur terre en une hostie.

Et l' église, comme un palais de flambeaux noirs,
dont les châsses d' argent et d' ombre
taisent leurs cris de métaux sombres,
par l' élan clair de ses colonnes exulte
et dresse, en faisceaux d' arcs et en voussoirs,
jusqu' au faite, l' éternité du culte.

Dans un encadrement de grands cierges qui pleurent,
à travers temps et jours et heures
les ostensoirs
sont le seul coeur de la croyance
qui luise encor, cristal et or,
dans les villes de la démence.

Dehors, le bourdon sonne et sonne,
à grand battant tannant
les longs regrets, pareils aux râles
vers le passé, des cathédrales.
Et les foules qui tiennent droits,
pour refléter le ciel, les miroirs de leur foi,
réunissent, à ces appels, leurs âmes,
autour des ostensoirs en flammes.

-ô ces foules, ces foules,
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les pauvres gens des blafardes ruelles,
barrant de croix, avec leurs bras tendus,
l' ombre noire qui dort dans les chapelles.
-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent.

Voici les corps usés, voici les coeurs fendus,
voici les coeurs lamentables des veuves
en qui les larmes pleuvent,
continûment, depuis des ans.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les mousses et les marins du port
dont les vagues monstrueuses brassent le sort.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les travailleurs cassés de peine,
aux six coups de marteaux des jours de la semaine.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les enfants las de leur sang morne
et qui mendient et qui s' offrent au coin des bornes.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les boutiquiers des quartiers vieux
limant sur l' établi leur sort méticuleux.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les marguilliers massifs et mous
qui font craquer leur stalle en pliant les genoux.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les armateurs dont les bateaux de fer,
fortune au vent tanguent parmi la mer.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les grands bourgeois de droit divin
qui bâtissent sur Dieu la maison de leur gain.

-ô ces foules, ces foules
et la misère et la détresse qui les foulent !

Les ostensoirs, ornés de soir,
vers les villes échafaudées,
en toits de verre et de cristal,
du haut du choeur sacerdotal,
tendent la croix des gothiques idées.

Ils s' imposent dans l' or des clairs dimanches
-toussaint, noël, pâques et pentecôtes blanches-
ils s' imposent dans l' or et dans l' encens et dans la
fête
du grand orgue battant du vol de ses tempêtes
les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles ;
ils sont une âme, en du soleil,
qui vit de vieux décor et d' antique mystère
autoritaire.

Pourtant, dès que s' éteignent le cantique,
et l' antienne naïve et prismatique,
un deuil d' encens évaporé s' empreint,
sur les trépieds d' argent et les autels d' airain ;
et les vitraux, grands de siècles agenouillés
devant le christ, avec leurs papes immobiles
et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler
au bruit d' un train lointain qui roule sur la ville.

 


Une statue

au carrefour des abattoirs et des casernes,
il apparaît, foudroyant et vermeil,
le sabre en bel éclair sous le soleil.

Masque d' airain, casque et panache d' or ;
et l' horizon, là-bas, où le combat se tord,
devant ses yeux hallucinés de gloire !

Un élan fou, un bond brutal
jette en avant son geste et son cheval
vers la victoire.


Il est volant comme une flamme,
ici, plus loin, au bout du monde,
qui le redoute et qui l' acclame.

Il entraîne, pour qu' en son rêve ils se confondent,
Dieu, son peuple, ses soldats ivres ;
les astres mêmes semblent suivre,
si bien que ceux
qui se liguent pour le maudire
restent béants : et son vertige emplit leurs yeux.

Il est de calcul froid, mais de force soudaine :
des fers de volonté barricadent le seuil
infrangible de son orgueil.

Il croit en lui-et qu' importe le reste !
Pleurs, cris, affres et noire et formidable fête,
avec lesquels l' histoire est faite.

Il est la mort fastueuse et lyrique,
montrée, ainsi qu' une conquête,
au bout d' une existence en or et en tempête.

Il ne regrette rien de ce qu' il accomplit,
sinon que les ans brefs aillent trop vite
et que la terre immense soit petite.

Il est l' idole et le fléau :
le vent qui souffle autour de son front clair
toucha celui des dieux armés d' éclairs.

Il sent qu' il passe en rouge orage et que sa destinée
est de tomber en brusque écroulement,
le jour où son étoile étrange et effrénée,
cristal rouge, se cassera au firmament.

Au carrefour des abattoirs et des casernes,
il apparaît, foudroyant et vermeil,
le sabre en bel éclair dans le soleil.

 


Le port

Toute la mer va vers la ville !


Son port est innombrable et sinistre de croix,
vergues transversales barrant les grands mâts droits.

Son port est pluvieux de suie à travers brumes,
où le soleil comme un oeil rouge et colossal larmoie.

Son port est ameuté de steamers noirs qui fument
et mugissent, au fond du soir, sans qu' on les voie.

Son port est fourmillant et musculeux de bras
perdus en un fouillis dédalien d' amarres.

Son port est concassé de chocs et de fracas
et de marteaux tonnant dans l' air leurs tintamarres.

Toute la mer va vers la ville !


Les flots qui voyagent comme les vents,
les flots légers, les flots vivants,
pour que la ville en feu l' absorbe et le respire
lui rapportent le monde en des navires.
Les orients et les midis tanguent vers elle
et les nords blancs et la folie universelle
et tous nombres dont le désir prévoit la somme.
Et tout ce qui s' invente et tout ce que les hommes
tirent de leurs cerveaux puissants et volcaniques
tend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes :
elle est la ville en rut des humaines disputes,
elle est la ville au clair des richesses uniques
et les marins naïfs peignent son caducée
sur leur peau rousse et crevassée,
à l' heure où l' ombre emplit les soirs océaniques.


Toute la mer va vers la ville !


ô les babels enfin réalisées !
Et les peuples fondus et la cité commune ;
et les langues se dissolvant en une ;
et la ville comme une main, les doigts ouverts,
se refermant sur l' univers.

Dites, les docks bondés jusques au faîte !
Et la montagne, et le désert, et les forêts,
et leurs siècles captés comme en des rets ;
dites, leurs blocs d' éternité : marbres et bois,
que l' on achète,
et que l' on vend au poids,
et puis, dites ! Les morts, les morts, les morts
qu' il a fallu pour ces conquêtes.


Toute la mer va vers la ville !


La mer soudaine, ardente et libre,
qui tient la terre en équilibre ;
la mer que domine la loi des multitudes,
la mer où les courants tracent les certitudes ;
la mer et ses vagues coalisées,
comme un désir multiple et fou,
qui renversent des rocs depuis mille ans debout
et retombent et s' effacent, égalisées ;
la mer dont chaque lame ébauche une tendresse
ou voile une fureur, la mer plane ou sauvage,
la mer qui inquiète et angoisse et oppresse
de l' ivresse de son image.


Toute la mer va vers la ville !


Son port est flamboyant et tourmenté de feux
qui éclairent de hauts leviers silencieux.

Son port est hérissé de tours dont les murs sonnent
d' un bruit souterrain d' eau qui s' enfle et ronfle en elles.

Son port est lourd de blocs taillés, où des gorgones
dardent les réseaux noirs des vipères mortelles.

Son port est fabuleux de déesses sculptées
à l' avant des vaisseaux dont les mâts d' or s' exaltent.

Son port est solennel de tempêtes domptées
en des havres d' airain de marbre et de basalte.
 



Le spectacle

Au fond d' un hall sonore et radiant,
sous les ailes énormes
et les duvets des brumes uniformes,
parfois, le soir, on déballe les orients.

Les tréteaux clairs luisent comme des armes ;
de gros soleils en strass s' allument en des coins ;
des cymbaliers hagards entrechoquent leurs poings
casseurs de cris et de vacarmes.
Le rideau s' ouvre : et bruit, clarté, fracas,
splendeur, quand les danseurs et les danseuses roses
apparaissent, mêlant et démêlant leurs poses,
en un taillis bougeant de gestes et de pas.

et que la salle, avec son lustre au centre,
et ses velours lourds et replets
et ses balcons en bourrelets
s' étale ainsi qu' un ventre.

Des bataillons de chair et de cuisses en marche
grouillent, sur des rampes ou sous des arches ;
jambes, hanches, gorges, maillots, jupes, dentelles,
-attelages de rut, où par couples blafards
des seins bridés mais bondissants s' attèlent, -
passent, crus de sueur ou bleus de fard ;
des mains vaines s' ouvrent et se referment vite,
sans but, sinon saisir l' invisible désir
en fuite ;
une sauteuse, la jambe au clair,
raidit l' obscénité dans l' air ;
une autre encor, les yeux noyés et les flancs fous,
se crispe, ainsi qu' une bête qu' on foule,
et la rampe l' éclaire et bout par en-dessous
et toute la luxure de la foule
se soulève vers elle et l' acclame, debout.

ô le blasphème en or criard, qui, là, se vocifère !
ô la brûlure à cru sur la beauté de la matière !
ô les atroces simulacres
de l' art blessé à mort que l' on massacre !
ô le plaisir qui chante et qui trépigne
dans la laideur tordue en tons et lignes ;
ô le plaisir humain au rebours de la joie,
alcool pour les regards, alcool pour les pensées,
ô le pauvre plaisir qui exige des proies
et mord des fleurs qui ont le goût de ses nausées !

Jadis, il marchait nu, héroïque et placide,
les mains fraîches, le front lucide,
le vent et le soleil dansaient dans ses cheveux ;
toute la vie harmonique et divine
se réchauffait dans sa poitrine ;
il la respirait fruste et l' expirait plus belle ;
il ignorait la loi qui l' eût dressé : rebelle ;
et l' aube et les couchants et les sources naïves
et le frôlement vert des branches attentives,
par à travers sa chair donnaient à son âme profonde,
l' universel baiser qui fait s' aimer les mondes.

Mais aujourd' hui, sénile et débauché,
il lèche et mord et mange son péché ;
il cultive, dans un jardin d' anomalies,
bibles, codes, textes, règles, qu' il multiplie
pour les nier et les briser par des viols.
Et ses amours sont l' or. Et ses haines ? Les vols
vers la beauté toujours plus claire et plus certaine
qui s' ouvre en fleurs d' astres au pré des nuits
lointaines.

Et le voici au fond de palais monstrueux
dont les vitraux dardent aux cieux
l' inquiétude,
et le voici, soudain, qui se transforme en multitude.

Avec mille regards contagieux,
avec mille regards cherchant des milliers d' yeux,
avec son âme éparse en mille âmes de braise,
pour qu' elle arde plus fort de la flamme mauvaise,
il s' enfle et se propage en des vices nouveaux.
Sa conscience change et son cerveau.
Un nouvel être naît : homme, enfant, vieillard,
femme,
tordus en total noir, en somme infâme,
en vigne rouge, immense, inassouvie,
qui l' absorbent, comme s' il leur versait la vie.
ô les hontes et les crimes des foules
passant sur la ville comme des houles,
et s' engouffrant en des loges de plâtre,
de haut en bas, autour des halls et des théâtres !
La scène brille, ainsi qu' un éventail,
au fond, luisent des minarets d' émail
et des maisons et des terrasses claires.

Sous les feux bleus des lampadaires,
en rythmes lents d' abord, mais violents soudain,
se cueillant des baisers et se frôlant les seins,
se rencontrent les bayadères ;
des négrillons, coiffés de plumes,
-les dents blanches, couleur d' écume,
en leurs bouches, vulves ouvertes-
bougent, tous les mêmes, d' après un branle inerte.

Un tambour bat, un son de cor s' entête,
un fifre cru chatouille un refrain bête,
et c' est enfin, pour la suprême apothéose,
un assaut fou débordant sur les planches,
un étagement d' or, de gorges et de hanches,
d' enlacements crispés et de terribles poses
et des torses offerts et des robes fendues
et des grappes de vice entre des fleurs pendues.

Et l' orchestre se meurt ou brusquement halète
et monte et s' enfle et roule en aquilons ;
des spasmes sourds sortent des violons ;
des chiens lascifs semblent japper dans la tempête
des bassons forts et des gros cuivres ;
mille désirs naissent, gonflés, pesants, goulus.
On les dirait si lourds que tous, n' en pouvant plus
se prostituent en hâte et crient et se délivrent.

Et minuit sonne et la foule s' écoule
-le hall fermé-parmi les trottoirs noirs ;
et sous les lanternes qui pendent
rouges, dans la brume, ainsi que des viandes,
ce sont les filles qui attendent.

 


Les promeneuses

au long de promenoirs qui s' ouvrent sur la nuit
-balcons de fleurs, rampes de flammes-
des femmes en deuil de leur âme
entrecroisent leurs pas sans bruit.

Au dehors,
une atmosphère éclatante et chimique
étend ses effluves sur l' or
myriadaire d' un décor panoramique.

Des clous de gaz pointent des diamants
autour de coupoles illuminées ;
des colonnes passionnées
tordent de la douleur au firmament.

Sur les places, des buissons de flambeaux
versent du soufre ou du mercure ;
tel coin de monument qui se mire dans l' eau
semble un torse qui bouge en une armure.

La ville est colossale et luit comme une mer,
lointainement, de vagues électriques,
et ses mille chemins de bars et de boutiques
aboutissent, soudain, aux promenoirs d' éclair,
où ces femmes-opale et nacre,
satin nocturne et cheveux roux-
avec en main des fleurs de macre,
à longs pas clairs, foulent des tapis mous.

Ce sont de très lentes marcheuses solennelles
qui se croisent, sous les minuits inquiétants,
et se savent-depuis quels temps ? -
douloureuses et mutuelles.

Un soudain reflet d' incendie
éclaire, au même instant, deux mains
qui se serrent, deux mains mates, deux mains
où le crime sur des bagues radie,
sous les crêpes d' un très grand deuil,
des yeux obstinés et hagards,
dans un même destin ont rivé leurs regards,
comme des clous dans un cercueil.

Telle bouche vers telle autre s' en est allée,
comme deux fleurs se rencontrent sur l' eau,
tel front semble un bandeau
sur une pensée aveuglée.

Telle attitude est pareille toujours ;
dans tels yeux nus rien ne tressaille,
quoique le coeur, où le vice travaille,
batte âprement ses tocsins sourds.

J' en sais dont les robes funèbres
voilent de pâles souliers d' or
et dont un serpent d' argent mord
les longues tresses de ténèbres.

Des houx rouges de leur tourment
elles ont fait des diadèmes ;
j' en vois : des veuves d' elles-mêmes
qui se pleurent, comme un amant.

Quand leurs rêves, la nuit, s' esseulent
et qu' elles tiennent dans la main
une âme et un bonheur humain,
elles savent ce qu' elles veulent.

Si leur peine devait finir un jour,
elles en seraient plus tristes peut-être,
qu' elles ne sont inconsolables d' être
celles du souterrain amour.

Au long de promenoirs qui dominent la nuit,
de lentes femmes,
en deuil immense de leur âme,
entrecroisent leurs pas sans bruit.

 


Une statue

un bloc de bronze où son nom luit sur une plaque.
Ventre riche, mâchoire ardente et menton gourd ;
haine et terreur murant son gros front lourd
et poing taillé à fendre en deux toutes attaques.

Le carrefour, solennisé de palais froids,
d' où ses regards têtus et violents encore
scrutent quels feux d' éveil bougent dans telle aurore,
comme sa volonté, se carre en angles droits.

Il fut celui de l' heure et des hasards bizarres,
mais textuel, sitôt qu' il tint la force en main
et qu' il put étouffer dans hier le lendemain
déjà sonore et plein de cassantes fanfares.

Sa colère fit loi durant ces jours bâtés,
où toutes voix montaient vers ses panégyriques,
où son rêve d' état strict et géométrique
tranquillisait l' aboi plaintif des lâchetés.

Il se sentait la force étroite et qui déprime,
tantôt sournois, tantôt cruel et contempteur,
et quand il se dressait de toute sa hauteur
il n' arrivait jamais qu' à la hauteur d' un crime.

Massif devant la vie, il l' obstrua, depuis
qu' il s' imposa sauveur des rois et de lui-même
et qu' il utilisa la peur et l' affre blême
en des complots fictifs qu' il étranglait, la nuit.

Si bien qu' il apparaît sur la place publique
féroce et rancunier, autoritaire et fort,
et défendant encor, d' un geste hyperbolique,
son piédestal bâti comme son coffre-fort.
 



Les usines

Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
et se mirant dans l' eau de poix et de salpêtre
d' un canal droit, tirant sa barre à l' infini,
face à face, le long des quais d' ombre et de nuit
par à travers les faubourgs lourds
et la misère en guenilles de ces faubourgs,
ronflent terriblement les fours et les fabriques.

Rectangles de granit, cubes de briques,
et leurs murs noirs durant des lieues,
immensément, par les banlieues ;
et sur leurs toits, dans le brouillard, aiguillonnées
de fers et de paratonnerres,
les cheminées.

Et les hangars uniformes qui fument ;
et les préaux, où des hommes, le torse au clair
et les bras nus, brassent et ameutent d' éclairs
et de tridents ardents, les poix et les bitumes ;
et de la suie et du charbon et de la mort ;
et des âmes et des corps que l' on tord
en des sous-sols plus sourds que des avernes ;
et des files, toujours les mêmes, de lanternes
menant l' égout des abattoirs vers les casernes.

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
par la banlieue, à l' infini,
ronflent le jour, la nuit,
les usines et les fabriques.

Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs
grand' rues !

Et les femmes et leurs guenilles apparues
et les squares, où s' ouvre, en des caries
de plâtras blanc et de scories.

Une flore pâle et pourrie.

Aux carrefours, porte ouverte, les bars :
étains, cuivres, miroirs hagards,
dressoirs d' ébène et flacons fols
d' où luit l' alcool
et son éclair vers les trottoirs.

Et des pintes qui tout à coup rayonnent,
sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;
et des gens soûls, debout,
dont les larges langues lappent, sans phrases,
les ales d' or et le whisky, couleur topaze.

Par à travers les faubourgs lourds
et la misère en pleurs de ces faubourgs,
et les troubles et mornes voisinages,
et les haines s' entre-croisant de gens à gens
et de ménages à ménages,
et le vol même entre indigents,
grondent, au fond des cours, toujours,
les haletants ronflements sourds
des usines et des fabriques symétriques.

Ici : entre des murs de fer et pierre,
soudainement se lève, altière,
la force en rut de la matière :
des mâchoires d' acier mordent et fument ;
de grands marteaux monumentaux
broient des blocs d' or, sur des enclumes,
et, dans un coin, s' illuminent les fontes
en brasiers tors et effrénés qu' on dompte.

Là-bas : les doigts méticuleux des métiers prestes,
à bruits menus, à petits gestes,
tissent des draps, avec des fils qui vibrent
légers et fins comme des fibres.

Au long d' un hall de verre et fer,
des bandes de cuir transversales
courent de l' un à l' autre bout des salles
et les volants larges et violents
tournent, pareils aux ailes dans le vent
des moulins fous, sous les rafales.

Un jour de cour avare et ras
frôle, par à travers les carreaux gras
et humides d' un soupirail,
chaque travail.

Automatiques et minutieux,
des ouvriers silencieux
règlent le mouvement
d' universel tictacquement
qui fermente de fièvre et de folie
et déchiquette, avec ses dents d' entêtement,
la parole humaine abolie.

Plus loin : un vacarme tonnant de chocs
monte de l' ombre et s' érige par blocs ;
et, tout à coup, cassant l' élan des violences,
des murs de bruit semblent tomber
et se taire, dans une mare de silence,
tandis que les appels exacerbés
des sifflets crus et des signaux
hurlent toujours vers les fanaux,
dressant leurs feux sauvages,
en buissons d' or, vers les nuages.

