CHOIX DE TEXTES Théophile Gautier  (1811-1872)

Notes biographiques.
Nous n’irons plus au bois
Premier sourire du printemps
Vous en qui je salue une nouvelle aurore...
Le Merle
La Muse
Le poème de la femme
Fantaisies d’hiver
La rose-thé
Ce que disent les hirondelles
La Comédie de la mort  (Recueil paru en 1838)

 

NOTES BIOGRAPHIQUES

Né à Tarbes le 31 août 1811, le tout jeune Gautier gardera longtemps "le souvenir des montagnes bleues". Il monte pourtant très tôt avec sa famille à Paris. Il lit alors Robinson et Crusoé, Paul et Virginie, etc... 

En 1822 seulement, il fait un bref séjour en tant que pensionnaire au lycée Louis-Le-Grand. Ses parents durent l'en retirer au bout d'un trimestre tant il y dépérissait. Plus heureux comme externe au collège Charlemagne, Gautier y rencontre le jeune Gérard Labrunie (le futur Nerval) et manifeste un goût particulier pour les poètes latins dits décadents, les "grotesques". 

 C'est à cette époque que Gautier fréquente l'atelier du peintre Rioult, rue Saint-Antoine, et forme avec des amis artistes le fameux "Cénacle". Il se destine alors à une carrière de peintre. Pourtant sa rencontre en juin 1829 avec "le maître", Victor Hugo, précipite sa carrière d'écrivain et le soir de la bataille d'Hernani, le 25 février 1830, il quitte l'atelier de Rioult. Cinq mois plus tard, le 28 juillet 1830, les Poésies de Théophile Gautier paraissent chez Mary.

Malheureusement ce jour fut aussi celui des barricades à Paris et le recueil passa sous silence. Ces premières poésies pourtant montrent un jeune poète fort habile ayant déjà acquis la manière des anciens et, conscient de leur héritage, il y fait preuve d'originalité par une forme bien arrêtée et une langue précise et nette. 

Trois ans plus tard, Gautier réimprime ses premiers vers dans un nouveau recueil, intitulé Albertus, du nom du héros du long poème, récit fantastique, diabolique et pittoresque. La verve de cette "légende" se retrouve en 1833 dans une série de romans, Les Jeunes France, qui rendent compte avec truculence de la vie des artistes et écrivains qui formaient le Cénacle.  Dans cet ouvrage "baroque" pourtant, Gautier se fait le témoin lucide et ironique des ces "Précieuses Ridicules du Romantisme". 

Quittant le domicile familial, place des Vosges, Théophile Gautier s'installe impasse du Doyenné, à l'emplacement de la place du Carrousel, dans un appartement où il avait comme voisin, Camille Rogier, Arsène Houssaye et Nerval.

En 1836, Gautier devenu pour des raisons financières journaliste , fait paraître un roman, Mademoiselle de Maupin, qui fit scandale. Alors qu'il préparait un nouveau roman, Le Capitaine Fracasse, qu'il n'achèvera que trente ans plus tard, divers récits, contes ou nouvelles paraissent de 1837 à 1866 : citons Fortunio, La Toison d'or, Une nuit de Cléopâtre, Arria Marcella ou encore le Roman de la Momie .  

Au journal de La Presse, Gautier se charge d'abord de la critique d'art. On évalue à plus de deux mille le nombre des feuilletons et articles qu'il aurait rédigé pour ce journal. Un nombre restreint de ces articles a été recueilli en volumes : Les Grotesques, L'histoire des peintres, l'Art moderne, Les Beaux-Arts en Europe, l'Histoire de l'art dramatique depuis vingt-cinq ans, Trésors d'art de la Russie, Portraits contemporains, Histoire du Romantisme, Souvenirs littéraires, etc...