Et tout autour, ainsi qu' une ceinture,
là-bas, de nocturnes architectures,
voici les docks, les ports, les ponts, les phares
et les gares folles de tintamarres ;
et plus lointains encor des toits d' autres usines
et des cuves et des forges et des cuisines
formidables de naphte et de résines
dont les meutes de feu et de lueurs grandies
mordent parfois le ciel, à coups d' abois et
d' incendies.

Au long du vieux canal à l' infini,
par à travers l' immensité de la misère
des chemins noirs et des routes de pierre,
les nuits, les jours, toujours,
ronflent les continus battements sourds,
dans les faubourgs,
des fabriques et des usines symétriques.

L' aube s' essuie
à leurs carrés de suie ;
midi et son soleil hagard
comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;
seul, quand les semaines, au soir,
laissent leur nuit dans les ténèbres choir,
le han du colossal effort cesse, en arrêt,
comme un marteau sur une enclume,
et l' ombre, au loin, sur la ville, paraît
de la brume d' or qui s' allume.

 


La bourse

la rue énorme et ses maisons quadrangulaires
bordent la foule et l' endiguent de leur granit
oeillé de fenêtres et de porches, où luit
l' adieu, dans les carreaux, des soirs auréolaires.

Comme un torse de pierre et de métal debout,
avec, en son mystère immonde,
le coeur battant et haletant du monde,
le monument de l' or, dans les ténèbres, bout.

Autour de lui, les banques noires
dressent des lourds frontons que soutiennent, des bras,
les hercules d' airain dont les gros muscles las
semblent lever des coffres-forts vers la victoire.

Le carrefour, d' où il érige sa bataille,
suce la fièvre et le tumulte
de chaque ardeur vers son aimant occulte ;
le carrefour et ses squares et ses murailles
et ses grappes de gaz sans nombre,
qui font bouger des paquets d' ombre
et de lueurs, sur les trottoirs.

Tant de rêves, tels des feux roux,
entremêlent leur flamme et leurs remous,
de haut en bas, du palais fou !
Le gain coupable et monstrueux
s' y resserre, comme des noeuds,
et son désir se dissémine et se propage
partant chauffer de seuil à seuil,
dans la ville, les contigus orgueils.
Les comptoirs lourds grondent comme un orage,
les luxes gros se jalousent et ragent
et les faillites en tempêtes,
soudainement, à coups brutaux,
battent et chavirent les têtes
des grands bourgeois monumentaux.

L' après-midi, à tel moment,
la fièvre encore augmente
et pénètre le monument
et dans les murs fermente.

On croit la voir se raviver aux lampes
immobiles, comme des hampes,
et se couler, de rampe en rampe,
et s' ameuter et éclater
et crépiter, sur les paliers
et les marbres des escaliers.

Une fureur réenflammée
au mirage d' un pâle espoir,
monte parfois de l' entonnoir
de bruit et de fumée,
où l' on se bat, à coups de vols, en bas.

Langues sèches, regards aigus, gestes inverses,
et cervelles, qu' en tourbillons les millions
traversent,
échangent là, leur peur et leur terreur.

La hâte y simule l' audace
et les audaces se dépassent ;
des doigts grattent, sur des ardoises,
l' affolement de leurs angoisses ;
cyniquement, tel escompte l' éclair
qui casse un peuple au bout du monde ;
les chimères sont volantes au clair ;
les chances fuient ou surabondent ;
marchés conclus, marchés rompus
luttent et s' entrebutent en disputes ;
l' air brûle-et les chiffres paradoxaux,
en paquets pleins, en lourds trousseaux,
sont rejetés et cahotés et ballottés
et s' effarent en ces bagarres,
jusqu' à ce que leurs sommes lasses,
masses contre masses,
se cassent.

Tels jours, quand les débâcles se décident,
la mort les paraphe de suicides
et les chutes s' effritent en ruines
qui s' illuminent
en obsèques exaltatives.

Mais, le soir même, aux heures blêmes,
les volontés, dans la fièvre, revivent ;
l' acharnement sournois
reprend, comme autrefois.

On se trahit, on se sourit et l' on se mord
et l' on travaille à d' autres morts.
La haine ronfle, ainsi qu' une machine,
autour de ceux qu' elle assassine.

On vole, avec autorité, les gens
dont les avoirs sont indigents.

On mêle avec l' honneur l' escroquerie,
pour amorcer jusqu' aux patries
et ameuter vers l' or torride et infamant,
l' universel affolement.

Oh l' or ! Là-bas, comme des tours dans les nuages,
comme des tours, sur l' étagère des mirages,
l' or énorme ! Comme des tours, là-bas,
avec des millions de bras vers lui,
et des gestes et des appels la nuit
et la prière unanime qui gronde,
de l' un à l' autre bout des horizons du monde !

Là-bas ! Des cubes d' or sur des triangles d' or,
et tout autour les fortunes célèbres
s' échafaudant sur des algèbres.

De l' or ! -boire et manger de l' or !

Et, plus féroce encor que la rage de l' or,
la foi au jeu mystérieux
et ses hasards hagards et ténébreux
et ses arbitraires vouloirs certains
qui restaurent le vieux destin ;
le jeu, axe terrible, où tournera autour de l' aventure,
par seul plaisir d' anomalie,
par seul besoin de rut et de folie,
là-bas, où se croisent les lois d' effroi
et les suprêmes désarrois,
éperdûment, la passion future.

Comme un torse de pierre et de métal debout,
avec, en son mystère immonde,
le coeur battant et haletant du monde,
le monument de l' or dans les ténèbres bout.

 


Le bazar

c' est un bazar, au bout des faubourgs rouges :
étalages bondés, éventaires ventrus,
tumulte et cris brandis, gestes bourrus et crus,
et lettres d' or, qui soudain bougent,
en torsades, sur la façade.

Chaque matin, on vend, en ce bazar,
parmi les épices, les fards
et les drogues omnipotentes,
à bon marché, pour quelques sous,
les diamants dissous
de la rosée immense et éclatante.

Le soir, à prix numéroté,
avec le désir noir de trafiquer de la pureté,
on y brocante le soleil
que toutes les vagues de la mer claire
lavent, entre leurs doigts vermeils,
aux horizons auréolaires.

C' est un bazar, avec des murs géants
et des balcons et des sous-sols béants
et des tympans montés sur des corniches
et des drapeaux et des affiches,
où deux clowns noirs plument un ange.
à travers boue, à travers fange,
roulent, la nuit vers le bazar,
les chars, les camions et les fardiers,
qui s' en reviennent des usines
voisines,
des cimetières et des charniers,
avec un tel poids noir de cargaisons,
que le sol bouge et les maisons.

On met au clair à certains jours,
en de vaines et frivoles boutiques,
ce que l' humanité des temps antiques
croyait divinement être l' amour ;
aussi les dieux et leur beauté
et l' effrayant aspect de leur éternité
et leurs yeux d' or et leurs mythes et leurs emblèmes
et des livres qui les blasphèment.

Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières
sont là, sur des étals, et s' empoussièrent.

Des mots qui renfermaient l' âme du monde
et que les prêtres seuls disaient au nom de tous,
sont charriés et ballottés, dans la faconde
des camelots et des voyous.

L' immensité se serre en des armoires
dérisoires et rayonne de plaies
et le sens même de la gloire
se définit par des monnaies.

Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge,
c' est un bazar au bout des faubourgs rouges !
La foule et ses flots noirs
s' y bouscule près des comptoirs ;
la foule et ses désirs multipliés,
par centaines et par milliers,
y tourne, y monte, au long des escaliers,
et s' érige folle et sauvage,
en spirale, vers les étages.
Là haut, c' est la pensée
immortelle, mais convulsée,
avec ses triomphes et ses surprises,
qu' à la hâte on expertise.

Tous ceux dont le cerveau
s' enflamme aux feux des problèmes nouveaux,
tous les chercheurs qui se fixent pour cible
le front d' airain de l' impossible
et le cassent, pour que les découvertes
s' en échappent, ailes ouvertes,
sont là gauches, fiévreux, distraits,
dupes des gens qui les renient
mais utilisent leur génie,
et font argent de leurs secrets.

Oh ! Les édens, là-bas, au bout du monde,
avec des arbres purs à leurs sommets,
que ces voyants des lois profondes
ont exploré pour à jamais,
sans se douter qu' ils sont les dieux.

Oh ! Leur ardeur à recréer la vie,
selon la foi qu' ils ont en eux
et la douceur et la bonté de leurs grands yeux,
quand, revenus de l' inconnu
vers les hommes, d' où ils s' érigent,
on leur vole ce qui leur reste aux mains
de vérité conquise et de destin.

C' est un bazar tout en vertiges
que bat, continûment, la foule, avec ses houles
et ses vagues d' argent et d' or ;
c' est un bazar tout en décors,
avec des tours de feux et des lumières,
si large et haut que, dans la nuit,
il apparaît la bête éclatante de bruit
qui monte épouvanter le silence stellaire.

 


L' étal

Non loin du port, lorsque l' essor
des tours et des palais vertigineux s' affaisse
dans l' ombre-et que brûlent des yeux de braise,
le quartier fauve et noir allume encor
son vieux décor de vice et d' or.

Des commères, blocs de viande tassée et lasse,
interpellent, du seuil de portes basses,
les gens qui passent ;
derrière elles, au fond des couloirs rouges
des feux luisent, un rideau bouge
et se soulève et permet d' entrevoir
de la chair nue en des miroirs.

Le port est proche. à gauche, au bout des rues,
l' emmêlement des mâts et des vergues obstrue
un pan de ciel énorme ;
à droite, un tas grouillant de ruelles difformes
choit de la ville-et les foules obscures
s' y dépêchent vers leurs destins de pourriture.

C' est l' étal flasque et monstrueux de la luxure
dressé, depuis toujours, sur les frontières
de la cité et de la mer.

Là-bas, parmi les flots et les hasards,
ceux qui veillent mélancoliques, aux bancs de quart
et les mousses, dans les agrès et les cordes pendues,
et les marins hallucinés par les yeux bleus des
étendues,
tous en rêvent et l' évoquent, tels soirs ;
le cru désir les tord en effrénés vouloirs ;
les baisers mous du vent sur leur torse circulent ;
la vague éveille en eux des images qui brûlent ;
et leurs deux bras supplient et longuement se
désespèrent
et s' exaltent, tendus du côté de la terre.

Et ceux d' ici, ceux des bureaux et des bazars,
chiffreurs têtus, marchands précis, scribes hagards,
fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues,
quand les clefs de la caisse au mur sont appendues,
sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs ;
on les entend descendre en troupeaux noirs,
comme des chiens chassés, du fond du crépuscule,
et la débauche en eux si fortement bouscule
leur avarice et leur prudence routinière
qu' elle les use et les détraque et les ruine, avec
colère.

C' est l' état flasque et monstrueux de la luxure
dressé, depuis toujours, sur les frontières
de la cité et de la mer.

Venus de quels lointains bénins ou fatidiques ?

Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques ?

Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise,
avec, en leur instinct, la bataille et l' angoisse,
autour de femelles rouges qui les affolent,
ils s' assemblent et s' ameutent en rageuses paroles.

De gros lambris fougueux et des ornements crus
luisent, au long des murs et, par bouquets, se dardent ;
des satyres sautants et des bacchus ventrus
rient d' un rire immobile en des glaces blafardes ;
des fleurs meurent. Sur des tables de jeu,
les bols chauffent, tordant leur flamme en cheveux bleus ;
un pot de fard s' encrasse, au coin d' une étagère ;
une chatte bondit vers des mouches, légère ;
un ivrogne sommeille étendu sur un banc,
et des femmes viennent à lui et se penchant
frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes,
leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment,
sur des fauteuils et des divans sont empilées,
la chair morne et vague d' avoir été foulée
par les premiers passants de la vigne banale.

L' une d' elles coule en son bas un morceau d' or,
une autre bâille et s' étire, d' autres encor
-flambeaux défunts, tyrses usés des bacchanales-
sentant l' âge et la fin les flairer du museau,
les yeux fixes, se caressent la peau,
d' une main lente et machinale.

C' est l' étal flasque et monstrueux de la luxure
dressé, depuis toujours, sur les frontières
de la cité et de la mer.

D' après l' argent qui tinte dans les poches,
la promesse s' échange ou les reproches,
un cynisme tranquille, une ardeur lasse
préside à la tendresse ou la menace.

L' étreinte et les baisers ennuient. Souvent,
lorsque les poings s' entrecognent, au vent
des insultes et des jurons, toujours les mêmes,
quelque gaieté s' essore et jaillit des blasphèmes,
mais aussitôt retombe-et l' on entend,
dans le silence inquiétant,
un clocher proche et haletant
sonner l' heure lourde et funèbre,
sur la ville, dans les ténèbres.

Pourtant, à certains mois, quand les fêtes émargent
l' hiver, à la noël, l' été, à la saint-Pierre
le vieux quartier de crasse et de lumière
monte vers le péché, avec un élan large.

Il fermente de chants hurlés et de tapages :
fenêtre par fenêtre, étage par étage,
ses façades dardent, de haut en bas,
le vice-et, jusqu' au fond des galetas,
brâme l' ardeur et s' accouplent les rages.

Dans la grand' salle, où les marins affluent,
poussant au devant d' eux quelque bouffon des rues
qui se convulse en mimiques obscènes,
les vins d' écume et d' or bondissent de leur gaîne ;
les hommes saouls braillent comme des fous,
les femmes se livrent-et, tout à coup,
les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent,
on ne voit plus que des instincts qui s' entremordent,
des seins offerts, des vents repris-et l' incendie
des yeux hagards en des buissons de chair brandie.

Et cela monte et s' affaisse pour remonter encore :
et cela roule, ainsi que des marées
exaspérées,
jusqu' au moment, où l' aube emplit le port
et que la mort ardente aux renouveaux
balaie et repousse vers les havres
ce qui reste, sur le carreau,
de débauche tuée et de cadavres.

C' est l' étal flasque et monstrueux de la luxure,
où le crime plante ses couteaux clairs,
où la folie, à coups d' éclairs,
fêle les fronts de meurtrissures,
c' est l' étal flasque et monstrueux,
dressé, depuis toujours, sur les frontières
tributaires de la cité et de la mer.

 


La révolte

la rue, en un remous de pas,
de corps et d' épaules d' où sont tendus des bras
sauvagement ramifiés vers la folie,
semble passer volante,
et ses fureurs, au même instant, s' allient
à des haines, à des appels, à des espoirs ;
la rue en or,
la rue en rouge, au fond des soirs.

Toute la mort
en des beffrois tonnants se lève ;
toute la mort, surgie en rêves,
avec des feux et des épées
et des têtes, à la tige des glaives,
comme des fleurs atrocement coupées.
La toux des canons lourds,
les lourds hoquets des canons sourds
mesurent seuls les pleurs et les abois de l' heure.

Les cadrans blancs des carrefours obliques,
comme des yeux en des paupières,
sont défoncés à coups de pierre :
le temps normal n' existant plus
pour les coeurs fous et résolus
de ces foules hyperboliques.

La rage, elle a bondi de terre
sur un monceau de pavés gris,
la rage immense, avec des cris,
avec du sang féroce en ses artères,
et pâle et haletante
et si terriblement
que son moment d' élan vaut à lui seul le temps
que met un siècle en gravitant
autour de ses cent ans d' attente.

Tout ce qui fut rêvé jadis ;
ce que les fronts les plus hardis
vers l' avenir ont instauré ;
ce que les âmes ont brandi,
ce que les yeux ont imploré,
ce que toute la sève humaine
silencieuse a renfermé,
s' épanouit, aux mille bras armés
de ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.

C' est la fête du sang qui se déploie,
à travers la terreur, en étendards de joie :
des gens passent rouges et ivres ;
des gens passent sur des gens morts ;
les soldats clairs, casqués de cuivre,
ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts.

Las d' obéir, chargent, mollassement,
le peuple énorme et véhément
qui veut enfin que sur sa tête
luisent les ors sanglants et violents de la conquête.
-tuer, pour rajeunir et pour créer !

Ainsi que la nature inassouvie
mordre le but, éperdument,
à travers la folie énorme d' un moment :
tuer ou s' immoler pour tordre de la vie ! -
voici des ponts et des maisons qui brûlent,
en façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
l' eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
de haut en bas, jusqu' en ses profondeurs ;
d' énormes tours obliquement dorées
barrent la ville au loin d' ombres démesurées ;
les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
éparpillent des tisons d' or par les ténèbres ;
et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
hors d' eux-mêmes, jusqu' aux nuages.

On fusille par tas, là-bas.

La mort, avec des doigts précis et mécaniques,
au tir rapide et sec des fusils lourds,
abat, le long des murs du carrefour,
des corps raidis en gestes tétaniques ;
leurs rangs entiers tombent comme des barres.

Des silences de plomb pèsent sur les bagarres.

Les cadavres, dont les balles ont fait des loques,
le torse à nu, montrent leurs chairs baroques ;
et le reflet dansant des lanternes fantasques
crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.

Tapant et haletant, le tocsin bat,
comme un coeur dans un combat,
quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées,
telle cloche qui âprement tintait,
dans sa tourelle incendiée,
se tait.

Aux vieux palais publics, d' où les échevins d' or
jadis domptaient la ville et refoulaient l' effort
et la marée en rut des multitudes fortes,
on pénètre, cognant et martelant les portes ;
les clefs sautent et les verrous ;
des armoires de fer ouvrent leur trou,
où s' alignent les lois et les harangues ;
une torche les lèche, avec sa langue,
et tout leur passé noir s' envole et s' éparpille,
tandis que dans la cave et les greniers on pille
et que l' on jette au loin, par les balcons hagards,
des corps humains fauchant le vide avec leurs bras
épars.

Dans les églises,
les verrières, où les martyres sont assises,
jonchent le sol et s' émiettent comme du chaume ;
un Christ, exsangue et long comme un fantôme,
est lacéré et pend, tel un haillon de bois,
au dernier clou qui perce encor sa croix ;
le tabernacle, où sont les chrèmes,
est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes ;
on soufflette les saints près des autels debout
et dans la grande nef, de l' un à l' autre bout,
-telle une neige-on dissémine les hosties
pour qu' elles soient, sous des talons rageurs,
anéanties.

Tous les joyaux du meurtre et des désastres,
étincellent ainsi, sous l' oeil des astres ;
la ville entière éclate
en pays d' or coiffé de flammes écarlates ;
la ville, au fond des soirs, vers les lointains
houleux,
tend sa propre couronne énormément en feu ;
toute la rage et toute la folie
brassent la vie avec leur lie,
si fort que, par instants, le sol semble trembler,
et l' espace brûler
et la fumée et ses fureurs s' écheveler et s' envoler
et balayer les grands cieux froids.
-tuer, pour rajeunir et pour créer ;
ou pour tomber et pour mourir, qu' importe !

Ouvrir, ou se casser les poings contre la porte !
Et puis-que son printemps soit vert ou qu' il soit
rouge-
n' est-elle point, dans le monde, toujours,
haletante, par à travers les jours,
la puissance profonde et fatale qui bouge !



Le masque

la couronne formidable des rois
en s' appuyant de tout son poids
sur un masque de cire
semblait broyer, dans ce hall froid,
tout un empire.

Le pâle émail des yeux usés
s' était fendu en agonies
minuscules, mais infinies,
sous les sourcils martyrisés.

Le front avait été l' éclair,
avant que les pâles années
n' eussent rivé les destinées,
sur ce bloc mort de morne chair.

Les crins encore étaient ardents,
mais la colossale mâchoire,
mi-ouverte, laissait la gloire
tomber morte d' entre les dents.

Depuis des temps qu' on ne sait pas,
la couronne, violemment cruelle,
de sa poussée indiscontinuelle
ployait le chef toujours plus las.

Les astuces, les perfidies
louchaient en ses joyaux taillés,
et les meurtres, les sangs, les incendies
semblaient reluire entre ses ors caillés.

Elle écrasait et abattait
ce qui jadis était sa gloire :
le front géant qui la portait
et la dardait vers les victoires
et telle, accomplissait, sans bruit,
l' oeuvre, d' une force qui se détruit,
obstinément, soi-même,
et finit par se définir
pour l' avenir
dans un emblème.

Couronne et tête étaient placées,
couronne ardente et tête autoritaire,
en un logis de verre,
au fond d' un hall, dans un musée.

L' image apparaissait définitive.
Un vieux gardien, vêtu de noir,
veillait, obstinément, sans voir
que cette mort se consommait impérative
et présidait à la force toujours accrue
de la foule brassant sa vie et ses rumeurs
et ses clameurs et ses fureurs au fond des rues.

 


Une statue

Avec, devant les yeux, l' astre qu' était son âme
par des chemins de rocs incandescents de flamme,
il s' en était allé si loin vers l' inconnu
que son siècle vieux et chenu,
toussant la mort, au vent trop fort de sa pensée,
l' avait férocement enseveli sous la risée.

Il était oublié, depuis des tas d' années
vers l' avenir échelonnées,
lorsqu' un matin la ville éclata d' or
et de fête pour son apothéose
et le grandit en une pose
de volonté debout sur un piédestal d' or.

On inscrivit sur le granit de gloire,
l' exil subi, la faim, l' affre et la prison,
et l' on tressa, comme une floraison,
son crime ancien, autour de sa mémoire.

On lui prit sa pensée et l' on en fit des lois ;
on lui prit sa folie et l' on en fit de l' ordre :
et ses railleurs d' antan ne savaient plus où mordre
le battant de tocsin qui sautait dans sa voix.

Son image d' airain sacra le carrefour,
d' où l' on voyait briller, agrandi de mystère,
son front suprême et clair et large et comme austère
dans le tumulte et la rage des jours.




La mort

Avec ses larges corbillards
ornés de plumes majuscules,
par les matins et les brouillards,
la mort circule.

Parée et noire et opulente,
tambours voilés, musiques lentes,
avec ses larges corbillards,
ornés de pâles lampadaires,
la mort s' étale et s' exagère.

Sous les porches illuminés,
pareils aux nocturnes trésors,
les gros cercueils écussonnés
-larmes d' argent et blasons d' or-
écoutent l' heure éclatante des glas
que les cloches cassent, là-bas ;
l' heure qui tombe, avec des bonds
et des sanglots, sur les maisons,
l' heure qui meurt sur les demeures,
avec des bonds et des sanglots de plomb.

Parée et noire et opulente,
au cri des orgues violentes
qui la célèbrent,
la mort toute en ténèbres
règne, comme une idole assise,
sous la coupole des églises.

Des feux tordus comme des hydres,
buissonnent clairs, autour du catafalque immense,
où des anges, tenant des faulx et des clepsydres,
dressent leur véhémence,
clairons dardés, vers le néant.

Le vide en est grandi sous le transept béant ;
de pâles voix d' enfants
à l' infini crient l' agonie,
par à travers ces ironies.

Tandis que les hautes murailles
montent, comme des linceuls blancs,
autour du bloc formidable et branlant
de ces coupables funérailles.

Drapée en noir et familière,
la mort s' en va le long des rues
longues et linéaires.

Drapée en noir, comme le soir,
la vieille mort agressive et bourrue
s' en va par les quartiers
des boutiques et des métiers,
en carrosse qui se rehausse
de gros lambris exorbitants,
couleur d' usure et d' ancien temps.

Drapée en noir, la mort
cassant entre ses mains, le sort
des gens méticuleux et réfléchis
qui s' exténuent, en leurs logis,
vainement, à faire fortune ;
la mort soudaine et importune
les met en ordre dans leurs bières
comme des fardes régulières.

Et les cloches sonnent péniblement
un malheureux enterrement,
sur le défunt, que l' on trimballe,
par les églises colossales,
vers un coin d' ombre, où quelques cierges,
pauvres flammes, brûlent, devant la Vierge.

Vêtue en noir et besogneuse,
la mort gagne jusqu' aux faubourgs,
en charriot branlant et lourd,
avec de vieilles haridelles
qu' elle flagelle
chaque matin, vers quels destins ?

Vêtue en noir,
la mort enjambe le trottoir
et l' égoût pâle, où se mirent les bornes,
une à une, qui vont là-bas, vers les champs mornes ;
et leste et droite et dédaigneuse
gagne les escaliers et s' arrête sur les paliers
où l' on entend pleurer et sangloter,
derrière la porte entr' ouverte,
des gens laissant l' espoir tomber, inerte.

Et dans la pluie indéfinie,
une petite église de banlieue,
très maigrement, tinte un adieu,
sur la bière de sapin blanc
qui se rapproche, avec des gens dolents,
par les routes, silencieusement.

Telle la mort journalière et logique
qui fait son oeuvre et la marque de croix
et d' adieux mornes et de voix
criant vers l' inconnu leurs espoirs liturgiques.

Mais d' autres fois, c' est la mort grande et sa
légende,
avec son aile (...) ramante,
vers les villes de l' épouvante.

Un ciel en fusion plombe la terre moite ;
des tours noires s' étirent droites
telles des bras, dans la terreur des crépuscules ;
les nuits tombent comme épaissies,
les nuits lourdes, les nuits moisies,
où, dans l' air gras et la chaleur rancie,
tombereaux pleins, la mort circule,
ample et géante comme l' ombre,
du haut en bas des maisons sombres,
on l' écoute glisser muette et haletante.

La peur du jour qui vient, la peur de toute attente,

la peur de tout instant qui se décoche
persécute les coeurs, partout,
et redresse, soudain, en leur sueur, debout,
ceux qui, vers les minuits, songent au matin proche.

Les hôpitaux gonflés de maladies,
avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres rouges,
fixent le ciel nocturne, où rien ne bouge
ni ne répond aux détresses brandies.

Les égouts roulent le poison
et les acides et les chlores,
couleur de nacre et de phosphore,
vainement tuent sa floraison.

De gros bourdons résonnent
pour tout le monde, pour personne ;
les églises ont barricadé leur seuil,
devant la masse des cercueils.

Comme des bateaux noirs que repousse le havre,
la pourriture, elle est, là-bas,
numérotée en tas ;
et la prière même a peur de ces cadavres.

Et l' on entend, en galops éperdus,
la mort passer et les bières que l' on transporte
aux nécropoles, dont les portes,
ni nuit ni jour, ne ferment plus.

Tragique et noire et légendaire,
les pieds gluants, les gestes fous,
la mort balaie en un grand trou
la ville entière au cimetière.

 


La recherche

Chambres claires, tours et laboratoires,
avec, sur leurs frises, les sphinx évocatoires
et vers le ciel, braqués, les télescopes d' or.

Blocs de lumière éclatés en trésors,
cristaux monumentaux et minéraux jaspés,
glaives de soleil vierge, en des prismes trempés,
creusets ardents, godets rouges, flammes fertiles,
où se transmuent les poussières subtiles ;
instruments nets et délicats,
ainsi que des insectes,
ressorts tendus et balances correctes,
cônes, segments, angles, carrés, compas,
sont là, vivant et respirant dans l' atmosphère
de lutte et de conquête autour de la matière.

C' est la maison de la science au loin dardée,
obstinément par à travers les faits jusqu' aux idées.

Dites ! Quels temps versés au gouffre des années,
et quelle angoisse ou quel espoir des destinées,
et quels cerveaux chargés de noble lassitude
a-t-il fallu pour faire un peu de certitude ?

Dites ! L' erreur plombant les fronts ; les bagnes
de la croyance où le savoir marchait au pas ;
dites ! Les premiers cris, là-haut, sur la montagne,
tués par les bruits sourds de la foule d' en bas.

Dites ! Les feux et les bûchers ; dites ! Les claies ;
les regards fous, en des visages d' effroi blanc ;
dites ! Les corps martyrisés, dites ! Les plaies
criant la vérité, avec leur bouche en sang.

C' est la maison de la science au loin dardée,
obstinément, par à travers les faits jusqu' aux idées.

Avec des yeux
méticuleux ou monstrueux,
on y surprend les croissances ou les désastres
s' échelonner, depuis l' atôme jusqu' à l' astre.

La vie y est fouillée, immense et solidaire,
en sa surface ou ses replis miraculeux,
comme la mer et ses gouffres houleux,
par le soleil et ses mains d' or myriadaires.

Chacun travaille, avec avidité,
méthodiquement lent, dans un effort d' ensemble ;
chacun dénoue un noeud, en la complexité
des problèmes qu' on y rassemble ;
et tous scrutent et regardent et prouvent,
tous ont raison-mais c' est un seul qui trouve !

Ah celui-là, dites ! De quels lointains de fête ;
il vient, plein de clarté et plein de jour,
dites ! Avec quelle flamme au coeur et quel amour
et quel espoir illuminant sa tête ;
dites ! Comme à l' avance et que de fois
il a senti vibrer et fermenter son être
du même rythme que la loi
qu' il définit et fait connaître.

Comme il est simple et clair devant les choses
et humble et attentif, lorsque la nuit
glisse le mot énigmatique en lui
et descelle ses lèvres closes ;
et comme en s' écoutant, brusquement, il atteint,
dans la forêt toujours plus fourmillante et verte,
la blanche et nue et vierge découverte
et la promulgue au monde ainsi que le destin.

Et quand d' autres, autant et plus que lui,
auront à leur lumière incendié la terre
et fait crier l' airain des portes du mystère,
-après combien de jours, combien de nuits,
combien de cris poussés vers le néant de tout,
combien de voeux défunts, de volontés à bout
et d' océans mauvais qui rejettent les sondes-
viendra l' instant, où tant d' efforts savant et
ingénus,
tant de génie et de cerveaux tendus vers l' inconnu,
quand même, auront bâti sur des bases profondes
et jaillissant au ciel, la synthèse des mondes !

C' est la maison de la science au loin dardée,
vers l' unité de toutes les idées.

 


Les idées

Sur la ville, dont les affres flamboient,
règnent, sans qu' on les voie,
mais évidentes, les idées.

On les rêve parmi les brumes, accoudées
en des lointains, là-haut, près des soleils.

Aubes rouges, midis fumeux, couchants vermeils,
dans le tumulte violent des heures,
elles demeurent ;
et leur âme, par au-delà du temps et de l' espace,
s' éternise, devant les flux et les reflux qui passent.

Et la première et la plus vaste, c' est la force
épanouie ou souterraine,
multipliée en poings, en bras, en torses,
ou tout à coup sereine,
dans un cerveau suprême et foudroyant.

Par à travers l' or effrayant,
les cris, la chair, le sang, la lie,
elle apparaît : celle qui tend ou qui délie
l' énorme effort humain bandé vers la folie.

Depuis que se mangent ou se fécondent
à chaque instant qui naît, qui meurt, les mondes,
l' atome est vibrant d' elle.

Elle est l' ardeur de la conquête universelle.

Indifférente au bien, au mal, mais haletante
en chaque assaut dont les cités sont fermentantes,
elle érige la gloire en beau geste dans l' air,
ou bien allume, à coups d' éclairs,
par la nuit sourde où rien ne bouge,
le crime immense avec la mort à son poing rouge.
Et voici la justice et la pitié, jumelles ;
mères au double coeur dont les claires mamelles
versent le jour clément et se penchent vers tous.

Ceux d' aujourd' hui les affichent deux ennemies
luttant avec des cris et des antinomies,
au nom de Christ, le maître abominable ou doux,
selon celui qui interprète ses paroles.

La loi qui est déesse, on la proclame idole ;
et les codes sont des meutes qu' on dresse à mordre ;
et la peur règne-mais l' ordre,
qui doit s' ouvrir comme une grande fleur
libre et vivre, malgré ses milliers de pétales,
dont nul n' a comprimé l' ardeur,
puisera l' équité dans la bonté totale.

Oh ! L' avenir montré tel qu' un pays de flamme,
comme il est beau devant les âmes,
qui, malgré l' heure, ont confiance en leur vouloir.

Tant de siècles ne détiennent l' espoir,
depuis mille et mille ans, indestructible,
sans que tous les désirs ligués, frappant la cible,
ne tuent un jour la haine et n' instaurent l' amour.
La conscience humaine est sculptée en contours
puissants et délicats que, sans cesse, elle affine,
pour transmuer sa vie en facultés divines
et créer son bonheur et s' affirmer : un dieu ;
le futur éclatant est un oiseau de feu,
dont les plumes, une par une,
se détachant de l' aile et retombant vers nous,
frôlent de flamme et de splendeur nos regards fous.
Et plus haute que n' est la force et la justice,
par au-delà du vrai, du faux, de l' équité,
plus loin que l' innocence ou que le vice,
luit la beauté.

Touffue et claire,
méduse ténébreuse et minerve solaire,
fondant le double mythe en unique splendeur,
elle épouvante de grandeur.

Sublime, elle a pour prêtres les génies
qui communient
de la lumière de ses yeux ;
les temps sont datés d' elle et marchent glorieux,
selon que son vouloir les prend pour ostiaires ;
son poing crispé saisit les mille éclairs contraires
et les assemble et les resserre et les unit,
pour tordre et pour forger d' un coup, tout l' infini.
La rose égypte et la Grèce dorée
jadis, aux temps des dieux, l' ont instaurée
en des temples d' où s' envolait l' oracle ;
et Paris et Florence ont rêvé le miracle
d' être, à leur tour, l' autel où ses pieds clairs,
vibrants d' ailes, se poseraient sur l' univers.

Aujourd' hui même, elle apparaît dans les fumées
les yeux offerts, les mains encor fermées,
le corps exalté d' or et de soleil ;
un feu nouveau d' entre ses doigts vermeils
glisse et provoque aux conquêtes certaines,
mais les marteaux brutaux des tapages modernes
cassent un bruit si fort, sous les cieux ternes,
que son appel vers ses fervents s' entend à peine.

Et néanmoins elle est la totale harmonie
qui se transforme et se restaure à l' infini,
par à travers les mille efforts que l' on croit vains.

Elle est la clef du cycle humain,
elle suggère à tous l' existence parfaite,
la simple joie et l' effort éperdu,
vers les temps clairs, baignés de fête
et sonores, là-bas, d' un large accord inentendu.

Quiconque espère en elle est au delà de l' heure
qui frappe aux cadrans noirs de sa demeure ;
et tandis que la foule abat, dans la douleur,
ses pauvres bras tendus vers la splendeur,
parfois, déjà, dans le mirage, ou quelque âme s' isole,
la beauté passe-et dit les futures paroles.

Sur la ville, d' où les affres flamboient,
règnent, sans qu' on les voie,
mais évidentes, les idées.
 



Vers le futur

ô race humaine aux astres d' or nouée,
as-tu senti de quel travail formidable et battant,
soudainement, depuis cent ans,
ta force immense est secouée ?

Du fond des mers, à travers terre et cieux,
jusques à l' or errant des étoiles perdues,
de nuit en nuit et d' étendue en étendue,
se prolonge là-haut le voyage des yeux.

Tandis qu' en bas les ans et les siècles funèbres,
couchés dans les tombeaux stratifiés des temps,
sont explorés, de continent en continent,
et surgissent poudreux et clairs de leurs ténèbres.

L' archarnement à tout peser, à tout savoir,
fouille la forêt drue et mouvante des êtres
et malgré la broussaille où tel pas s' enchevêtre
l' homme conquiert sa loi des droits et des devoirs.

Dans le ferment, dans l' atôme, dans la poussière,
la vie énorme est recherchée et apparaît.

Tout est capté dans une infinité de rets
que serre ou que distend l' immortelle matière.

Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier,
chacun troue à son tour le mur noir des mystères
et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires,
l' être nouveau se sent l' univers tout entier.

Et c' est vous, vous les villes,
debout
de loin en loin, là-bas, de l' un à l' autre bout
des plaines et des domaines
qui concentrez en vous assez d' humanité,
assez de force rouge et de neuve clarté,
pour enflammer de fièvre et de rage fécondes
les cervelles patientes ou violentes
de ceux
qui découvrent la règle et résument en eux,
le monde.

L' esprit des campagnes était l' esprit de Dieu ;
il eut la peur de la recherche et des révoltes,
il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux
et sous les chars en feu des nouvelles récoltes.

La ruine s' installe et souffle aux quatre coins
d' où s' acharnent les vents, sur la plaine finie,
tandis que la cité lui soutire de loin
ce qui lui reste encor d' ardeur dans l' agonie.

L' usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ;
la fumée à flots noirs rase les toits d' église ;
l' esprit de l' homme avance et le soleil couchant
n' est plus l' hostie en or divin qui fertilise.

Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés
de leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie ;
jardins pour les efforts et les labeurs lassés,
coupes de clarté vierge et de santé remplies ?

Referont-ils, avec l' ancien et bon soleil,
avec le vent, la pluie et les bêtes serviles,
en des heures de sursaut libre et de réveil,
un monde enfin sauvé de l' emprise des villes ?

Ou bien deviendront-ils les derniers paradis
purgés des dieux et affranchis de leurs présages,
où s' en viendront rêver, à l' aube et aux midis,
avant de s' endormir dans les soirs clairs, les sages ?

En attendant, la vie ample se satisfait
d' être une joie humaine, effrénée et féconde ;
les droits et les devoirs ? Rêves divers que fait
devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde !
 

 

(Recueil : Les visages de la vie  - 1899)

L'attente

Et c'est au long de ces pays de sépulture, 
En ces marais, qui sont bourbeux depuis mille ans, 
Que j'amarre, ce soir, mon désir d'aventure, 
Comme un brusque voilier fragile et violent.

J'ai délaissé, là-bas, les quais lointains, 
D'où s'exaltait et naviguait, dans les matins, 
Inassouvie, 
Avec le vieux butin du monde en ses flancs clairs, 
Avec ses pavillons ameutant l'air, 
L' Éternelle, qui est la vie.

Ici, le silence pèse de tout son poids 
Sur un enclos bordé de dunes ; 
Les mains obliques de la lune 
Y caressent, sous les cieux froids, 
D'énormes rangs de tombeaux blancs.

Des branchages, pareils à des vertèbres, 
Pendant, cassés, autour de troncs massifs et lourds ; 
De gros oiseaux de vair et de velours, 
A vol torpide et lent, y foulent les ténèbres.
Clepsydres d'or, crânes et torches, 
Mains de granit heurtant le seuil des porches, 
Ailes de pierre et leurs pennes de fer, 
Feuilles jaunes jonchant les dalles, 
Oh ! tout l'automne et tout l'hiver 
De la mort immémoriale.

Oh ! l'âpre cimetière épars de l'humaine pensée ! 
La montante Babel écroulée en tombeaux, 
Où toute une splendeur d'espoir et de flambeaux, 
Contre le sol, est écrasée, 
Tandis qu'en haut, toujours, les merveilleux mystères 
Ouvrant leurs espaliers de feux, au firmament, 
Tendent, mais dans la nuit, leurs fruits de diamant 
Vers les angoisses de la terre.