 Tous ces articles sont allègrement écrits dans une langue nette, souple, impeccable et brillante. Gautier invente à sa manière une écriture de critique d'art qui ne vise pas seulement au jugement, à l'analyse qu'à recréer la justesse du sentiment esthétique. Il cherche à rendre, au moyen de mots, la sensation visuelle, musicale produite par la perception directe de l'oeuvre d'art. Cette tâche de chroniqueur l'occupera toute sa vie. Souvent pesante, cette besogne quotidienne ne l'empêcha pas de créer des oeuvres poétiques et dramatiques, et d'effectuer des voyages. 

Ainsi en 1838 paraît La Comédie de la Mort , un recueil de poèmes assez différent des précédents où sous l'influence de Shakespeare, Goethe et Dante, Gautier sculpte avec vigueur le spectre de la Mort.  

En 1839, Gautier cède à la tentation du théâtre qu'il admire depuis toujours et écrit Une Larme du Diable puis Le Tricorne Enchanté et Pierrot Posthume. Ce sont des fantaisies, des pastorales féeriques, un théâtre lyrique, impossible et imaginaire qu'il fait vivre encore dans les livrets de plusieurs ballets, dont le plus célèbre est celui de Giselle, dansé à l'Opéra le 28 juin 1841. Le succès fut prodigieux. 

En 1840 Gautier découvre l'Espagne et ce séjour de six mois Lui fournit la matière de son Voyage en Espagne, sorte de carnets d'impressions vigoureux, marqués par la fraîcheur du regard, l'étonnement de la vision et le souci toujours exacerbé de la justesse du dire. 

Ces visons donneront lieu à de nouveaux vers, Espana, qui paraîtront dans le recueil des Poésies Complètes en 1845. Ce premier voyage en amènera bien vite d'autres.  

En 1845 c'est l'Algérie; en 1850 l'Italie, en 1852 la Grèce et la Turquie, en 1858 la Russie et en 1862 l'Égypte. Chacun de ces voyages donna lieu à des publications : Italia, Constantinople, mais surtout ils nourrirent ses oeuvres littéraires, romans, nouvelles ou poésies.

 A côté donc de ce travail de critique, Gautier garda toujours une prédilection pour la poésie : elle demeurait, comme en témoigne ses amis comme Emile de Bergerat ou Maxime Ducamp par exemple, sa passion, sa distraction, son exercice quotidien. C'est ainsi qu'en 1852 paraît la première version des Emaux et Camées, recueil qui jusqu'en 1872 s'enrichira de poésies nouvelles.  

En 1857, Gautier s'installe avec sa femme, Ernesta, ses filles, Judith et Estelle, et ses deux vielles soeurs, au 32 rue de Longchamp à Neuilly-sur-seine, dans une petite maison où il se plait à recevoir ses amis : Baudelaire, Dumas fils, Ernest Feydeau, Gustave Flaubert, Puvis de Chavannes ou encore Gustave Doré. 

Lors des salons littéraires de la princesse Mathilde, dont il fut nommé bibliothécaire, Gautier rencontrait également des écrivains, Taine, Sainte-Beuve, Mérimée, les Goncourt; des peintres, Baudry, Boulanger, Gérome; des sculpteurs, Carpeaux; des savants, Claude Bernard, Pasteur ou Berthelot. A cette époque Gautier fait figure de chef d'école. Baudelaire se déclare son disciple, Théodore de Banville lui dédie ses vers.  

Pourtant il échouera à trois reprises au siège de l'Académie, en 1866, 1868 et 1869. Profondément ému par les événements militaires de 1870, Gautier revient à Paris, où il finira ses jours, rongé par la maladie, mais conscient du devoir d'enseignement et d'exemple dont il était investi auprès des jeunes générations. 

Le 23 octobre 1872, dans la nuit, son coeur cessa de battre. Hugo, Mallarmé ou encore Banville lui rendirent un dernier "toast funèbre":

Toi qui sus donner à la prose
Le prisme durable et charmant 
Que traverse un éclair de rose
Et le poli du diamant !