Pourtant, a-t-on lancé au fond des cieux, 
Pour les capter, 
De merveilleux filets ; 
A-t-on fixé et ajusté, 
L'autre après l'un, les faits après les faits ; 
A-t-on dressé des échelles fragiles 
Dont la raison affermissait chaque échelon, 
Avec des doigts agiles ; 
A-t-on construit, pour les atteindre, 
De siècle à siècle et d'âge en âge, 
Sans se lasser jamais, ni sans se plaindre, 
De blancs et merveilleux échafaudages ? 
Et néanmoins, voici le cimetière épars, 
La montante Babel écroulée en tombeaux, 
Où la pensée est morcelée et dispersée 
En blocs hagards 
Et en mornes flambeaux.

C'est que celui qu'on attendait n'est point venu, 
Celui, dont la nature entière 
Assemblera, un jour, la subtile matière 
En des creusets puissants non encore connus ; 
C'est que la race ardente et fine, 
Dont il sera la fleur, 
N'a point multiplié ses milliers de racines 
Jusqu'au tréfonds des profondeurs ; 
C'est que le passé mort domine encor et capte 
Trop fortement, toute vigueur de volonté, 
Pour que l'esprit, d'un large effort s'adapte 
A son milieu nouveau de vérité ; 
C'est que tout homme enfin n'écoute point assez 
Le sommeil d'avenir qu'il tient, en soi-même, bercé, 
Et qu'il entend sous les grands cieux solennisés, 
Rêver, à mots divins, la nuit, dans le silence.

Mon coeur, est-il un voeu de joie et de vaillance 
Plus superbe à former, que d'être, 
Un jour, le héraut pur de ce prodige à naître ; 
Que de dompter déjà pour sa large victoire, 
Les blancs chevaux du vierge orgueil et de la gloire ?

Oh vous, mes mains, restez nettes et belles, 
Oh vous, mes yeux, restez clairs, mais fermés, 
En attendant le tranquille rebelle 
Que les siècles auront subtilement formé, 
Pour découvrir, à coups d'audace et de génie, 
Les mots qui recèlent toute harmonie 
Et réunir notre esprit et le monde, 
Dans les deux mains d'une très simple loi profonde.

 

La foule

En ces villes d'ombre et d'ébène 
D'où s'élèvent des feux prodigieux ; 
En ces villes, où se démènent, 
Avec leurs chants, leurs cris et leurs blasphèmes, 
A grande houle, les foules ; 
En ces villes soudain terrifiées 
De révolte sanglante et de nocturne effroi, 
Je sens bondir et s'exalter en moi 
Et s'épandre, soudain, mon coeur multiplié. 
La fièvre, avec de frémissantes mains, 
La fièvre au cours de la folie et de la haine 
M'entraîne 
Et me roule, comme un caillou, par les chemins. 
Tout calcul tombe et se supprime, 
Le coeur s'élance ou vers la gloire ou vers le crime ; 
Et tout à coup je m'apparais celui 
Qui s'est, hors de soi-même, enfui 
Vers le sauvage appel des forces unanimes.
Soit rage, ou bien amour, ou bien démence, 
Tout passe en vol de foudre, au fond des consciences ; 
Tout se devine, avant qu'on ait senti 
Le clou d'un but certain entrer dans son esprit.

Des gens hagards courent avec des torches, 
Une rumeur de mer s'engouffre, au fond des porches, 
Murs, enseignes, maisons, palais et gares, 
Dans le soir fou, devant mes yeux, s'effarent ; 
Sur les places, les poteaux d'or de la lumière 
Tendent, vers les cieux noirs, des feux qui s'exaspèrent ;
Un cadran luit, couleur de sang, au front de tours ; 
Qu'un tribun parle, au coin d'un carrefour, 
Avant que l'on saisisse un sens dans ses paroles, 
Déjà l'on sait son geste - et c'est avec fureur 
Qu'on outrage le front lauré d'un empereur 
Et qu'on brise l'autel d'où s'impose l'idole.

La nuit est fourmillante et terrible de bruit ; 
Une électrique ardeur brûle dans l'atmosphère ; 
Les coeurs sont à prendre ; l'âme se serre 
En une angoisse énorme et se délivre en cris ; 
On sent qu'un même instant est maître 
D'épanouir ou d'écraser ce qui va naître ; 
Le peuple est à celui que le destin 
Dota d'assez puissantes mains 
Pour manceuvrer la foudre et les tonnerres 
Et dévoiler, parmi tant de lueurs contraires, 
L'astre nouveau que chaque ère nouvelle 
Choisit pour aimanter la vie universelle.

Oh ! dis, sens-tu qu'elle est belle et profonde, 
Mon coeur, 
Cette heure 
Qui sonne et chante au coeur du monde ?
Que t'importent et les vieilles sagesses 
Et les soleils couchants des dogmes sur la mer 
Voici l'heure qui bout de sang et de jeunesse, 
Voici la violente et merveilleuse ivresse 
D'un vin si fort que rien n'y semble amer. 
Un vaste espoir, venu de l'inconnu, déplace 
L'équilibre ancien dont les âmes sont lasses ;
La nature paraît sculpter 
Un visage nouveau à son éternité ; 
Tout bouge - et l'on dirait les horizons en marche. 
Les ponts, les tours, les arches 
Tremblent, au fond du sol profond. 
La multitude et ses brusques poussées 
Semblent faire éclater les villes oppressées, 
Le temps est là des débâcles et des miracles 
Et des gestes d'éclair et d'or, 
Là-bas, au loin, sur les Thabors.

Comme une vague en des fleuves perdue, 
Comme une aile effacée au fond de l'étendue, 
Engouffre-toi, 
Mon coeur, en ces foules battant les capitales 
De leurs. fureurs et de leurs rages triomphales ; 
Vois s'irriter et s'exalter 
Chaque clameur, chaque folie et chaque effroi ; 
Fais un faisceau de ces milliers de fibres, 
Muscles tendus et nerfs qui vibrent ; 
Aimante et réunis tous ces courants 
Et prends 
Si large part à ces brusques métamorphoses 
D'hommes et de choses, 
Que tu sentes l'obscure et formidable loi 
Qui les domine et les opprime 
Soudainement, à coups d'éclairs, s'inscrire en toi.
Mets en accord ta vie avec les destinées
Que la foule, sans le savoir, 
Promulgue, en cette nuit d'angoisse illuminée. 
Ce que sera demain, le droit on le devoir, 
Seule, elle en a l'instinct profond ; 
Et l'univers total travaille et collabore, 
Avec des milliers de causes qu'on ignore, 
A chaque effort vers le futur qu'elle élabore, 
Rouge et tragique, à l'horizon. 
Oh ! l'avenir, comme on l'écoute 
Crever le sol, casser les voûtes, 
En ces villes d'ébène et d'or, où l'incendie 
Rôde comme un lion dont les crins s'irradient ; 
Minute unique, où les siècles tressaillent ; 
Noeud que les victoires dénouent dans les batailles ;
Grande heure, où les aspects du monde changent, 
Où ce qui fut juste et sacré paraît étrange, 
Où l'on monte vers les sommets d'une autre foi, 
Où la foule maîtresse enfin de sa colère, 
Comptant et recomptant ses longs maux séculaires 
Sur le bloc de sa force érige un nouveau droit. 
En ces villes soudain terrifiées 
De fête rouge et de nocturne effroi, 
Pour te grandir et te magnifier, 
Mon âme, enferme-toi.

 

 

(Recueil : Les heures claires  1896-1905-1911

Au clos de notre amour, l'été se continue

Au clos de notre amour, l'été se continue :
Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue ;
Des pétales pavoisent
- Perles, émeraudes, turquoises -
L'uniforme sommeil des gazons verts 
Nos étangs bleus luisent, couverts 
Du baiser blanc des nénuphars de neige ;
Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges ;
Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur ;
De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs ;
Et, comme des bulles légères, mille abeilles
Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles.

L'air est si beau qu'il paraît chatoyant ;
Sous les midis profonds et radiants
On dirait qu'il remue en roses de lumière ;
Tandis qu'au loin, les routes coutumières
Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
A l'horizon nacré, montent vers le soleil.

Certes, la robe en diamants du bel été 
Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté.
Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes,
Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.

 

Vivons, dans notre amour et notre ardeur

Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
Vivons si hardiment nos plus belles pensées
Qu'elles s'entrelacent harmonisées
A l'extase suprême et l'entière ferveur,

Parce qu'en nos âmes pareilles,
Quelque chose de plus sacré que nous
Et de plus pur, et de plus grand s'éveille,
Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.

Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
Pour humblement le définir
Et que si rare et si puissant en soit le charme,
Qu'à le goûter nos coeurs soient près de défaillir.

Restons quand même, et pour toujours, les fous
De cet amour implacable
Et les fervents, à deux genoux,
Du Dieu soudain qui règne en nous,
Si violent et si ardemment doux
Qu'il nous fait mal et nous accable.
 

 

Viens lentement t'asseoir

Viens lentement t'asseoir
Près du parterre dont le soir
Ferme les fleurs de tranquille lumière, 
Laisse filtrer la grande nuit en toi :
Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi 
Trouble notre prière.

Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire :
Voici le firmament plus net et translucide 
Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside ; 
Et puis voici le ciel qui regarde à travers.

Les mille voix de l'énorme mystère
Parlent autour de toi,
Les mille lois de la nature entière
Bougent autour de toi,
Les arcs d'argent de l'invisible
Prennent ton âme et sa ferveur pour cible. 
Mais tu n'as peur, oh ! simple coeur, 
Mais tu n'as peur, puisque ta foi 
Est que toute la terre collabore
A cet amour que fit éclore
La vie et son mystère en toi.

Joins donc les mains tranquillement
Et doucement adore ;
Un grand conseil de pureté 
Flotte, comme une étrange aurore, 
Sous les minuits du firmament.

 

 

(Recueil : Les heures d'après-midi - 1905

C'est la bonne heure où la lampe s'allume 

C'est la bonne heure où la lampe s'allume :
Tout est si calme et consolant, ce soir,
Et le silence est tel, que l'on entendrait choir 
Des plumes.

C'est la bonne heure où, doucement, 
S'en vient la bien-aimée,
Comme la brise ou la fumée,
Tout doucement, tout lentement.

Elle ne dit rien d'abord - et je l'écoute ;
Et son âme, que j'entends toute, 
Je la surprends luire et jaillir 
Et je la baise sur ses yeux.

C'est la bonne heure où la lampe s'allume,
Où les aveux
De s'être aimés le jour durant,
Du fond du coeur profond mais transparent, 
S'exhument.

Et l'on se dit les simples choses :
Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin ;
La fleur qui s'est ouverte, 
D'entre les mousses vertes ;
Et la pensée éclose en des émois soudains, 
Au souvenir d'un mot de tendresse fanée 
Surpris au fond d'un vieux tiroir, 
Sur un billet de l'autre année.

 

C'était en juin, dans le jardin

C'était en juin, dans le jardin,
C'était notre heure et notre jour ;
Et nos yeux regardaient, avec un tel amour,
Les choses,
Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient
Et nous voyaient et nous aimaient
Les roses.

Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais :
Les insectes et les oiseaux
Volaient dans l'or et dans la joie 
D'un air frêle comme la soie ;
Et nos baisers étalent si beaux
Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.

On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure
Et veut le ciel entier pour resplendir ;
Toute la vie entrait, par de douces brisures, 
Dans notre être, pour le grandir.

Et ce n'étaient que cris invocatoires,
Et fous élans et prières et voeux,
Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
Afin de croire.

 

Avec mes sens, avec mon coeur ... 

Avec mes sens, avec mon coeur et mon cerveau, 
Avec mon être entier tendu comme un flambeau 
Vers ta bonté et vers ta charité 
Sans cesse inassouvies, 
Je t'aime et te louange et je te remercie 
D'être venue, un jour, si simplement, 
Par les chemins du dévouement, 
Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie. 

Depuis ce jour, 
Je sais, oh ! quel amour 
Candide et clair ainsi que la rosée 
Tombe de toi sur mon âme tranquillisée. 

Je me sens tien, par tous les liens brûlants 
Qui rattachent à leur brasier les flammes ; 
Toute ma chair, toute mon âme 
Monte vers toi, d'un inlassable élan ; 
Je ne cesse de longuement me souvenir 
De ta ferveur profonde et de ton charme, 
Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir, 
Délicieusement, d'inoubliables larmes. 

Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli, 
Avec le désir fier d'être à jamais celui 
Qui t'est et te sera la plus sûre des joies. 
Toute notre tendresse autour de nous flamboie ; 
Tout écho de mon être à ton appel répond ; 
L'heure est unique et d'extase solennisée 
Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front, 
Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées. 

 

Si d'autres fleurs décorent la maison

Si d'autres fleurs décorent la maison
Et la splendeur du paysage,
Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,
Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.

Dites de quels lointains profonds et inconnus
Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,
Avec du soleil sur leurs ailes ?

Juillet a remplacé Avril dans le jardin
Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,
L'espace est chaud et le vent frêle ;
Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,
Et l'été passe, en sa robe de diamants
Et d'étincelles.

 

Roses de juin, vous les plus belles

Roses de juin, vous les plus belles,
Avec vos coeurs de soleil transpercés ;
Roses violentes et tranquilles, et telles
Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés ;
Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
Ou s'apaisent, au va-et-vient du vent,
Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant ;
Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
Roses de volupté en vos gaines de mousse,
Vous qui passez les jours du plein été
A vous aimer, dans la clarté ;
Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
Oh ! que pareils à vous nos multiples désirs,
Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent !
 

 

 

(Recueil : Les heures du soir  - 1905)

Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
Baise-les longuement, car ils t'auront donné
Tout ce qui peut tenir d'amour passionné
Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau,
Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
Pour que s'imprime et dure en eux la seule image
Qu'ils garderont dans le tombeau.
Et que je sente, avant que le cercueil ne se cloue,
Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains,
Et que près de mon front, sur les pales coussins,
Une suprême fois se repose ta joue.
Et qu'après je m'en aille au loin avec mon coeur
Qui te conservera une flamme si forte
Que même à travers la terre compacte et morte
Les autres morts en sentiront l'ardeur.

 

Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume

Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume
Poussaient au bord de nos chemins
Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains
Et tes cheveux avec des plumes.

L'ombre était bienveillante à nos pas réunis
En leur marche, sous le feuillage ;
Une chanson d'enfant nous venait d'un village
Et remplissait tout l'infini.

Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne
Sous la garde des longs roseaux
Et le beau front des bois reflétait dans les eaux
Sa haute et flexible couronne.

Et tous les deux, sachant que nos coeurs formulaient
Ensemble une même pensée,
Nous songions que c'était notre vie apaisée
Que ce beau soir nous dévoilait.

Une suprême fois, tu vis le ciel en fête
Se parer et nous dire adieu ;
Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux
Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes.

 

En ce rugueux hiver..

En ce rugueux hiver où le soleil flottant
S'échoue à l'horizon comme une lourde épave, 
J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave 
Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps.

Et plus je le redis, plus ma voix est ravie 
Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon coeur, 
Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur 
Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie.

Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort 
Je le répète avec ma voix toujours la même 
Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême 
Je le prononcerai à l'heure de la mort !

 

Mets ta chaise près de la mienne 

Mets ta chaise près de la mienne 
Et tends les mains vers le foyer 
Pour que je voie entre tes doigts 
La flamme ancienne 
Flamboyer ; 
Et regarde le feu 
Tranquillement, avec tes yeux 
Qui n'ont peur d'aucune lumière 
Pour qu'ils me soient encore plus francs 
Quand un rayon rapide et fulgurant 
Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire.

Oh ! que notre heure est belle et jeune encore 
Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or 
Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche 
Et qu'une lente et douce fièvre 
Que nul de nous ne désire apaiser, 
Conduit le sûr et merveilleux baiser 
Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.

Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, 
Dans ta chair accueillante et doucement pâmée 
Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie ! 
Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras 
Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, 
Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, 
Tranquillement, près de ton coeur, reposera.

Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle 
Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle 
Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur 
Et qu'après le désir criant sa violence 
J'entends se rapprocher le régulier bonheur 
Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.

 

 

(Recueil : La multiple splendeur -1906)



le monde
le monde est fait avec des astres et des
hommes.
là-haut,
depuis quels temps à tout jamais silencieux,
là-haut,
en quels jardins profonds et violents des cieux,
là-haut,
autour de quels soleils,
pareils
à des ruches de feux,
tourne, dans la splendeur de l' espace énergique,
l' essaim myriadaire et merveilleux
des planètes tragiques?



Tel astre, on ne sait quand, leur a donné l' essor
ainsi qu' à des abeilles;
et les voici, volant parmi les fleurs, les treilles
et les jardins de l' éther d' or;
et voici que chacune, en sa ronde éternelle,
qui s' éclaire la nuit, qui se voile le jour,
va, s' éloigne, revient, mais gravite toujours,
autour de son étoile maternelle.
ô ce tournoiement fou de lumières ardentes!
Ce grand silence blanc et cet ordre total
présidant à la course effrénée et grondante
des orbes d' or, autour de leur brasier natal;
et ce pullulement logique et monstrueux;
et ces feuilles de flamme, et ces buissons de feux
poussant toujours plus loin, grimpant toujours
plus haut,
naissant, mourant, ou se multipliant eux-mêmes
et s' éclairant et se brûlant entre eux,
ainsi que les joyaux
d' un insondable étagement de diadèmes.



La terre est un éclat de diamant tombé,
on ne sait quand, jadis, des couronnes du ciel.
Le froid torpide et lent, l' air humide et plombé
ont apaisé son feu brusque et torrentiel;
les eaux des océans ont blêmi sa surface;
les monts ont soulevé leur échine de glaces;
les bois ont tressailli, du sol jusques au faîte,
d' un rut ou d' un combat rouge et noueux de bêtes;
les désastres croulant des levants aux ponants
ont tour à tour fait ou défait les continents;
là-bas où le cyclone en ses colères bout,
les caps se sont dressés sur le flot âpre et fou;
l' effort universel des heurts, des chocs, des
chutes,
en sa folie énorme a peu à peu décru
et lentement, après mille ans d' ombre et de lutte,
l' homme, dans le miroir de l' univers, s' est
apparu.
Il fut le maître
qui, tout à coup,
avec son torse droit, avec son front debout,



s' affirmait tel-et s' isolait de ses ancêtres.
Et la terre, avec ses jours, avec ses nuits,
immensément, à l' infini,
de l' est à l' ouest s' étendit devant lui;
et les premiers envols des premières pensées
du fond d' une cervelle humaine
et souveraine
eut lieu sous le soleil.
Les pensées!
ô leurs essors fougueux, leurs flammes dispersées,
leur rouge acharnement ou leur accord vermeil!
Comme là-haut les étoiles criblaient la nue
elles se constellaient sur la plaine inconnue;
elles roulaient dans l' espace, telles des feux,
gravissaient la montagne, illuminaient le fleuve
et jetaient leur parure universelle et neuve
de mer en mer, sur les pays silencieux.



Mais pour qu' enfin s' établît l' harmonie
au sein de leurs tumultes d' or
comme là-haut toujours, comme là-haut encor,
pareils
à des soleils,
apparurent et s' exaltèrent,
parmi les races de la terre,
les génies.
Avec des coeurs de flamme et des lèvres de miel,
ils disaient simplement le verbe essentiel,
et tous les vols épars dans la nuit angoissée
se rabattaient vers la ruche de leur pensée.
Autour d' eux gravitaient les flux et les remous
de la recherche ardente et des problèmes fous;
l' ombre fut attentive à leur brusque lumière;
un tressaillement neuf parcourut la matière;
les eaux, les bois, les monts se sentirent légers
sous les souffles marins, sous les vents bocagers;
les flots semblaient danser et s' envoler les
branches,
les rocs vibraient sous les baisers de sources
blanches,



tout se renouvelait jusqu' en ses profondeurs:
le vrai, le bien, l' amour, la beauté, la laideur.
Des liens subtils faits de fluides et d' étincelles
composaient le tissu d' une âme universelle
et l' étendue où se croisaient tous ces aimants
vécut enfin, d' après la loi qui règne aux
firmaments.
Le monde est fait avec des astres et des hommes.



le verbe
mon esprit triste, et las des textes et des
gloses,
souvent s' en va vers ceux qui, dans leur prime
ardeur,
avec des cris d' amour et des mots de ferveur,
un jour, les tout premiers, ont dénommé les
choses.
Ne sachant rien,
ils découvraient en s' exaltant
la souffrance, le mal; ou le plaisir, le bien.
Ils confrontaient, à chaque instant,
leur âme étonnée et profonde
avec le monde;
ils se gorgeaient les yeux et le cerveau
de visions et de pensers nouveaux;



ils dévoraient comme une immense proie
la joie
d' aimer et d' admirer si fort
l' universel accord
de la terre et d' eux-mêmes,
qu' ils l' affirmaient soudain avec des cris
suprêmes.
ô ces élans captifs dans le muscle et la chair!
Ces sursauts imprimés aux résilles des nerfs!
Tels cris, flèches d' argent de telle âme bandée,
soudain devenaient mots et atteignaient l' idée;
d' autres, en hésitant, se nuançaient
de mille teintes imprécises;
d' autres ployaient, tombaient, se redressaient,
et tout à coup,
fermes et nets, ils s' imposaient debout,
chantant la franche et divine surprise
des oreilles, des mains, des narines, des yeux,
devant les fruits, les fleurs, les eaux, les bois,
les brises,
et l' or myriadaire tournoyant des cieux.



Mots liés entre vous, mots tendres ou farouches,
la langue fortement vous expulsait des bouches
et terme à terme, avec lenteur, vous accordait;
elle vous modelait comme les doigts, la glaise;
l' homme à vous prononcer respirait plus à l' aise,
et le pas de son corps balancé vous scandait.
Il vous disait, marchant parmi les herbes,
devant les flots, le jour, sous les astres, la
nuit.
Et la réalité se dédoublant ainsi
toute vivante en son esprit,
il s' exaltait et s' avançait comme ébloui
dans ce monde créé par lui:
le verbe.
Dites, les rythmes sourds dans l' univers entier!
En définir la marche et la passante image
en un soudain langage;
les prendre à l' océan rugueux, au mont altier,
aux bonds du vent, à la bataille des tonnerres,
à la douceur d' un pas de femme sur la terre,
à la lueur des yeux, à la pitié des mains,



au surgissement clair d' un être surhumain,
aux tempêtes du rut, aux heurts de la folie,
à tout ce qui se meut, s' étend, se rompt, se lie,
prendre et capter cet infini en un cerveau,
pour lui donner ainsi sa plus haute existence
dans l' infini nouveau
des consciences.
Depuis-oh! Que de jours et de temps ont passé
sur ces premiers balbutiements de l' âme humaine,
et que de rois et de peuples se sont croisés
sur le chemin des mers, des monts et de la plaine,
qui tous, sous le soleil, du levant au couchant,
ont jeté vers l' écho leurs différents langages:
la foule entière y travaillait au cours des âges,
mais les poètes seuls en fixèrent le chant.
C' est qu' en eux seuls survit ample, intacte et
profonde
l' ardeur



dont s' enivrait, devant la terre et sa splendeur,
l' homme naïf et clair aux premiers temps du monde
c' est que le rythme universel traverse encor
comme aux temps primitifs leur corps;
il est mouvant en eux; ils en sont ivres;
nul ne l' apprend aux feuillets morts d' un livre;
tel l' exprime-sait-il comment? -
qui sent en lui si bellement
passer les vivantes idées
avec leur pas sonore, avec leur geste clair
qu' elles règlent d' elles-mêmes l' élan du vers
et les jeux
onduleux
de la rime assouplie ou fermement dardée.



les vieux empires
-par quels chemins de gloire et de martyre,
par quel steppe qui gèle ou quel désert qui bout,
dites, arrivez-vous vers nous,
notre-dame des vieux empires?
-je sais le coeur humain depuis qu' il s' est
tordu,
une première fois, dans les poings de la haine;
le sol n' était encor qu' un bloc de terre ardu,
seule, l' orge sauvage embroussaillait les plaines,
de lourds lions rôdaient au long des fleuves bleus,
l' homme n' avait pour lui que des armes de pierre,
mais la ruse brûlait sous sa creuse paupière,
ses mains taillaient la pointe et découvraient le
feu;



les soirs, quand au couchant les ombres se
prosternent,
des feux rouges flambaient au seuil de ses
cavernes
et le fleuve dont l' eau souple glissait sans bruit
reflétait leurs lueurs jusqu' au fond de la nuit.
-notre-dame des vieux empires,
là-bas, très loin, au fond des orients,
dites, quelle lueur de souvenir s' épand
sur des glaives que l' on voit luire?
-ce fut l' heure du monde où trônèrent les rois,
où la force des bras soumise à leur pensée
fut peu à peu, mais âprement organisée;
le casque épais et dur, le glaive court et droit
couvrait ou défendait les corps fermes et rapides.
Muscles ligneux, torses massifs, fronts
intrépides!
La cruauté naïve incendiait les coeurs:
mordre et tuer valait autant qu' être vainqueur.
On sautait, à grands bonds, dans le taillis des
guerres,



aigus de dards lancés et de piques debout,
taillant, luttant, mourant, avec, dans les yeux
fous, la joie en fièvre et sang des ruts et des
colères.
Et les temples et les tombeaux et les palais
de granit en égypte et de brique en Chaldée
dressaient vers l' infini leurs tours émeraudées;
l' homme inventait les dieux bienveillants ou
mauvais
pour son foyer, son champ, sa vigne et sa
bourgade:
c' était au temps de Naran-Sin, tyran d' Agade,
dans l' élam roux, quand Suse, au pied des monts
d' Anzan,
illuminait, du feu de ses armes, l' Asie.
Là-bas, vers l' ouest, le Nil, avec ses eaux
moisies,
créait, parmi les sables mous, un sol puissant.
Peuples de laboureurs soumis au travail morne,
Isis vous présentait, captif, entre ses cornes,
comme garant de sa puissance, le soleil.
Vous cultiviez vos champs de lumière et de boue
patiemment, avec le soc, avec la houe,
ne voyant que de loin vos pharaons vermeils
la poitrine, sonore et riche d' amulettes,
par l' ouverture en feu des portes violettes,
sortir des murs de Thèbe et gagner le désert.



Et des captifs suivaient traînant aux pieds leurs
fers,
des chevaux hennissaient vers les gloires
sanglantes,
des chars se hérissaient d' armes étincelantes
et des soldats casqués marchaient, le torse droit,
devant le sphinx qui regardait l' âpre poussière
que soulevait leur pas sur le chemin des guerres,
monter et retomber, devant ses yeux sans foi.
-notre-dame des vieux empires,
dites, quel geste immense et fulgurant
a projeté vers vous l' orgueil et le délire
des conquérants?
-ils se nommaient Ramsès, Sargon, Cyrus,
Cambyse.
Leur glaive éblouissait le monde, à coups
d' éclairs,
et les villes d' orgueil, sur leurs siècles
assises,
soudain sentaient fléchir leurs murs aux émaux
clairs
et leurs stèles de pierre où l' on sculptait les
astres.
Aubes de sang, soirs de flamme, nuits de désastre!



Deux peuples se ruaient l' un vers l' autre, pareils
à deux orages fous cognés sous le soleil.
Cyrus barrait l' Euphrate en son cours
millénaire;
il assoiffait et affamait d' abord: sa guerre
-torses fendus, regards éteints, muscles broyés-
mordait jusques au coeur les pays foudroyés.
ô les cris vers les cieux quand mourut Babylone,
avec ses chars, ses tours, ses ponts et ses
pylones
et l' étagère en fleur de ses jardins de lys!
ô le cri de Ninive ou de Persépolis
trouant l' espace entier et frappant les étoiles
tandis qu' au loin fuyaient les drapeaux et les
voiles!
ô le cri souterrain de Korsabad en feu
dont les hauts murs d' émail étaient ornés de dieux
broyant des lions bleus, entre leurs deux mains
fortes,
dont les keroubs ailés gardaient dûment la porte
sans qu' aucun d' eux pourtant en ait barré le seuil
de souverain silence et de pesant orgueil,
à l' heure, où s' écroulaient les tours ensanglantées
avec un bruit fumant de montagne éclatée.



-là-bas, sur les vagues, parmi les vents,
dites, notre-dame des vieux empires,
vers quels astres du soir ou quels soleils levants,
s' en va la troupe immense des navires?
-voici: Tyr règne et rayonne sur l' univers.
Chypre, Rhodes, Argos, la Sicile et Carthage
et les peuples obscurs de l' Adige et du Tage
voient ses vaisseaux cingler vers eux, du bout
des mers.
L' adresse et le calcul, la surprise et l' échange
et les mots que l' on dit pour voiler ce qu' on fait
et les métaux rugueux et les ambres étranges
et les voyages longs vers des pays secrets
d' où l' on voit luire, au fond morne des crépuscules,
tournés vers l' ouest, les fronts des colonnes
d' Hercule,
plaisent à son génie ardent, ferme et réel.
Son peuple écrit les sons, il invente les lettres;
là-haut, quand les buissons des astres
s' enchevêtrent,
il démêle les feux et les signes du ciel.
Sa fièvre et son astuce à chaque gain s' exaltent.



ô son entêtement, au long des jours amers!
Il a construit des quais de marbre et de basalte
dont les môles géants emprisonnent la mer.
C' est lui qui procura la pourpre et les ivoires
et les cèdres massifs et durs à Salomon;
haute Sion, il vit se succéder tes gloires
comme les feux du jour tournent autour d' un mont.
Il a vécu sur l' eau des mers, illuminées
par le vol ample et clair des vents universels,
allant de port en port, autour des archipels,
les mats dardés dans l' or des méditerranées.
-et quand l' ombre se fait et sur Tyr et Sidon,
dites, notre-dame des vieux empires,
quel est au mur des temps le nom
que votre main y vient inscrire?
-oh! Que les bras, les mains, les doigts, le
front, les yeux
des hommes de ce temps sont beaux dans la
lumière!



L' Olympe étincelant, sous sa gloire première,
serre, autour de ses rocs, sa guirlande de dieux.
De sa gaîne de chair pesante et ramassée,
le corps humain souple et musclé se lève droit,
comme de la raison qui tout à coup s' accroît
jaillit, vers des lueurs nouvelles, la pensée.
ô ces frises de marbre, autour des temples blancs,
où s' incruste, dans la pierre dure asservie,
le tumulte apaisé des gestes de la vie!
ô ces piliers quittant le sol d' un pur élan!
ô ces jardins, ces feuillages et ces arcades
où s' en viennent rêver ceux qui suivent Platon!
Leur maître est là, il parle, il prouve, il
persuade
et les ombres des fleurs viennent toucher son
front.
La Grèce est douce et fière; au loin, brillent
les isthmes
et le mont Lycabete et le fleuve Eurotas.
Voici passer Aristote menant au pas
le cortège précis de ses clairs syllogismes;
tout appartient à la sagesse et l' art; tout sert
en cet universel et suprême concert
à rendre, aux yeux de tous, plus belle et plus
profonde
l' idée en or que les hommes se font du monde.



Le drame est né: les poètes clairs et puissants
serrent, entre les liens des strophes souveraines,
le rouge et lourd faisceau des passions humaines
et le plantent dans le soleil ou dans le sang
devant les yeux calmés ou angoissés des foules.
Le peuple vit de gloire et d' orgueil, simplement.
Il domine, retient ou déchaîne ses houles,
mais tout, même sa rage, est un rayonnement.
Il mêle en ses transports la force à l' ironie
et fait surgir, du fond de sa fécondité,
pour qu' ils marquent leur temps d' un sceau
d' éternité,
toujours plus rayonnants et plus hauts ses génies.
-et maintenant que se penchent vers leur déclin
et la Crète et Corinthe et l' Attique et
l' épire
dites, quelle cité couvre au loin l' esquilin,
notre-dame des vieux empires?
-c' est Rome, et ce nom seul évoque l' univers.
Car la plaine et le mont... et le fleuve et la mer



et les villes debout sur les confins du monde
s' hallucinent à voir ses grandes aigles d' or
franchir l' Alpe, l' Atlas, l' Olympe et le Thabor,
s' abattre et les saisir, en leurs serres profondes.
Rome est l' ordre guerrier, la volonté, la loi.
Vaincre n' est qu' un devoir; régner est un exploit.
Elle aime à maintenir sa force en plein silence
et que brille son droit, comme un fer, sur sa lance.
Ceux qui tiennent son pouvoir ferme entre leurs
mains,
tribuns ardents, consuls guerriers, sénateurs
graves
semblent des rois: ils sont des citoyens romains.
Comme un vaisseau foulant les flots sous son
étrave,
Rome s' avance, en écrasant, tranquillement,
tous ceux qui n' ont pas foi en son commandement.
Rome est âpre au combat, juste après la victoire.
La honte des vaincus disparaît dans la gloire
qu' elle leur verse au front dès qu' ils se sont
soumis;
elle protège où qu' ils aillent vivre, ses fils;
dès qu' on la cherche, au bout des terres, on la
trouve.
Elle a puisé son sang dans le lait de la louve
et la rudesse est sa grandeur et sa beauté.
Elle a connu les jours d' ombre et d' adversité



et le crime rôdant autour de ses collines;
oh! Les nocturnes yeux de ses empereurs fous,
les rages de Néron, les ruts de Messaline,
les vestales criant d' amour, sous les cieux roux,
la vigne de la chair pillée, en des nuits folles,
et tout à coup, Rome en flamme, tordant ses bras
et dispersant, au vent de l' infini, là-bas,
la cendre en feu de ce qui fut le Capitole.
Mais néanmoins, toujours, malgré l' affre et le
deuil,
et ses maîtres qui lui mordaient son coeur austère,
Rome resta puissante et droite en son orgueil
et projetant au loin sa force autoritaire.
Quand la brume voilait son coeur violenté,
son poing toujours apparaissait, dans la clarté,
si bien que, sous Trajan, Septime et
Marc-Aurèle,
elle imposa la paix à tous les fronts humains
et que, vivant sans peur, sans fièvre et sans
querelle,
l' univers tout entier fit le rêve romain.
Ainsi, au cours des temps pleins d' ombre ou de
flambeaux,
l' homme s' est fait son corps, son verbe et son
cerveau



et sa demeure, auprès des champs et des rivières,
pour s' y nourrir des fruits bienveillants de la
terre.
Il s' est aimé d' abord en son brutal orgueil;
il a planté les drapeaux de sa force, au seuil
rouge et tumultueux des palais de la vie;
parfois, lorsqu' il sentait les mains de son génie
tenir, entre ses doigts, le sort d' un peuple entier
il s' improvisait roi, tribun, penseur, guerrier,
et les destins sortaient en armes de sa tête.
Bientôt l' ère naquit des nouvelles conquêtes,
la sagesse troua les cieux de son grand vol,
l' art jaillit lumineux, comme une fleur, du sol,
et le marbre et l' écrit devinrent la pensée.
Ce fut la force en fête après la force en deuil,
belles toutes les deux puisqu' elles sont l' orgueil,
la flamme et la splendeur de la vie embrasée.



à la gloire des cieux
l' infini tout entier transparaît sous les voiles
que lui tissent les doigts des hivers radieux
et la forêt obscure et profonde des cieux
laisse tomber vers nous son feuillage d' étoiles.
La mer ailée, avec ses flots d' ombre et de moire,
parcourt, sous les feux d' or, sa pâle immensité;
la lune est claire et ses rayons diamantés
baignent tranquillement le front des promontoires.
S' en vont, là-bas, faisant et défaisant leurs
noeuds,
les grands fleuves d' argent, par la nuit
translucide;
et l' on croit voir briller de merveilleux acides
dans la coupe que tend le lac, vers les monts
bleus.



La lumière, partout, éclate en floraisons
que le rivage fixe ou que le flot balance;
les îles sont des nids où s' endort le silence,
et des nimbes ardents flottent aux horizons.
Tout s' auréole et luit du zénith au nadir.
Jadis, ceux qu' exaltaient la foi et ses mystères
apercevaient, dans la nuée autoritaire,
la main de Jéhovah passer et resplendir.
Mais aujourd' hui les yeux qui voient, scrutent
là-haut,
non plus quelque ancien dieu qui s' exile
lui-même,
mais l' embroussaillement des merveilleux problèmes
qui nous voilent la force, en son rouge berceau.
ô ces brassins de vie où bout en feux épars
à travers l' infini la matière féconde!
Ces flux et ces reflux de mondes vers des mondes,
dans un balancement de toujours à jamais!



Ces tumultes brûlés de vitesse et de bruit
dont nous n' entendons pas rugir la violence
et d' où tombe pourtant ce colossal silence
qui fait la paix, le calme et la beauté des nuits!
Et ces sphères de flamme et d' or, toujours plus
loin,
toujours plus haut, de gouffre en gouffre et
d' ombre en ombre,
si haut, si loin, que tout calcul défaille et sombre
s' il veut saisir leurs nombres fous, entre ses
poings!
L' infini tout entier transparaît sous les voiles
que lui tissent les doigts des hivers radieux
et la forêt obscure et profonde des cieux
laisse tomber vers nous son feuillage d' étoiles.



les mages
-de quels vieux orients et de myrrhe et d' encens,
avec, entre vos mains, quels dons et quels présents,
avec, en votre coeur, quels chants et quels
hommages
dites, arrivez-vous vers nous,
les bons rois mages?
Une étoile qui vient d' au delà du désert,
sur l' unique chemin par son rayon couvert,
jusques à Béthléem, allonge vos trois ombres
partout ailleurs, la nuit est sombre;
les chaînes du Liban ne se voient pas;
seule, l' étoile est un flambeau qui bouge;
et l' on n' entend que le bruit de vos pas
qui font craquer le sable rouge



-nous arrivons du fond des temps,
vers l' avenir trouble et flottant,
d' où rien ne transparaît encore
si ce n' est, douce comme l' aurore,
la lueur d' un front d' enfant.
Il nous est apparu d' abord en rêve
et nous avons erré par le steppe et la grève;
mais aujourd' hui, c' est bien là-bas,
au bout du long chemin où se suivent nos pas,
qu' il s' éclaire, ceint d' auréoles.
Une étable l' abrite, un rayon droit
tombe du ciel et traverse le toit
et le silence est plein de divines paroles.
-approchez-vous, les bons mages, très doucement:
voici sa mère, elle prépare les langes;
voici l' âne et le boeuf; voici les anges
qui chanteront sa gloire autour du firmament.
Approchez-vous encor, approchez tous les trois;
prenez en mains ses deux petits pieds froids
et baisez-les: ils vont sauver le monde.