Toi qui répands de la main pleine
Toute une riche floraison !
Dernier fils du chantre d'Hélène
Âme, sagesse, esprit, raison, 

Amant du vrai, du beau, du juste,
Entre parmi les dieux de l'Art,
Et viens prendre ta place auguste
Entre Rabelais et Ronsard !

 

 

 


NOUS N'IRONS PLUS AU BOIS


(Les stalactites)

Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Les Amours des bassins, les Naïades en groupe
Voient reluire au soleil en cristaux découpés
Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe.
Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois
Tressaille au son du cor; nous n'irons plus au bois,
Où des enfants charmants riait la folle troupe
Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés,
Voici l'herbe qu'on fauche et les lauriers qu'on coupe.
Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.

 

PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS

Tandis qu'à leurs oeuvres perverses 
Les hommes courent haletants, 
Mars qui rit, malgré les averses, 
Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes, 
Sournoisement lorsque tout dort, 
Il repasse des collerettes 
Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne, 
Il s'en va, furtif perruquier, 
Avec une houppe de cygne, 
Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose ; 
Lui descend au jardin désert, 
Et lace les boutons de rose 
Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges, 
Qu'aux merles il siffle à mi-voix, 
Il sème aux prés les perce-neiges 
Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine 
Où le cerf boit, l'oreille au guet, 
De sa main cachée il égrène 
Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles, 
Il met la fraise au teint vermeil, 
Et te tresse un chapeau de feuilles 
Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite, 
Et que son règne va finir, 
Au seuil d'avril tournant la tête, 
Il dit : " Printemps, tu peux venir ! "

 

 

Vous en qui je salue une nouvelle aurore...  

Vous en qui je salue une nouvelle aurore,
Vous tous qui m'aimerez,
Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore, 
Ô bataillons sacrés !

Et vous, poètes, pleins comme moi de tendresse,
Qui relirez mes vers
Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse
Et les feuillages verts !

Vous les lirez, enfants à chevelure blonde,
Coeurs tout extasiés,
Quand mon corps dormira sous la terre féconde
Au milieu des rosiers.

Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes
Dont je prendrai ma part,
Je boirai le nectar au séjour des poètes,
A côté de Ronsard.

Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines,
Ondes, lumière, accords,
Nos yeux s'enivreront de formes féminines
Plus belles que des corps ;

Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques,
Qui dureront toujours,
Nous nous raconterons nos batailles lyriques
Et nos belles amours.

Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie
Et l'ode aux flots vainqueurs, 
Vous puiserez la joie au fleuve d'ambroisie 
Qui coula de nos coeurs.

Comme aujourd'hui rêveur près de quelque fontaine
Je redemande en vain
Le secret des amours de Marie et d'Hélène 
A mon maître divin,

Vous redirez aussi les grâces d'Aurélie
Aux oiseaux de Cypris,
Au rossignol des bois, à la rose pâlie,
Au bleu myosotis !

Vous demanderez tous à mes vers de vous dire
Quelle fut la beauté
Dont mes rimes en fleur adoraient le sourire
De rose et de clarté !

Ils vous la montreront, ces vers dont s'émerveille
La chanson des hautbois,
Ruisselante de feux comme une aube vermeille,
Rose et neige à la fois ;

Et telle qu'à présent, jeune fille hautaine
Au sein délicieux,
Elle ravit d'amour l'azur de la fontaine
Et l'escarboucle aux cieux.

On dirait à la voir que, de sa main profonde,
Dieu, sur son trône assis,
A pétri de nouveau, pour en refaire un monde,
Une Ève aux noirs sourcils !

Car elle est fière, et seule, Ange mystérieuse,
Sourit et marche encor
Avec la majesté d'une victorieuse
A la cuirasse d'or,

Et, comme cette Muse à qui le temps pardonne
Sans tache et sans affront,
Elle pourrait aussi porter une couronne
D'étoiles à son front,

À ce front souriant, poli comme l'ivoire
Des lys inviolés,
Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gloire
Ses bandeaux ondulés !