Regardez bien ses yeux: la vie en est profonde.
Sous la ténèbre, au front du Golgotha, un jour,
ils seront doux et clairs jusque dans l' agonie.
Son coeur est un jardin de douceur infinie
où, sous la vigne en sang du plus suprême amour,
s' en viendront reposer saint Jean et Madeleine.
Il sera le soleil rayonnant sur les peines,
le doux berger soignant ses plus humbles agneaux,
l' homme errant et seul qui vient guérir les maux,
alors que plus personne, au soir tombant, ne passe
par les chemins perdus des âmes qui sont lasses.
-depuis que son beau front des ténèbres a jailli,
une flamme nouvelle a brûlé l' infini.
Dans l' Inde, au temps des bouddhas clairs et des
ascètes,
des lèvres d' or ont bégayé ce qu' il dira;
lui seul pourtant, avec son coeur, prononcera
pour les chrétiens futurs la parole complète;
l' ère attendue est là de la toute bonté,
de la candeur ardente et du tendre silence,
de la bonne prière et de la vigilance,



autour du brasier blanc dont vit la chasteté.
Le Christ sera vêtu de tristesse sereine;
il s' en ira, par les matins et par les soirs,
tirant des cris nouveaux du fond de l' âme humaine,
exaltant les douleurs qui baiseront leur chaîne
et les amours pareils à de beaux reposoirs.
Sa croix sera plantée, au bord de chaque abîme,
ses monastères d' or luiront de cime en cime,
le vent de sa folie ébranlera les monts,
la guerre en son orage emportera son nom,
les peuples d' occident ploieront sous la rafale,
pour la première fois, leur esprit ferme et clair
doutera de la force et reniera la chair,
à voir passer, devant leurs yeux, l' éclair
de la chimère orientale.
Et les mages s' en sont allés aux pieds du Christ,
dans la crèche, parmi la paille et sa lumière,
déposer leurs présents et dire leur prière,
les mains jointes, les yeux calmes, le coeur
contrit.
La vierge souriait rayonnante de larmes,



les rois mages quittaient leurs turbans et leurs
armes,
tandis que saint Joseph rangeait les fiers métaux
qu' ils retiraient, pour les offrir, de sous les
housses,
et sur le seuil désert secouait leurs manteaux
pleins de graviers menus et de poussières rousses.
Doucement, longuement,
jusqu' au moment
où l' aube pointe au firmament,
les bons rois mages,
à la mode de leur pays,
ont adoré leur Dieu plus doux qu' un lys,
tel qu' on le voit sur les images.
Puis sont partis, par le désert vermeil,
à l' heure grande où montait le soleil
dans le plein jour indubitable.
Parfois, l' un d' eux se retournait, en vain,
pour voir encor, au loin, dans le matin,
s' illuminer la crèche et rayonner l' étable.



Puis repartait, hâtant le pas,
et le cortège et ses montures lasses
devint, de plus en plus, une ombre dans l' espace,
là-bas.
-mages des nuits d' argent dont les astres
caressent
les fronts penchés vers la candeur et la bonté,
vos regards sont ravis et vos coeurs exaltés
de croire au doux pouvoir nouveau de la faiblesse.
Mais l' homme en qui l' audace a imprimé sa loi,
dont l' ample volonté est l' essor et la foi
et qui part conquérir pour soi-même le monde,
admettra-t-il jamais qu' en son âme profonde
le règne d' un enfant fasse ployer l' orgueil?
Pénitents, confesseurs, martyrs et saintes femmes
pourront fleurir les temps des roses de leur deuil
et jeter vers le Christ leur sang comme des
flammes,
ils ne changeront rien à ce qui fut toujours:
l' humanité n' a soif que de son propre amour;
elle est rude, complexe, ardente; elle est
retorse;
la joie et la bonté sont les fleurs de sa force.



les penseurs
autour de la terre obsédée
circule, au fond des nuits, au coeur des jours,
toujours,
l' orage amoncelé des montantes idées.
Elles roulent, passent et lentement s' agrègent.
D' abord on les croirait vagues comme les rêves
qui s' envolent, dès le matin;
mais, tout à coup, leurs masses,
par étages, se tassent
et s' affirment en des contours certains.
Voici leur ample et magnifique architecture.
Et les regards d' en bas qui les cherchent, le soir,



reconnaissent, en leur structure,
chaque arabesque d' or que projette l' espoir
vers les clartés futures.
Villes, au bord des mers, cités, au pied des
monts,
leur tumulte essoré remplit vos horizons;
sur vos frontons de fer, sur vos dômes de cuivre,
vous les sentez immensément gronder et vivre;
parfois quelque penseur au front battant,
à coups d' éclairs et de génie,
en ordonne pour quelque temps
les harmonies;
mais un afflux nouveau de lumières plus nettes
en dérange bientôt les larges silhouettes
qu' au temps même des plus proches aïeux
l' humanité mirait et gardait en ses yeux.
ô l' immortelle ardeur des chercheurs et des
sages,
ô leurs tâches, au long des siècles, poursuivies



pour imposer quand même et la forme et la vie
à ce déchaînement merveilleux de nuages!
Pour en dompter et en régler l' énorme essor
et les pousser, sous les arceaux d' un clair
système
dont le ferme dessin éclate en lignes d' or;
alors,
qu' en son ardeur à résoudre tous les problèmes
chaque science s' attaque ou collabore,
immensément, à ce suprême effort.
Voici: et c' est au coeur de pavillons en verre,
où des tubes, des lentilles et des cornues
se recourbent en flores inconnues,
qu' on analyse, avidement,
poussière à poussière
et ferment par ferment,
la matière;
et c' est encor,
au bout d' un cap, au front d' un mont,
dans la vierge blancheur du gel hiératique,
qu' avec de lourds et purs cristaux profonds,



on explore l' orgueil des cieux mathématiques
dont l' immensité d' or et de ténèbres
se fixe en des algèbres;
et c' est encor,
en des salles funèbres,
où sont couchés, sur des tables, les morts,
qu' avec des couteaux fins et des pinces cruelles,
on mord
les artères du coeur et les nerfs des cervelles
pour en scruter la vie ample et dédalienne;
et c' est enfin
là-bas, au bord d' un lac, ici, près d' un ravin,
un tel acharnement
à délier la terre ancienne
de l' étreinte innombrable et compacte du temps,
que ce qui fut la vie et la mort millénaires
et les faunes des eaux et les faunes des bois
et les hommes hurlant sous les premiers tonnerres
tout apparaît énorme et minime à la fois.
Ainsi l' âpre science et la recherche sûre
tirant de l' univers les lois et les mesures



dédient aux penseurs purs leurs tâches graduées;
et les grappes des faits et des preuves sans
nombre
mêlent leurs feux précis aux feux mélangés
d' ombres
que les hauts constructeurs dressent, dans les
nuées.
Descarte et Spinoza, Leibnitz, Kant et Hegel,
vous les cerveaux armés pour un oeuvre éternel,
dites, en quels étaux de logique profonde,
vous enserriez le monde
pour le ployer et le darder vers l' unité?
Chacun de vous plantait la fixité
des merveilleux concepts et des fortes méthodes,
là-haut, dans les vapeurs que le rêve échafaude;
tout y semblait prévu, solennel et complet;
mais tout à coup vos plans l' un sur l' autre
croulaient;
du fond des horizons, d' autres ombres roulaient
et de neuves clartés trouaient la brume épaisse,
comme autant de chemins, vers quelque autre
synthèse.



L' oeuvre nouvelle à peine illuminait les yeux,
qu' une autre encor aussi puissante et aussi claire
montait d' en bas, vers la splendeur solaire;
toutes tremblaient dans le brouillard doré des
cieux,
ramifiant jusqu' au zénith leurs harmonies,
puis s' en allant et s' écroulant,
ténébreuses et solitaires,
à mesure qu' apparaissaient sur terre,
de nouveaux abstracteurs et de récents génies.
ô ces luttes là-haut entre ces dieux humains!
Et quel fervent éclair ils lançaient de leurs mains
quand leur vaste raison, héroïque et profonde,
saccageait l' infini et recréait le monde!
Ils tressaient le multiple et ses branches dardées
en guirlande innombrable, autour de leur idée;
et le temps et l' espace, et la terre et les cieux,
tout se nouait, avec des liens judicieux,
depuis l' humble vallon jusqu' aux ardentes cimes,
de bas en haut, à chaque étage des abîmes.



Et qu' importe que leur oeuvre dans les nuages,
au vent toujours plus froid des siècles et des
âges,
désagrège l' orgueil géant de ses sommets?
Ne sont-ils point admirables à tout jamais,
eux qui fixaient à leurs flèches d' argent pour
cibles
les plus hauts points des problèmes inaccessibles;
et qui portaient en eux le grand rêve entêté
d' emprisonner quand même, un jour, l' éternité,
dans le gel blanc d' une immobile vérité.



la louange du corps humain
dans la clarté plénière et ses rayons soudains
brûlant, jusques au coeur, les ramures profondes,
femmes dont les corps nus brillent en ces jardins,
vous êtes des fragments magnifiques du monde.
Au long des buis ombreux et des hauts escaliers,
quand vous passez, joyeusement entrelacées,
votre ronde simule un mouvant espalier
chargé de fruits pendus à ses branches tressées.
Si dans la paix et la grandeur des midis clairs
l' une de vous, soudain, s' arrête et plus ne bouge,
elle apparaît debout comme un tyrse de chair
où flotterait le pampre en feu de ses crins rouges.



Lasses, quand vous dormez dans la douce chaleur,
votre groupe est semblable à des barques remplies
d' une large moisson de soleil et de fleurs
qu' assemblerait l' étang sur ses berges pâlies.
Et dans vos gestes blancs, sous les grands arbres
verts,
et dans vos jeux noués, sous des grappes de roses,
coulent le rythme épars dans l' immense univers
et la sève tranquille et puissante des choses.
Vos os minces et durs sont de blancs minéraux
solidement dressés en noble architecture;
l' âme de flamme et d' or qui brûle en vos cerveaux
n' est qu' un aspect complexe et fin de la nature.
Il est vous-même, avec son calme et sa douceur,
le beau jardin qui vous prête ses abris d' ombre;
et le rosier des purs étés est votre coeur,
et vos lèvres de feu sont ses roses sans nombre.



Magnifiez-vous donc et comprenez-vous mieux!
Si vous voulez savoir où la clarté réside,
croyez que l' or vibrant et les astres des cieux
songent, sous votre front, avec leurs feux
lucides.
Tout est similitude, image, attrait, lien;
ainsi que les joyaux d' un bougeant diadème,
tout se pénètre et se mire, ô femmes, si bien
qu' en vous et hors de vous, tout est vous-mêmes.



autour de ma maison
pour vivre clair, ferme et juste,
avec mon coeur, j' admire tout
ce qui vibre, travaille et bout
dans la tendresse humaine et sur la terre auguste.
L' hiver s' en va et voici mars et puis avril
et puis le prime été, joyeux et puéril.
Sur la glycine en fleurs que la rosée humecte,
rouges, verts, bleus, jaunes, bistres, vermeils,
les mille insectes
bougent et butinent dans le soleil.



ô la merveille de leurs ailes qui brillent
et leur corps fin comme une aiguille
et leurs pattes et leurs antennes
et leur toilette quotidienne
sur un brin d' herbe ou de roseau!
Sont-ils précis, sont-ils agiles!
Leur corselet d' émail fragile
est plus changeant que les courants de l' eau;
grâce à mes yeux qui les reflètent
je les sens vivre et pénétrer en moi
un peu;
ô leurs émeutes et leurs jeux
et leurs amours et leurs émois
et leur bataille, autour des grappes violettes!
Mon coeur les suit dans leur essor vers la clarté,
brins de splendeur, miettes de beauté,
parcelles d' or et poussières de vie!
J' écarte d' eux l' embuche inassouvie:
la glu, la boue et la poursuite des oiseaux;



pendant des jours entiers, je défends leurs
travaux;
mon art s' éprend de leurs oeuvres parfaites;
je contemple les riens dont leur maison est faite;
leur geste utile et net, leur vol chercheur et
sûr,
leur voyage dans la lumière ample et sans voile
et quand ils sont perdus quelque part, dans l' azur,
je crois qu' ils sont partis se mêler aux étoiles.
Mais voici l' ombre et le soleil sur le jardin
et des guêpes vibrant là-bas, dans la lumière;
voici les longs, et clairs, et sinueux chemins
bordés de lourds pavots et de roses trémières;
aujourd' hui même, à l' heure où l' été blond s' épand,
sur les gazons lustrés et les collines fauves,
chaque pétale est comme une paupière mauve
que la clarté pénètre et réchauffe en tremblant.
Les moins fiers des pistils, les plus humbles des
feuilles
sont d' un dessin si pur, si ferme et si nerveux
qu' en eux
tout précipite et tout accueille
l' hommage clair et amoureux des yeux.



L' heure des juillets roux s' est à son tour enfuie,
et maintenant
voici le soleil calme avec la douce pluie
qui, mollement,
sans lacérer les fleurs admirables, les touchent;
comme eux, sans les cueillir, approchons-en nos
bouches
et que notre coeur croie en baisant leur beauté,
faite de tant de joie et de tant de mystère,
baiser, avec ferveur, délice et volupté,
les lèvres mêmes de la terre.
Les insectes, les fleurs, les feuilles, les
rameaux
tressent leur vie enveloppante et minuscule
dans mon village, autour des prés et des closeaux.
Ma petite maison est prise en leurs réseaux.
Souvent, l' après-midi, avant le crépuscule,
de fenêtre en fenêtre, au long du pignon droit,
ils s' agitent et bruissent jusqu' à mon toit;
souvent aussi, quand l' astre aux occidents recule,
j' entends si fort leur fièvre et leur émoi
que je me sens vivre, avec mon coeur,
comme au centre de leur ardeur.



Alors les tendres fleurs et les insectes frêles
m' enveloppent comme un million d' ailes
faites de vent, de pluie et de clarté.
Ma maison semble un nid doucement convoité
par tout ce qui remue et vit dans la lumière.
J' admire immensément la nature plénière
depuis l' arbuste nain jusqu' au géant soleil;
un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil
est pris, avec respect, entre mes doigts qui
l' aiment;
je ne distingue plus le monde de moi-même,
je suis l' ample feuillage et les rameaux flottants,
je suis le sol dont je foule les cailloux pâles
et l' herbe des fossés où soudain je m' affale
ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.



à la gloire du vent
-toi qui t' en vas là-bas,
par toutes les routes de la terre,
homme tenace et solitaire,
vers où vas-tu, toi qui t' en vas?
-j' aime le vent, l' air et l' espace;
et je m' en vais sans savoir où,
avec mon coeur fervent et fou,
dans l' air qui luit et dans le vent qui passe.
-le vent est clair dans le soleil,
le vent est frais sur les maisons,



le vent incline, avec ses bras vermeils,
de l' un à l' autre bout des horizons,
les fleurs rouges et les fauves moissons.
-le sud, l' ouest, l' est, le nord
avec leurs paumes d' or,
avec leurs poings de glace,
se rejettent le vent qui passe.
-voici qu' il vient des mers de Naple et de
Messine
dont le geste des dieux illuminait les flots;
il a creusé les vieux déserts où se dessinent
les blancs festons du sable autour des verts
îlots.
Son souffle est fatigué, son haleine timide,
l' herbe se courbe à peine aux pentes du fossé;
il a touché pourtant le front des pyramides
et le grand sphinx l' a vu passer.
-la saison change, et lentement le vent s' exhume
vêtu de pluie immense et de loques de brume.



-voici qu' il vient vers nous des horizons
blafards,
Angleterre, Jersey, Bretagne, écosse, Irlande,
où novembre suspend les torpides guirlandes
de ses astres noyés, en de pâles brouillards;
il est parti, le vent sans joie et sans lumière:
comme un aveugle, il erre au loin sur l' océan
et, dès qu' il touche un cap ou qu' il heurte une
pierre,
l' abîme érige un cri géant.
-printemps, quand tu parais sur les plaines
désertes,
le vent froidit et gerce encor ta beauté verte.
-voici qu' il vient des longs pays où luit
Moscou,
où le Kremlin et ses dômes en or qui bouge
mirent et rejettent au ciel les soleils rouges;
le vent se cabre ardent, rugueux, terrible et fou,
mord la steppe, bondit d' Ukraine en Allemagne,
roule sur la bruyère, avec un bruit d' airain,
et fait pleurer les légendes, sous les montagnes,
de grotte en grotte, au long du Rhin.



-le vent, le vent pendant les nuits d' hiver
lucides
pâlit les cieux et les lointains comme un acide.
-voici qu' il vient du pôle où de hauts glaciers
blancs
alignent leurs palais de gel et de silence;
âpre, tranquille et continu dans ses élans,
il aiguise les rocs comme un faisceau de lances;
son vol gagne les Sunds et les Ourals déserts,
s' attarde aux fiords des Suèdes et des Norvèges
et secoue, à travers l' immensité des mers,
toutes les plumes de la neige.
-d' où que vienne le vent,
il rapporte de ses voyages,
à travers l' infini des champs et des villages,
on ne sait quoi de sain, de clair et de fervent.
Avec ses lèvres d' or frôlant le sol des plaines,
il a baisé la joie et la douleur humaines
partout;
les beaux orgueils, les vieux espoirs, les désirs
fous,
tout ce qui met dans l' âme une attente immortelle,



il l' attisa de ses quatre ailes;
il porte en lui comme un grand coeur sacré
qui bat, tressaille, exulte ou pleure
et qu' il disperse, au gré des saisons et des
heures,
vers les bonheurs brandis ou les deuils ignorés.
-si j' aime, admire et chante avec folie,
le vent,
et si j' en bois le vin fluide et vivant
jusqu' à la lie,
c' est qu' il grandit mon être entier et c' est
qu' avant
de s' infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
jusques au sang dont vit mon corps,
avec sa force rude ou sa douceur profonde,
immensément, il a étreint le monde.



l' arbre
tout seul,
que le berce l' été, que l' agite l' hiver,
que son tronc soit givré ou son branchage vert,
toujours, au long des jours de tendresse ou de
haine,
il impose sa vie énorme et souveraine
aux plaines.
Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans
et les mêmes labours et les mêmes semailles;
les yeux aujourd' hui morts, les yeux
des plus lointains aïeux
ont regardé, maille après maille,
se nouer son écorce et ses rudes rameaux.



Il présidait tranquille et fort à leurs travaux;
son pied velu leur ménageait un lit de mousse;
il abritait leur sieste à l' heure de midi
et son ombre fut douce
à ceux de leurs enfants qui s' aimèrent jadis.
Dès le matin, dans les villages,
d' après qu' il chante ou pleure, on augure du
temps;
il est dans le secret des violents nuages
et du soleil qui boude aux horizons latents;
il est tout le passé debout sur les champs tristes,
mais quels que soient les souvenirs
qui, dans son bois, persistent,
dès que janvier vient de finir
et que la sève, en son vieux tronc, s' épanche,
avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,
-lèvres folles et bras tordus-
il jette un cri immensément tendu
vers l' avenir.



Alors, avec des rais de pluie et de lumière,
il fixe le tissu de ses feuilles trémières;
il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux;
il pousse au ciel vaincu son front toujours plus
haut;
il projette si loin ses poreuses racines
qu' il épuise la mare et les terres voisines
et que parfois il s' arrête, comme étonné
de son travail muet, profond et acharné.
Mais pour s' épanouir et régner dans sa force,
ô les luttes qu' il lui fallut subir, l' hiver!
Glaives du vent à travers son écorce,
chocs d' ouragan, rages de l' air,
givres pareils à quelque âpre limaille,
toute la haine et toute la bataille,
et les grêles de l' est et les neiges du nord,
et le gel morne et blanc dont la dent mord
jusqu' à l' aubier, l' ample écheveau des fibres,
tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,
sans que jamais pourtant
un seul instant



ne s' alentît son énergie
à fermement vouloir que sa vie élargie
fût plus belle, à chaque printemps.
En octobre, quand l' or triomphe en son feuillage,
mes pas larges encor, quoique lourds et lassés,
souvent ont dirigé leur long pèlerinage
vers cet arbre d' automne et de vent traversé.
Comme un géant brasier de feuilles et de flammes,
il se dressait, tranquillement, sous le ciel bleu,
il semblait habité par un million d' âmes
qui doucement chantaient en son branchage creux.
J' allais vers lui les yeux emplis par la lumière,
je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,
je le sentais bouger jusqu' au fond de la terre
d' après un mouvement énorme et surhumain;
et j' appuyais sur lui ma poitrine brutale,
avec un tel amour, une telle ferveur,
que son rythme profond et sa force totale
passaient en moi et pénétraient jusqu' à mon coeur.