Un signe querelleur folâtre sur sa joue
Qu'un clair duvet défend,
Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue,
Est d'un petit enfant.

Sous l'ombre des sourcils et leur arcade noire,
Pareils à l'or du jour,
Ses grands yeux tout vermeils s'ouvrent comme pour boire
Des océans d'amour,

Et la même lumière en frémissant arrose
D'un ton timide et pur
Sur un front mat et clair les narines de rose
Et les veines d'azur.

Son col de marbre où luit votre blancheur insigne,
Ô neiges de l'Ida,
S'incline mollement, comme le divin cygne 
Sur le sein de Léda.

Cette tête ingénue et ce corps de Déesse,
Ensemble harmonieux,
Lui donnent l'éternelle et sereine jeunesse
Des enfants et des Dieux.

Des grands camélias défiant les calices,
Telles, orgueil d'Éros,
Les femmes de Pradier sortent calmes et lisses
Du marbre de Paros.

Dans ces temps où les Dieux de l'Hellade vivante
Fleurissaient les chemins,
L'orgueilleuse Cypris eût été sa servante
Pour lui baiser les mains ;

Et triste, agenouillée en larmes parmi l'herbe,
La Déesse, en songeant,
Elle-même eût noué sur sa jambe superbe
Le cothurne d'argent !

Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires
De vos coeurs embrasés,
Et sachez que sa voix eut la douceur des lyres 
Et des premiers baisers,

Amants qui devez naître ! et le doux nom de Laure,
Dans les vers cent fois lus,
Et l'Elvire aux beaux yeux que le génie adore
Ne vous troubleront plus.

Et vous ferez chanter par quelque fier poète,
Mon fils et mon rival,
Les femmes qui seront une image imparfaite
De ce type idéal

 

LE MERLE

Un oiseau siffle dans les branches 
Et sautille gai, plein d'espoir, 
Sur les herbes, de givre blanches, 
En bottes jaunes, en frac noir.

C'est un merle, chanteur crédule, 
Ignorant du calendrier, 
Qui rêve soleil, et module 
L'hymne d'avril en février.

Pourtant il vente, il pleut à verse ; 
L'Arve jaunit le Rhône bleu, 
Et le salon, tendu de perse, 
Tient tous ses hôtes près du feu.

Les monts sur l'épaule ont l'hermine, 
Comme des magistrats siégeant. 
Leur blanc tribunal examine 
Un cas d'hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu'il essuie, 
L'oiseau persiste en sa chanson, 
Malgré neige, brouillard et pluie, 
Il croit à la jeune saison.

Il gronde l'aube paresseuse 
De rester au lit si longtemps 
Et, gourmandant la fleur frileuse, 
Met en demeure le printemps.

Il voit le jour derrière l'ombre, 
Tel un croyant, dans le saint lieu, 
L'autel désert, sous la nef sombre, 
Avec sa foi voit toujours Dieu.

À la nature il se confie, 
Car son instinct pressent la loi. 
Qui rit de ta philosophie, 
Beau merle, est moins sage que toi !

 

LA MUSE

Près du ruisseau, sous la feuillée,
Menons la Muse émerveillée
Chanter avec le doux roseau,
Puisque la Muse est un oiseau.

Puisque la Muse est un oiseau,
Gardons que quelque damoiseau
N'apprenne ses chansons nouvelles
Pour aller les redire aux belles.

Un méchant aux plus fortes ailes
Tend mille pièges infidèles.
Gardons-la bien de son réseau,
Puisque la Muse est un oiseau.

Puisque la Muse est un oiseau,
Empêchons qu'un fatal ciseau
Ne la poursuive et ne s'engage
Dans les plumes de son corsage.

Mère, veillez bien sur la cage
Où la Muse rêve au bocage.
Veillez en tournant le fuseau,
Puisque la Muse est un oiseau.

(Recueil : Le sang de la coupe)
 

 

LE POÈME DE LA FEMME

Un jour, au doux rêveur qui l'aime,
En train de montrer ses trésors,
Elle voulut lire un poème,
Le poème de son beau corps.

D'abord, superbe et triomphante
Elle vint en grand apparat,
Traînant avec des airs d'infante
Un flot de velours nacarat :

Telle qu'au rebord de sa loge
Elle brille aux Italiens,
Écoutant passer son éloge
Dans les chants des musiciens.

Ensuite, en sa verve d'artiste,
Laissant tomber l'épais velours,
Dans un nuage de batiste
Elle ébaucha ses fiers contours.

Glissant de l'épaule à la hanche,
La chemise aux plis nonchalants,
Comme une tourterelle blanche
Vint s'abattre sur ses pieds blancs.

Pour Apelle ou pour Cléoméne,
Elle semblait, marbre de chair,
En Vénus Anadyomène
Poser nue au bord de la mer.

De grosses perles de Venise
Roulaient au lieu de gouttes d'eau,
Grains laiteux qu'un rayon irise,
Sur le frais satin de sa peau.

Oh ! quelles ravissantes choses,
Dans sa divine nudité,
Avec les strophes de ses poses,
Chantait cet hymne de beauté !

Comme les flots baisant le sable
Sous la lune aux tremblants rayons,
Sa grâce était intarissable
En molles ondulations.

Mais bientôt, lasse d'art antique,
De Phidias et de Vénus,
Dans une autre stance plastique
Elle groupe ses charmes nus.

Sur un tapis de Cachemire,
C'est la sultane du sérail,
Riant au miroir qui l'admire
Avec un rire de corail ;

La Géorgienne indolente,
Avec son souple narguilhé,
Étalant sa hanche opulente,
Un pied sous l'autre replié.

Et comme l'odalisque d'Ingres,
De ses reins cambrant les rondeurs,
En dépit des vertus malingres,
En dépit des maigres pudeurs !

Paresseuse odalisque, arrière !
Voici le tableau dans son jour,
Le diamant dans sa lumière ;
Voici la beauté dans l'amour !

Sa tête penche et se renverse ;
Haletante, dressant les seins,
Aux bras du rêve qui la berce,
Elle tombe sur ses coussins.

Ses paupières battent des ailes
Sur leurs globes d'argent bruni,
Et l'on voit monter ses prunelles
Dans la nacre de l'infini.

D'un linceul de point d'Angleterre
Que l'on recouvre sa beauté :
L'extase l'a prise à la terre ;
Elle est morte de volupté !

Que les violettes de Parme,
Au lieu des tristes fleurs des morts
Où chaque perle est une larme,
Pleurent en bouquets sur son corps !

Et que mollement on la pose
Sur son lit, tombeau blanc et doux,
Où le poète, à la nuit close,
Ira prier à deux genoux.

 

FANTAISIES D'HIVER

Le nez rouge, la face blême, 
Sur un pupitre de glaçons, 
L'Hiver exécute son thème 
Dans le quatuor des saisons. 
Il chante d'une voix peu sûre 
Des airs vieillots et chevrotants; 
Son pied glacé bat la mesure 
Et la semelle en même temps;

Et comme Haendel, dont la perruque 
Perdait sa farine en tremblant, 
Il fait envoler de sa nuque 
La neige qui la poudre à blanc.

II 

Dans le bassin des Tuileries, 
Le cygne s'est pris en nageant, 
Et les arbres, comme aux féeries, 
Sont en filigrane d'argent. 
Les vases ont des fleurs de givre, 
Sous la charmille aux blancs réseaux; 
Et sur la neige on voit se suivre 
Les pas étoilés des oiseaux.

Au piédestal où, court-vêtue, 
Vénus coudoyait Phocion, 
L'Hiver a posé pour statue 
La Frileuse de Clodion.