Alors, j' étais mêlé à sa belle vie ample;
je m' attachais à lui comme un de ses rameaux;
il se plantait, dans la splendeur, comme un
exemple;
j' aimais plus ardemment le sol, les bois, les
eaux,
la plaine immense et nue où les nuages passent;
j' étais armé de fermeté contre le sort,
mes bras auraient voulu tenir en eux l' espace;
mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps
et je criais: " la force est sainte.
Il faut que l' homme imprime son empreinte
violemment, sur ses desseins hardis:
elle est celle qui tient les clefs des paradis
et dont le large poing en fait tourner les portes. "
et je baisais le tronc noueux, éperdûment,
et quand le soir se détachait du firmament,
je me perdais, dans la campagne morte,
marchant droit devant moi, vers n' importe où,
avec des cris jaillis du fond de mon coeur fou.



les rêves
ô ces îles au bout de l' univers perdues,
et leurs villes, leurs bois, leurs plaines et leurs
plages
que les mirages
rejettent jusqu' aux nuages
et retiennent, avec quels fils d' argent,
avec quels noeuds en or bougeant,
aux clous des astres suspendues!
Mon coeur et mon esprit en ont rêvé souvent.
Mon coeur disait: " sur leurs forêts, le vent
passe plus doux qu' en aucun lieu du monde;



l' ombre y est tendre, ample, profonde,
et se parfume, avant d' entrer dans les maisons,
au toucher clair des floraisons
dont les seuils s' environnent.
La lumière que jette à la mer le soleil
s' y brise, ainsi qu' une couronne
dont chaque flot emporte un diamant vermeil.
Aucun ongle de bruit n' y griffe le silence;
sans alourdir le temps, les heures s' y balancent,
de l' aube au soir, ainsi que lianes en fleur,
autour des arbres bleus dans la molle chaleur;
l' unanime sommeil des bois gagne les plaines;
la brise passe, avec ses doigts fleurant le miel;
les lignes d' ambre et d' or des montagnes lointaines
dans le matin léger, tremblent au fond du ciel "
et mon esprit disait: " les plus beaux paysages
sont heureux d' abriter, sous leurs roses, les
sages.
L' homme désire en vain être celui
qui pousse une lumière au delà de sa nuit
et s' évade de la blanche prison



que lui font les rayons de sa propre raison.
Tout est mirage: espace, effets, temps, causes.
L' esprit humain, depuis qu' il est lui-même, impose
au front tumultueux de l' énorme nature,
sa fixe et maigre et personnelle architecture.
Il s' avance, s' égare et se perd dans l' abstrait.
Les clous des vérités ne s' arrachent jamais,
malgré l' acharnement des ongles et des mains,
d' entre les joints soudés d' une cloison d' airain.
Nous ne voyons, nous ne jugeons que l' apparence.
Qui raisonne, complique un peu son ignorance.
L' ample réalité se noue aux rêts des songes
et le bonheur est fait avec tous les mensonges. "
mon coeur et mon esprit parlaient ainsi,
un soir d' effort lassé et de morne souci,
quand le soleil n' était plus guère
qu' une pauvre et vieillotte lumière
errante aux bords de la terre.



Mais tout mon être ardent, qui brusquement puisait
une force rugueuse, âpre et soudaine,
dans le rouge trésor de sa valeur humaine,
leur répondait:
" je sens courir en moi une ivresse vivace.
J' ai la tête trop haute et le front trop tenace,
pour accepter la paix et le calme mineurs
d' un doute raisonné et d' un savant bonheur,
en tels pays, là-bas, aux confins d' or du monde.
Je veux la lutte avide et sa fièvre féconde,
dans les chemins où largement me fait accueil
l' âpre existence, avec sa rage et son orgueil.
L' instinct me rive au front assez de certitude.
Que l' esprit pense ou non avec exactitude,
la force humaine, en son torrent large et grondeur,
mêle le faux au vrai, sous un flot de splendeurs.
Homme, tout affronter vaut mieux que tout
comprendre;
la vie est à monter, et non pas à descendre;



elle est un escalier gardé par des flambeaux;
et les affres, les pleurs, les crimes, les fléaux,
et les espoirs, les triomphes, les cris, les fêtes,
grappes de fer et d' or dont ses rampes sont faites,
s' y nouent, violemment, en une âpre beauté.
Et qu' importe souffrir, si c' est pour s' exalter,
jusques dans la douleur la crainte et le martyre,
et savoir seul, combien on s' aime et l' on
s' admire! "



plus loin que les gares, le soir
l' ombre s' installe, avec brutalité;
mais les ciseaux de la lumière,
au long des quais, coupent l' obscurité,
à coups menus, de reverbère en reverbère.
La gare et ses vitraux larges et droits
brillent, comme une châsse, en la nuit sourde,
tandis que des voiles de suie et d' ombre lourde
choient des pignons et des sonnants beffrois.
Et le lent défilé des trains funèbres
commence, avec ses bruits de gonds
et l' entrechoquement brutal de ses wagons,
disparaissant-tels des cercueils-vers les
ténèbres.



Des cris! -et quelquefois de tragiques signaux,
par au-dessus des fronts et des gestes des foules.
Puis un arrêt, puis un départ-et le train roule
toujours, avec son bruit de fers et de marteaux.
La campagne sournoise et la forêt sauvage
l' absorbent tout à coup en leur nocturne effroi;
et c' est le mont énorme et le tunnel étroit
et la mer tout entière, au bout du long voyage.
à l' aube, apparaissent les bricks légers et clairs,
avec leur charge d' ambre et de minerai rose
et le vol bigarré des pavillons dans l' air
et les agrès menus où des aras se posent.
Et les focs roux et les poupes couleur safran,
et les cables tordus et les quilles barbares,
et les sabords lustrés de cuivre et de guitran
et les mâts verts et bleus des îles baléares,



et les marins venus on ne sait d' où, là-bas,
par au delà des mers de faste et de victoire,
avec leurs chants si doux et leurs gestes si las
et des dragons sculptés sur leur étrave noire.
Tout le rêve debout comme une armée attend:
et les longs flots du port, pareils à des
guirlandes,
se déroulent, au long des vieux bateaux, partant
vers quelle ardente et blanche et divine
Finlande?
Et tout s' oublie-et les tunnels et les wagons
et les gares de suie et de charbon couvertes-
devant l' appel fiévreux et fou des horizons
et les portes du monde en plein soleil ouvertes.



la conquête
le monde est trépidant de trains et de
navires.
de l' est à l' ouest, du sud au nord,
stridents et violents,
ils vont et fuient;
et leurs signaux et leurs sifflets déchirent
l' aube, le jour, le soir, la nuit;
et leur fumée énorme et transversale
barre les cités colossales;
et la plaine et la grève, et les flots et les
cieux,
et le tonnerre sourd de leurs roulants essieux,
et le bruit rauque et haletant de leurs chaudières
font tressaillir, à coups tumultueux de gongs,



ici, là-bas, partout, jusqu' en son coeur profond,
la terre.
Et le labeur des bras et l' effort des cerveaux
et le travail des mains et le vol des pensées,
s' enchevêtrent autour des merveilleux réseaux
que dessine l' élan des trains et des vaisseaux,
à travers l' étendue immense et angoissée.
Et des villes de flamme et d' ombre, à l' horizon,
et des gares de verre et de fonte se lèvent,
et de grands ports bâtis pour la lutte ou le rêve
arrondissent leur môle et soulèvent leurs ponts;
et des phares dont les lueurs brusquement tournent
illuminent la nuit et rament sur la mer;
et c' est ici Marseille, Hambourg, Glascow,
Anvers,
et c' est là-bas Bombay, Syngapore et Melbourne.
ô ces navires clairs et ces convois géants
chargés de peaux, de bois, de fruits, d' ambre ou
de cuivre
à travers les pays du simoun ou du givre,



à travers le sauvage ou torpide océan!
ô ces forêts à fond de cale, ô ces carrières
que transportent le dos ployé des lourds wagons
et ces marbres dorés plus beaux que des lumières
et ces mineraux froids plus clairs que des
poisons,
amas bariolé de dépouilles massives
venu du Cap, de Sakhaline ou de Ceylan,
autour de quoi s' agite en rages convulsives
tout le combat de l' or torride et virulent!
ô l' or! Sang de la force implacable et moderne;
l' or merveilleux, l' or effarant, l' or criminel,
l' or des trônes, l' or des ghettos, l' or des
autels;
l' or souterrain dont les banques sont les cavernes
et qui rêve, en leurs flancs, avant de s' en aller,
sur la mer qu' il traverse ou sur la terre qu' il
foule,
nourrir ou affamer, grandir ou ravaler,
le coeur myriadaire et rouge de la foule.
Jadis l' or était pur et se vouait aux dieux.
Il était l' âme en feu dont fermentait leur foudre.



Quand leurs temples sortaient blancs et nus de la
poudre
il en ornait le faîte et reflétait les cieux.
Aux temps des héros blonds, il se fit légendaire;
Sigfried, tu vins à lui dans le couchant marin,
et tes yeux regardaient son bloc auréolaire,
luire, comme un soleil, sous les flots verts du
Rhin.
Mais aujourd' hui l' or vit et respire dans l' homme,
il est sa foi tenace et son dur axiome,
il rôde, éclair livide, autour de sa folie;
il entame son coeur, il pourrit sa bonté;
il met sa taie aux yeux divins de sa beauté;
quand la brusque débâcle aux ruines s' allie,
l' or bouleverse et ravage, telle la guerre,
le formidable espoir des cités de la terre.
Pourtant c' est grâce à lui
que l' homme, un jour, a redressé la tête
pour que l' immensité soit sa conquête.
ô l' éblouissement à travers les esprits!
Les métaux conducteurs de rapides paroles,



par dessus les vents fous, par dessous la mer folle,
semblent les nerfs tendus d' un immense cerveau.
Tout paraît obéir à quelque ordre nouveau.
L' Europe est une forge où se frappe l' idée.
Races des vieux pays, forces désaccordées,
vous nouez vos destins épars, depuis le temps
que l' or met sous vos fronts le même espoir
battant;
havres et quais gluants de poix et de résines,
entrepôts noirs, chantiers grinçants, rouges
usines,
votre travail géant serre en tous sens ses noeuds
depuis que l' or sur terre aveugle l' or des cieux.
C' est l' or de vie ou l' or de mort, c' est l' or
lyrique
qui contourne l' Asie et pénètre l' Afrique;
c' est l' or par delà l' océan, l' or migrateur
rué des pôles blancs vers les roux équateurs,
l' or qui brille sur les gloires ou les désastres,
l' or qui tourne, autour des siècles, comme les
astres;
l' or unanime et clair qui guide, obstinément,
de mer en mer, de continent en continent,
où que leur mât se dresse, où que leur rail
s' étire,
partout! L' essor dompté des trains et des navires.



l' Europe
un soir plein de reflets et de nuages d' or,
du fond des cieux lointains, rayonne au coeur d' un
port
léger de mâts et lourd de monstrueux navires;
l' ombre est de pourpre autour des aigles de
l' empire
dont le bronze géant règne sur les maisons.
On écoute bondir, dans leurs beffrois, les
cloches;
d' héroïques drapeaux pendent aux frontons proches,
et la gloire en tumulte envahit l' horizon.
Et c' est l' heure où le songe et l' effort se
confondent,
où l' on s' attarde, en regardant au loin la mer,
à rêver ce que sont et l' homme et l' univers
grâce à l' Europe intense et maîtresse du monde.



Depuis cent et cent ans
que le sang roule en son coeur haletant,
toujours, malgré les deuils et les fléaux voraces,
et les guerres criant la haine à travers temps,
elle éduqua ses races
à ne jamais planter
les arbres de leur force et de leur volonté
que dans le jardin clos des réalités sûres.
Clairvoyance, méthode, ordre et mesure;
routes dont nul brouillard ne dérobe le bout;
gestes clairs, dans la tâche âprement poursuivie
au long des rameaux clairs des vignes de la vie;
calcul dans le travail universel qui bout;
hâte, calme, prudence, audace,
fièvre mêlée à la lenteur tenace,
ô la complexe et formidable ardeur
pour les luttes et les conquêtes
que l' Europe gère en sa tête
et thésaurise dans son coeur!
Elle est partout présente
et agissante,



les yeux hallucinés par les rouges trésors
qu' en leurs replis obscurs, profonds et
méandriques,
les montagnes d' Asie et les forêts d' Afrique
on ne sait où, là-bas, lui réservent encor.
Les arbres violents des forêts millénaires
inclinent vers ses mains leurs fruits délicieux:
les poings de leurs rameaux semblent tordre les
cieux
et leur front ferme et haut se buter aux
tonnerres.
Au coeur des archipels, elle explore des îles
dont le sol est strié d' amiante et d' argent
et dont les grandes fleurs, aux vents des soirs,
bougeant,
lui présentent leurs sucs ou leurs venins dociles.
Les monts sont perforés et les isthmes fendus
pour que des chemins d' eau moins longs et moins
perdus
joignent entre eux les ports merveilleux de la
terre.
Même la nuit et ses étoiles feudataires
collaborent, là-haut, avec leurs feux unis,
à la marche tranquille, énorme et solitaire,
des grands vaisseaux pointant leur cap sur
l' infini;
et les marchands de Londre et les courtiers
d' Hambourg,
et ceux qui sont partis de Gêne ou de Marseille,
et les aventuriers que l' audace conseille,



et les savants hardis et les émigrants gourds,
tous, où qu' ils débarquent, passent, luttent,
s' installent,
confient aux sols nouveaux des plus lointains
pays,
avec leur fièvre active et leur travail précis,
le grain qui fit fleurir leur âme occidentale.
ô ces héros d' Europe armés de vouloirs clairs,
actifs dans le triomphe, adroits dans les revers,
cerveaux dominateurs de forfaits et de crimes,
mains agraffant l' espoir à la force unanime,
constructeurs éblouis des tours de l' avenir
où les pierres d' argent des plus fermes idées
brillent, de vent, d' espace et de feux inondées,
sont-ils géants par leur ardeur à tout unir!
Ils s' oublieraient eux-même en leur oeuvre féconde,
n' était qu' au nord, là-haut, sous les brumes
profondes,
les banques de Glascow, d' Anvers et de Francfort
guettent toujours, avec leurs yeux de fièvre et
d' or,
leurs gestes de chercheurs dispersés sur le monde.
La terre immense et riche et prodigue, la terre
vivante est à celui qui la détient le mieux



et la dompte, sous son effort victorieux,
comme un cheval fumant cabré dans la lumière.
Et l' Europe qui modela au cours des temps
la fruste Océanie et la jeune Amérique,
avec les doigts savants de sa force lyrique,
poursuit, comme autrefois, son travail exaltant.
Les grands lacs lumineux des Congos noirs la
tentent,
les vieux déserts semés d' oasis et de tentes,
l' équateur rouge et ses flores d' or éclatant.
Devant le masque cru des féroces idoles,
elle apporte soudain de nouvelles paroles,
elle déplie en des âmes mornes encor
l' aîle obscure qui soutiendra leur prime essor
et sur des fronts étroits et durs que rapetisse
l' esclavage, la peur, l' effroi, la cruauté,
sa main fait lentement, mais sûrement flotter
quelque rêve futur qui serait la justice.



la vie
il faut admirer tout pour s' exalter soi-même
et se dresser plus haut que ceux qui ont vécu
de coupable souffrance et de désirs vaincus:
l' âpre réalité formidable et suprême
distille une assez rouge et tonique liqueur
pour s' en griser la tête et s' en brûler le coeur.
ô clair et pur froment d' où l' on chasse l' ivraie!
Flamme nette, choisie entre mille flambeaux
d' un légendaire éclat, mais d' un prestige faux!
Dites, marquer son pas dans l' existence vraie,
par un chemin ardu vers un lointain accueil,
n' ayant d' autre arme au front que son lucide
orgueil!



Marcher dans sa fierté et dans sa confiance,
droit à l' obstacle, avec l' espoir très entêté
de le réduire, à coups précis de volonté,
d' intelligence prompte ou d' ample patience
et de sentir croître et grandir le sentiment
d' être, de jour en jour, plus fort, superbement.
Aimer avec ferveur soi-même en tous les autres
qui s' exaltent de même en de mêmes combats
vers le même avenir dont on entend le pas;
aimer leur coeur et leur cerveau pareils aux vôtres
parce qu' ils ont souffert, en des jours noirs et
fous,
même angoisse, même affre et même deuil que vous.
Et s' enivrer si fort de l' humaine bataille
-pâle et flottant reflet des monstrueux assauts
ou des groupements d' or des étoiles, là-haut-
qu' on vit en tout ce qui agit, lutte ou tressaille
et qu' on accepte avidement, le coeur ouvert,
l' âpre et terrible loi qui régit l' univers.



l' effort
groupes de travailleurs, fiévreux et haletants,
qui vous dressez et qui passez au long des temps
avec le rêve au front des utiles victoires,
torses carrés et durs, gestes précis et forts,
marches, courses, arrêts, violences, efforts,
quelles lignes fières de vaillance et de gloire
vous inscrivez tragiquement dans ma mémoire!
Je vous aime, gars des pays blonds, beaux
conducteurs
de hennissants et clairs et pesants attelages,
et vous, bûcherons roux des bois pleins de
senteurs,
et toi, paysan fruste et vieux des blancs
villages,
qui n' aimes que les champs et leurs humbles
chemins
et qui jettes la semence d' une ample main



d' abord en l' air, droit devant toi, vers la
lumière,
pour qu' elle en vive un peu, avant de choir en
terre;
et vous aussi, marins qui partez sur la mer
avec un simple chant, la nuit, sous les étoiles,
quand se gonflent, aux vents atlantiques, les
voiles
et que vibrent les mâts et les cordages clairs;
et vous, lourds débardeurs dont les larges épaules
chargent ou déchargent, au long des quais
vermeils,
les navires qui vont et vont sous les soleils
s' assujettir les flots jusqu' aux confins des
pôles;
et vous encor, chercheurs d' hallucinants métaux,
en des plaines de gel, sur des grèves de neige,
au fond de pays blancs où le froid vous assiège
et brusquement vous serre en son immense étau;
et vous encor mineurs qui cheminez sous terre,
le corps rampant, avec la lampe entre vos dents
jusqu' à la veine étroite où le charbon branlant
cède sous votre effort obscur et solitaire;



et vous enfin, batteurs de fer, forgeurs d' airain,
visages d' encre et d' or trouant l' ombre et la
brume,
dos musculeux tendus ou ramassés, soudain,
autour de grands brasiers et d' énormes enclumes,
lamineurs noirs bâtis pour un oeuvre éternel
qui s' étend de siècle en siècle toujours plus
vaste,
sur des villes d' effroi, de misère et de faste,
je vous sens en mon coeur, puissants et
fraternels!
ô ce travail farouche, âpre, tenace, austère,
sur les plaines, parmi les mers, au coeur des
monts,
serrant ses noeuds partout et rivant ses chaînons
de l' un à l' autre bout des pays de la terre!
ô ces gestes hardis, dans l' ombre où la clarté,
ces bras toujours ardents et ces mains jamais
lasses,
ces bras, ces mains unis à travers les espaces
pour imprimer quand même à l' univers dompté
la marque de l' étreinte et de la force humaines
et recréer les monts et les mers et les plaines,
d' après une autre volonté.



les élus
la sagesse s' assied à mi-côte des monts;
les flots pâles des rivières intercalées,
parmi les rocs de la vallée,
inquiètent son long regard sentencieux,
par les mille tours
et les détours
qu' ils font;
mais les calmes et réguliers villages
dont elle voit passer les attelages,
en bon ordre, vers leurs travaux,
réinstallent la paix et ses fixes flambeaux,
dans le palais symétrique de son cerveau.