III 

Les femmes passent sous les arbres 
En martre, hermine et menu-vair, 
Et les déesses, frileux marbres, 
Ont pris aussi l'habit d'hiver. 
La Vénus Anadyomène 
Est en pelisse à capuchon; 
Flore, que la brise malmène, 
Plonge ses mains dans son manchon.

Et pour la saison, les bergères 
De Coysevox et de Coustou, 
Trouvant leurs écharpes légères, 
Ont des boas autour du cou.

IV 

Sur la mode parisienne 
Le Nord pose ses manteaux lourds, 
Comme sur une Athénienne 
Un Scythe étendrait sa peau d'ours. 
Partout se mélange aux parures 
Dont Palmyre habille l'Hiver, 
Le faste russe des fourrures 
Que parfume le vétyver.

Et le Plaisir rit dans l'alcôve 
Quand, au milieu des Amours nus, 
Des poils roux d'une bête fauve 
Sort le torse blanc de Vénus.



Sous le voile qui vous protège, 
Défiant les regards jaloux, 
Si vous sortez par cette neige, 
Redoutez vos pieds andalous; 
La neige saisit comme un moule 
L'empreinte de ce pied mignon 
Qui, sur le tapis blanc qu'il foule, 
Signe, à chaque pas, votre nom.

Ainsi guidé, l'époux morose 
Peut parvenir au nid caché 
Où, de froid la joue encor rose, 
A l'Amour s'enlace Psyché.

La Fleur qui fait le printemps

Les marronniers de la terrasse 
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean, 
La villa d'où la vue embrasse 
Tant de monts bleus coiffés d'argent.

La feuille, hier encor pliée 
Dans son étroit corset d'hiver, 
Met sur la branche déliée 
Les premières touches de vert.

Mais en vain le soleil excite 
La sève des rameaux trop lents; 
La fleur retardataire hésite 
A faire voir ses thyrses blancs.

Pourtant le pêcher est tout rose, 
Comme un désir de la pudeur, 
Et le pommier, que l'aube arrose, 
S'épanouit dans sa candeur.

La véronique s'aventure 
Près des boutons d'or dans les prés, 
Les caresses de la nature 
Hâtent les germes rassurés.

Il me faut retourner encor 
Au cercle d'enfer où je vis; 
Marronniers, pressez-vous d'éclore 
Et d'éblouir mes yeux ravis.

Vous pouvez sortir pour la fête 
Vos girandoles sans péril, 
Un ciel bleu luit sur votre faîte 
Et déjà mai talonne avril.

Par pitié donnez cette joie 
Au poète dans ses douleurs, 
Qu'avant de s'en aller, il voie 
Vos feux d'artifice de fleurs.

Grands marronniers de la terrasse, 
Si fiers de vos splendeurs d'été, 
Montrez-vous à moi dans la grâce 
Qui précède votre beauté.

Je connais vos riches livrées, 
Quand octobre, ouvrant son essor, 
Vous met des tuniques pourprées, 
Vous pose des couronnes d'or.

Je vous ai vus, blanches ramées, 
Pareils aux dessins que le froid 
Aux vitres d'argent étamées 
Trace, la nuit, avec son doigt.

Je sais tous vos aspects superbes, 
Arbres géants, vieux marronniers, 
Mais j'ignore vos fraîches gerbes 
Et vos arômes printaniers.

Adieu, je pars lassé d'attendre; 
Gardez vos bouquets éclatants! 
Une autre fleur suave et tendre, 
Seule à mes yeux fait le printemps.

Que mai remporte sa corbeille! 
Il me suffit de cette fleur; 
Toujours pour l'âme et pour l'abeille 
Elle a du miel pur dans le coeur.

Par le ciel d'azur ou de brume 
Par la chaude ou froide saison, 
Elle sourit, charme et parfume, 
Violette de la maison !


LA  ROSE-THÉ

La plus délicate des roses 
Est, à coup sûr, la rose-thé. 
Son bouton aux feuilles mi-closes 
De carmin à peine est teinté.

On dirait une rose blanche 
Qu'aurait fait rougir de pudeur, 
En la lutinant sur la branche, 
Un papillon trop plein d'ardeur.

Son tissu rose et diaphane 
De la chair a le velouté ; 
Auprès, tout incarnat se fane 
Ou prend de la vulgarité.

Comme un teint aristocratique 
Noircit les fronts bruns de soleil, 
De ses soeurs elle rend rustique 
Le coloris chaud et vermeil.

Mais, si votre main qui s'en joue, 
A quelque bal, pour son parfum, 
La rapproche de votre joue, 
Son frais éclat devient commun.

Il n'est pas de rose assez tendre 
Sur la palette du printemps, 
Madame, pour oser prétendre 
Lutter contre vos dix-sept ans.

La peau vaut mieux que le pétale, 
Et le sang pur d'un noble coeur 
Qui sur la jeunesse s'étale, 
De tous les roses est vainqueur !

 



CE QUE DISENT LES HIRONDELLES

Déjà plus d'une feuille sèche 
Parsème les gazons jaunis ; 
Soir et matin, la brise est fraîche, 
Hélas ! les beaux jours sont finis !

On voit s'ouvrir les fleurs que garde 
Le jardin, pour dernier trésor : 
Le dahlia met sa cocarde 
Et le souci sa toque d'or.

La pluie au bassin fait des bulles ; 
Les hirondelles sur le toit 
Tiennent des conciliabules : 
Voici l'hiver, voici le froid !

Elles s'assemblent par centaines, 
Se concertant pour le départ. 
L'une dit : " Oh ! que dans Athènes 
Il fait bon sur le vieux rempart !

" Tous les ans j'y vais et je niche 
Aux métopes du Parthénon. 
Mon nid bouche dans la corniche 
Le trou d'un boulet de canon. "

L'autre : " J'ai ma petite chambre 
A Smyrne, au plafond d'un café. 
Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre 
Sur le seuil d'un rayon chauffé.

"J'entre et je sors, accoutumée 
Aux blondes vapeurs des chibouchs, 
Et parmi les flots de fumée, 
Je rase turbans et tarbouchs."

Celle-ci : "J'habite un triglyphe 
Au fronton d'un temple, à Balbeck. 
Je m'y suspends avec ma grille 
Sur mes petits au large bec."

Celle-là : "Voici mon adresse : 
Rhodes, palais des chevaliers ; 
Chaque hiver, ma tente s'y dresse 
Au chapiteau des noirs piliers."

La cinquième : "Je ferai halte, 
Car l'âge m'alourdit un peu, 
Aux blanches terrasses de Malte, 
Entre l'eau bleue et le ciel bleu."

La sixième : "Qu'on est à l'aise 
Au Caire, en haut des minarets ! 
J'empâte un ornement de glaise, 
Et mes quartiers d'hiver sont prêts."

"A la seconde cataracte, 
Fait la dernière, j'ai mon nid ; 
J'en ai noté la place exacte, 
Dans le pschent d'un roi de granit."

Toutes : "Demain combien de lieues 
Auront filé sous notre essaim, 
Plaines brunes, pics blancs, mers bleues 
Brodant d'écume leur bassin !"

Avec cris et battements d'ailes, 
Sur la moulure aux bords étroits, 
Ainsi jasent les hirondelles, 
Voyant venir la rouille aux bois.

Je comprends tout ce qu'elles disent, 
Car le poète est un oiseau ; 
Mais, captif ses élans se brisent 
Contre un invisible réseau !

Des ailes ! des ailes ! des ailes ! 
Comme dans le chant de Ruckert, 
Pour voler, là-bas avec elles 
Au soleil d'or, au printemps vert !

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