Le paysage est calme et ses aspects ne bougent.
à ceux qui l' observent d' en bas
la sagesse, d' un geste lent, désigne
les chemins bien tracés et les routes insignes.
D' aucuns vers son appel accélèrent leur pas;
mais ceux dont les vouloirs sont rouges
et qui veulent, où qu' ils montent, monter encor,
ceux dont les fronts sont faits pour les vertiges
d' or
n' écoutent rien, sinon leur âme, au fond
d' eux-mêmes.
La joie est le tremplin de leurs élans suprêmes,
la joie âpre d' être en péril, d' être en danger,
et de sentir leur coeur bondissant et léger
au moindre appel des clairons noirs de la tempête.
La vie est un combat qu' ils ont changé en fête;
où l' on a peur d' aller en troupe-eux s' en vont
seuls;
neige aveuglante et toi, profond linceul,
sur le visage aigu de l' altitude blanche;
rapes du vent, étaux du froid
mordant les doigts crispés, râclant les torses
droits;
et vous les bonds, de roc en roc, des avalanches,



vous n' arrêtez jamais
leurs pas têtus, leurs pas rythmés vers les
sommets.
Certes, elle était douce au fond de leur vallée,
l' existence, parmi les gestes et les voix,
dans la chambre de joncs et de soleil dallée,
entre les brocs de grès et les vieux bancs de bois.
Elle était simple, elle était franche,
avec ses buissons bruns de labeur ou de peine
au long des jours de la semaine;
avec ses floraisons rouges et blanches,
chaque dimanche,
quand les cloches, dans les matins, sonnaient;
quand les filles, le soir, étaient plus belles
et que leurs corps, sous les baisers, rebelles,
tout en se défendant, soudain s' abandonnaient.
Mais ceux, ceux qui gagnent de loin en loin les
cimes,
par un pauvre sentier pendu sur un abîme,



ivres de joie et d' avenir, n' écoutent pas
les souvenirs chanter dans les maisons d' en bas.
Leur geste solitaire est incompris, qu' importe!
Plus tard, le monde entier passera par la porte
qu' ils ont ouverte, au bord des cieux, sur l' infini.
Aucun ne se demande où son rêve finit,
et seuls, là haut, ils érigent plus haut encor
que les sommets dont ils foulent la neige et l' or,
toujours, vers plus d' espace et de clarté,
les blocs de leur ardeur et de leur volonté.



les souffrances
quand se penchaient sur votre être fébrile
et la folle détresse et l' angoisse stérile,
dites, avez-vous regardé en retenant vos pleurs
au fond de leurs yeux nus, votre propre douleur?
Espoirs montés si haut qu' ils tombèrent des nues,
haines, affres, erreurs jonchaient les avenues
où saignaient, lentement, vos amours mis en croix;
mais tout au fond, comme une flamme au coeur du
bois,
à travers les rameaux de vos heures sans gloire,
brillait quand même et s' affirmait votre victoire.
Voici le fier, lucide et frémissant orgueil
dont les mains d' or couchent votre souffrance,



dans les tombeaux de son silence;
l' orgueil
qui domine votre âme et en défend le seuil
contre la plainte amère;
parfois même, pour en triompher mieux,
et la ployer sous son talon victorieux,
par héroïsme pur, il l' exaspère;
et c' est alors qu' au plus profond de votre coeur
il prépare, dirige et résume, en vainqueur,
la plus belle des batailles humaines.
Jadis, dans les légendes souveraines,
au temps des dieux, maîtres des cieux profonds,
c' était lui le saint George et le divin Persée
qui transperçaient du bel éclair de leur pensée
la douleur hérissée en son corps de dragon.
Mais aujourd' hui,
sans demander aux dieux leur grâce ou leur appui,
sans prières, ni sans blasphèmes,
son renaissant combat se poursuit en vous-mêmes;
il ne fait aucun geste, il ne pousse aucun cri,
mais tout votre être armé se glorifie en lui.



Et qu' importent les couteaux et les glaives,
en menaces, sur votre rêve,
et vos larmes et vos sanglots
roulant ou résorbant leurs flots,
et le feu noir des maladies
couvant, dans vos veines, ses incendies,
si votre ardente volonté,
aux lâchetés quotidiennes rebelle,
sur les débris du mal dompté
lève ses fleurs toujours plus belles.
Nouez-vous donc, avec de tels liens d' or,
au mât dardé de votre sort
que toutes les rages de la tempête
se déchaînent sans vous vaincre la tête;
et que la vie, avec ses ouragans déments,
vous reste chère, immensément,
ainsi qu' une admirable et tragique conquête.
ô les pauvres, les vains, les lamentables fous
qui vont droit devant eux, vers n' importe où,



à l' heure où le soleil dore la mer lucide,
rôder, le soir, autour de leur suicide,
alors
qu' il reste et flambe encor,
dans le brasier de leur cerveau,
de quoi forger quelque penser nouveau
pour en orner leur chimère;
et sous leur front deux yeux divins, deux yeux,
pour voir, là-haut, la merveille des cieux
et, sur terre, la douce et fervente lumière.



la mort
-triste dame, mon âme,
de quel séjour de deuil et d' or,
viens-tu, ce soir, parler encor,
triste dame, mon âme?
-je viens d' un palais de flambeaux
dont j' ai brisé les portes closes;
je tiens, entre mes mains, les roses
qui fleuriront sur ton tombeau...
-douce dame, mon âme,
puisque la mort doit survenir,
j' ai la crainte de l' avenir,
douce dame, mon âme.



-ce que tu crains c' est ta beauté.
La vie en haut, la mort sous terre
tressent les fleurs de leur mystère
au front de ton éternité.
-belle dame, mon âme,
le temps passe en grand deuil
avec sa faulx, contre mon seuil,
belle dame, mon âme.
-le temps n' est qu' un mensonge: il fuit;
seul existe celui qui crée
emprisonnant l' ample durée
dans l' heure où son génie écrit.



la joie
ô ces larges beaux jours dont les matins
flamboient!
La terre ardente et fière est plus superbe encor
et la vie éveillée est d' un parfum si fort
que tout l' être s' en grise et bondit vers la joie.
Soyez remerciés, mes yeux,
d' être restés si clairs, sous mon front déjà vieux,
pour voir au loin bouger et vibrer la lumière;
et vous, mes mains, de tressaillir dans le soleil;
et vous, mes doigts, de vous dorer aux fruits
vermeils
pendus au long du mur, près des roses trémières.
Soyez remercié, mon corps,
d' être ferme, rapide, et frémissant encor



au toucher des vents prompts ou des brises
profondes;
et vous, mon torse droit et mes larges poumons,
de respirer, au long des mers ou sur les monts,
l' air radieux et vif qui baigne et mord les
mondes.
ô ces matins de fête et de calme beauté!
Roses dont la rosée orne les purs visages,
oiseaux venus vers nous, comme de blancs
présages,
jardins d' ombre massive ou de frêle clarté!
à l' heure où l' ample été tiédit les avenues,
je vous aime, chemins, par où s' en est venue
celle qui recélait, entre ses mains, mon sort;
je vous aime, lointains marais et bois austères,
et sous mes pieds, jusqu' au tréfonds, j' aime la
terre
où reposent mes morts.
J' existe en tout ce qui m' entoure et me pénètre.
Gazons épais, sentiers perdus, massifs de hêtres,



eau lucide que nulle ombre ne vient ternir,
vous devenez moi-même étant mon souvenir.
Ma vie, infiniment, en vous tous se prolonge,
je forme et je deviens tout ce qui fut mon songe;
dans le vaste horizon dont s' éblouit mon oeil,
arbres frissonnants d' or, vous êtes mon orgueil;
ma volonté, pareille aux noeuds dans votre écorce,
aux jours de travail ferme et sain, durcit ma
force.
Quand vous frôlez mon front, roses des jardins
clairs,
de vrais baisers de flamme illuminent ma chair;
tout m' est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
je suis ivre du monde et je me multiplie
si fort en tout ce qui rayonne et m' éblouit
que mon coeur en défaille et se délivre en cris.
ô ces bonds de ferveur, profonds, puissants et
tendres
comme si quelque aile immense te soulevait,



si tu les as sentis vers l' infini te tendre,
homme, ne te plains pas, même en des temps
mauvais;
quel que soit le malheur qui te prenne pour proie,
dis-toi, qu' un jour, en un suprême instant,
tu as goûté quand même, à coeur battant,
la douce et formidable joie,
et que ton âme hallucinant tes yeux
jusqu' à mêler ton être aux forces unanimes,
pendant ce jour unique et cette heure sublime,
t' a fait semblable aux dieux.



la ferveur
si nous nous admirons vraiment les uns les autres,
du fond même de notre ardeur et notre foi,
vous les penseurs, vous les savants, vous les
apôtres,
pour les temps qui viendront, vous extrairez la
loi.
Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes,
des coeurs d' hommes nouveaux dans le vieil
univers.
Les dieux sont loin et leur louange et leur
blasphème;
notre force est en nous et nous avons souffert.
Nous admirons nos mains, nos yeux et nos pensées,
même notre douleur qui devient notre orgueil;
toute recherche est fermement organisée
pour fouiller l' inconnu dont nous cassons le seuil.



S' il est encor là-bas des caves de mystère
où tout flambeau s' éteint ou recule effaré,
plutôt que d' en peupler les coins par des chimères
nous préférons ne point savoir que nous leurrer.
Un infini plus sain nous cerne et nous pénètre;
notre raison monte plus haut; notre coeur bout;
et nous nous exaltons si bellement des êtres
que nous changeons le sens que nous avons de tout.
Cerveau, tu règnes seul sur nos actes lucides;
aimer, c' est s' asservir; admirer, se grandir;
ô tel profond vitrail, dans l' ombre des absides,
qui reflète la vie et la fait resplendir!
Aubes, matins, midis et soirs, toute lumière
est aussitôt muée en or et en beauté.
Il exalte l' espace et le ciel et la terre
et transforme le monde à travers sa clarté.



les idées
sur les villes d' orgueil vers leurs destins
dardées,
règnent, sans qu' on les voie,
plus haut que la douleur et plus haut que la joie,
vivifiantes, les idées.
Aux premiers temps de force et de ferveur sereines,
dès que l' esprit fut devenu flambeau,
elles se sont démêlées
et envolées
du beau dédale d' or des cervelles humaines,
pour s' en venir briller et s' éployer, là-haut;
et depuis lors, elles s' imposent
à nos craintes, à nos espoirs et à nos gloses,



hantant nos coeurs et nos esprits
et regardant les êtres et les choses,
comme si, sous leurs paupières décloses,
s' ouvraient les yeux de l' infini.
Elles vibrent ainsi dans l' immense matière
formant autour du monde, une ronde de feux;
sans qu' aucune ne soit une clarté première.
Pourtant, à voir leur or perdurer dans les cieux,
l' homme qui les créa de sa propre lumière,
ivre de leur splendeur, en fit un jour: les dieux.
Même aujourd' hui leur flamme apparaît éternelle,
mais ne se nourrit plus de force et de beauté
que grâce au sang de la réalité



toujours mobile et sans cesse nouvelle,
que nous jetons vers elles.
Plus les penseurs d' un temps seront exacts et
clairs,
plus leur front sera fier et leur âme ravie
d' être les ouvriers exaltés de la vie,
plus ils dirigeront vers eux-mêmes l' éclair
qui rallume, soudain, d' un feu nouveau, les têtes,
plus leurs pas sonneront, au chemin des conquêtes,
plus ils s' admireront entre eux, étant vraiment
ce qui vit de plus haut, sous le vieux firmament,
plus s' épanouiront, larges et fécondées.
Aux horizons, là-haut, les suprêmes idées.

 

(Recueil : Les forces tumultueuses  - 1902)

Un soir

Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir,

Qu'il sache, avec quel violent élan, ma joie 
S'est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs, 
Ruée au combat fier et mâle des douleurs, 
Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.

J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs, 
Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse ; 
J'aime l'homme et le monde et j'adore la force 
Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers.

Car vivre, c'est prendre et donner avec liesse. 
Mes pairs, ce sont ceux-là qui s'exaltent autant 
Que je me sens moi-même avide et haletant 
Devant la vie intense et sa rouge sagesse.

Heures de chute ou de grandeur ! - tout se confond 
Et se transforme en ce brasier qu'est l'existence 
Seul importe que le désir reste en partance, 
Jusqu'à la mort, devant l'éveil des horizons.

Celui qui trouve est un cerveau qui communie 
Avec la fourmillante et large humanité. 
L'esprit plonge et s'enivre en pleine immensité ; 
Il faut aimer, pour découvrir avec génie.

Une tendresse énorme emplit l'âpre savoir, 
Il exalte la force et la beauté des mondes, 
Il devine les liens et les causes profondes ;
Ô vous qui me lirez, dans les siècles, un soir,

Comprenez-vous pourquoi mon vers vous interpelle ? 
C'est qu'en vos temps quelqu'un d'ardent aura tiré 
Du coeur de la nécessité même, le Vrai, 
Bloc clair, pour y dresser l'entente universelle.

 

Sur la mer

Larges voiles au vent, ainsi que des louanges,
La proue ardente et fière et les haubans vermeils,
Le haut navire apparaissait, comme un archange
Vibrant d'ailes qui marcherait, dans le soleil.

La neige et l'or étincelaient sur sa carène ;
Il étonnait le jour naissant, quand il glissait
Sur le calme de l'eau prismatique et sereine ;
Les mirages, suivant son vol, se déplaçaient.

On ne savait de quelle éclatante Norvège
Le navire, jadis, avait pris son élan,
Ni depuis quand, pareil aux archanges de neige,
Il étonnait les flots de son miracle blanc.

Mais les marins des mers de cristal et d'étoiles
Contaient son aventure avec de tels serments,
Que nul n'osait nier qu'on avait vu ses voiles,
Depuis toujours, joindre la mer aux firmaments.

Sa fuite au loin ou sa présence vagabonde
Hallucinant les caps et les îles du Nord
Et le futur des temps et le passé du monde
Passaient, devant les yeux, quand on narrait son sort.

Au temps des rocs sacrés et des croyances frustes,
Il avait apporté la légende et les dieux,
Dans les tabliers d'or de ses voiles robustes
Gonflés d'espace immense et de vent radieux.

Les apôtres chrétiens avaient nimbé de gloire
Son voyage soudain, vers le pays du gel,
Quand s'avançait, de promontoire en promontoire,
Leur culte jeune à la conquête des autels.

Les pensers de la Grèce et les ardeurs de Rome,
Pour se répandre au coeur des peuples d'Occident,
S'étaient mêlés, ainsi que des grappes d'automne,
A son large espalier de cordages ardents.

Et quand sur l'univers plana quatre-vingt-treize
Livide et merveilleux de foudre et de combats,
Le vol du temps frôla de ses ailes de braise
L'orgueil des pavillons et l'audace des mâts.

Ainsi, de siècle en siècle, au cours fougueux des âges,
Il emplissait d'espoir les horizons amers,
Changeant ses pavillons, changeant ses équipages,
Mais éternel dans son voyage autour des mers.

Et maintenant sa hantise domine encore,
Comme un faisceau tressé de magiques lueurs,
Les yeux et les esprits qui regardent l'aurore
Pour y chercher le nouveau feu des jours meilleurs.

Il vogue ayant à bord les prémices fragiles,
Ce que seront la vie et son éclair, demain,
Ce qu'on a pris non plus au fond des Evangiles,
Mais dans l'instinct mieux défini de l'être humain.

Ce qu'est l'ordre futur et la bonté logique,
Et la nécessité claire, force de tous,
Ce qu'élabore et veut l'humanité tragique
Est oscillant déjà dans l'or de ses remous.

Il passe, en un grand bruit de joie et de louanges,
Frôlant les quais à l'aube ou les môles le soir
Et pour ses pieds vibrants et lumineux d'archange,
L'immense flux des mers s'érige en reposoir.

Et c'est les mains du vent et les bras des marées
Qui d'eux-mêmes, un jour, en nos havres de paix
Pousseront le navire aux voiles effarées
Qui nous hanta toujours, mais n'aborda jamais.

 

Sur les grèves

Sur ces plages de sel amer
Et d'âpre immensité marine,
Je déguste, par les narines,
L'odeur d'iode de la mer.

Quels échanges de forces nues
S'entrecroisent et s'insinuent,
Avec des heurts, avec des bonds,
A cette heure de vie énorme,
Où tout s'étreint et se transforme
Les vents, les cieux, les flots, les monts !

Et c'est fête dans tout mon être :
L'ardeur de l'univers
Me rajeunit et me pénètre.
Que m'importe d'avoir souffert
D'avoir raclé mon coeur avec la chaîne
- Qui vient et va - de la douleur humaine,
Que m'importe ! - je sens
Mon corps renouvelé vibrer de joie entière
D'être trempé vivant et sain
Dans ce brassin
De formidable et sauvage matière.

Le roc casse le flot, le flot ronge le roc.
Un silence se fait : le choc
Des gros tonnerres d'eau ébranlent les falaises ;
Une île au loin se nourrit de la mer
Et monte d'autant plus que les grèves s'affaissent.
Le sable boit le soleil clair
- Oh revenir aux aurores du monde ! -
Tout se conforte, tout se détruit, tout se féconde.
On vit un siècle en un instant.

Et qu'importe ce deuil du temps :
La mort !
Sans elle
Jamais l'éternité n'apparaîtrait nouvelle ;
Homme qui tue et qui engendre
Il faut apprendre
A jouir de la mort.

La mort, la vie et leur ivresse !
Oh toutes les vagues de la mer !
Cercueils fermés, berceaux ouverts,
Gestes d'espoir ou de détresse,
Les membres nus, le torse au clair,
Je m'enfonce soudain, sous vos caresses rudes,
Avec le désir fou
De m'en aller, un jour, jusques au bout,
Là-bas, me fondre en votre multitude !
 

 

Les vents

Noires syrinx d'ombre et de tôle,
Les inégales cheminées,
Sur les villes échelonnées,
Au long des mers jusques au pôle,
Grondent aux bises déchaînées,
Durant l'automne.

Assis en rond autour du feu,
Les hommes las et miséreux
Souffrent et geignent.
Le désespoir et l'ennui règnent ;
On s'examine et l'on attend.
Nul ne répond aux mots stridents
Que promulguent les cheminées
Vers les révoltes acharnées,
De ville en ville, au loin, sur les routes du vent.

Seuls, peut-être, seuls les poètes
Pourraient répondre à la tempête
Et diriger vers des horizons clairs, l'essaim
Des paroles et les traduire.
Mais ils s'en vont par tels chemins
Loin des foyers humains,
Vers la conquête d'un Empire
Dont ils seraient les maîtres - seuls.

Et l'espace pareil à un linceul
Ne recueille que plainte et que douleur mort-nées
Et la clameur des cheminées,
Noires syrinx d'ombre et de tôle,
Depuis les mers jusques au pôle,
N'est qu'un chaos d'inutiles paroles.

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