I- JEUX


Je ne suis pas bien du tout assis sur cette chaise
Et mon pire malaise est un fauteuil où l'on reste
Immanquablement je m'endors et j'y meurs. 
Mais laissez-moi traverser le torrent sur les roches
Par bonds quitter cette chose pour celle-là
Je trouve l'équilibre impondérable entre les deux
C'est là sans appui que je me repose. 

* * *

LE JEU

Ne me dérangez pas je suis profondément occupé 

Un enfant est en train de bâtir un village
C'est une ville, un comté
Et qui sait
Tantôt l'univers. 
Il joue 
Ces cubes de bois sont des maisons qu'il déplace
et des châteaux
Cette planche fait signe d'un toit qui penche
ça n'est pas mal à voir
Ce n'est pas peu de savoir où va tourner la route
de cartes
Ça pourrait changer complètement
le cours de la rivière
À cause du pont qui fait un si beau mirage
dans l'eau du tapis
C'est facile d'avoir un grand arbre
Et de mettre au-dessous une montagne
pour qu'il soit en haut. 
Joie de jouer ! paradis des libertés !
Et surtout n'allez pas mettre un pied dans
la chambre
On ne sait jamais ce qui peut être dans ce coin
Et si vous n'allez pas écraser la plus chère
des fleurs invisibles 
Voilà ma boîte à jouets
Pleine de mots pour faire de merveilleux
enlacements
Les allier séparer marier
Déroulements tantôt de danse
Et tout à l'heure le clair éclat du rire
Qu'on croyait perdu 

Une tendre chiquenaude
Et l'étoile
Qui se balançait sans prendre garde
Au bout d'un fil trop ténu de lumière
Tombe dans l'eau et fait des ronds. 
De l'amour de la tendresse qui donc oserait en douter
Mais pas deux sous de respect pour l'ordre établi
Et la politesse et cette chère discipline
Une légèreté et des manières à scandaliser les
grandes personnes 
Il vous arrange les mots comme si c'étaient de
simples chansons
Et dans ses yeux on peut lire son espiègle plaisir
À voir que sous les mots il déplace toutes choses
Et qu'il en agit avec les montagnes
Comme s'il les possédait en propre.
Il met la chambre à l'envers et vraiment l'on
ne s'y reconnaît plus
Comme si c'était un plaisir de berner les gens. 
Et pourtant dans son oeil gauche quand le droit rit
Une gravité de l'autre monde s'attache à la feuille
d'un arbre
Comme si cela pouvait avoir une grande importance
Avait autant de poids dans sa balance
Que la guerre d'Éthiopie
Dans celle de l'Angleterre.

* * *

NOUS NE SOMMES PAS

Nous ne sommes pas des comptables 
Tout le monde peut voir une piastre de papier vert
Mais qui peut voir au travers
si ce n'est un enfant
Qui peut comme lui voir au travers en toute liberté
Sans que du tout la piastre l'empêche
ni ses limites
Ni sa valeur d'une seule piastre 
Mais il voit par cette vitrine des milliers de
jouets merveilleux
Et n'a pas envie de choisir parmi ces trésors
Ni désir ni nécessité
Lui
Mais ses yeux sont grands pour tout prendre. 


* * *

SPECTACLE DE LA DANSE

Mes enfants vous dansez mal
Il faut dire qu'il est difficile de danser ici
Dans ce manque d'air
Ici sans espace qui est toute la danse. 
Vous ne savez pas jouer avec l'espace
Et vous y jouez
Sans chaînes
Pauvres enfants qui ne pouvez pas jouer. 
Comment voulez-vous danser j'ai vu les murs
La ville coupe le regard au début
Coupe à l'épaule le regard manchot
Avant même une inflexion rythmique
Avant sa course et repos au loin
Son épanouissement au loin du paysage
Avant la fleur du regard alliage au ciel
Mariage au ciel du regard
Infinis rencontrés heurt
Des merveilleux. 
La danse est seconde mesure et second départ
Elle prend possession du monde
Après la première victoire
Du regard 
Qui ne lui laisse pas de trace en l'espace
- Moins que l'oiseau même et son sillage
Que même la chanson et son invisible passage
Remuement imperceptible de l'air -
Accolade, lui, par l'immatériel
Au plus près de l'immuable transparence
Comme un reflet dans l'onde au paysage
Qu'on n'a pas vu tomber dans la rivière 
Or la danse est paraphrase de la vision
Le chemin retrouvé qu'ont perdu les yeux dans le but
Un attardement arabesque à reconstruire
Depuis sa source l'enveloppement de la séduction. 

* * *

RIVIÈRE DE MES YEUX

Ô mes yeux ce matin grands comme des rivières
Ô l'onde de mes yeux prêts à tout refléter
Et cette fraîcheur sous mes paupières
Extraordinaire
Tout alentour des images que je vois 
Comme un ruisseau rafraîchit l'Île
Et comme l'onde fluente entoure
La baigneuse ensoleillée.

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II - ENFANTS



LES ENFANTS

Ah ! les petits monstres 
Ils vous ont sauté dessus
Comme ils grimpent après les trembles
Pour les fléchir
Et les faire pencher sur eux 
Ils ont un piège
Avec une incroyable obstination 
Ils ne vous ont pas laissés
Avant de vous avoir gagnés 
Alors ils vous ont laissés
Les perfides
vous ont abandonnés
Se sont enfuis en riant. 
Il y en a qui sont restés
Quand les autres sont partis jouer
Ils sont restés assis gravement. 

Il en est qui sont allés
Jusqu'au bout de la grande allée 
Leur rire s'est suspendu 
Pendant qu'ils se retournaient
Pour vous voir qui les regardiez 
Un remords et un regret
Mais il n'était pas perdu
Il a repris sa fusée
Qu'on entend courir en l'air
Cependant qu'eux sont disparus
Quand l'allée a descendu. 


* * *

PORTRAIT

C'est un drôle d'enfant
C'est un oiseau
Il n'est plus là 
Il s'agit de le trouver
De le chercher
Quand il est là 
Il s'agit de ne pas lui faire peur
C'est un oiseau
C'est un colimaçon. 
Il ne regarde que pour vous embrasser
Autrement il ne sait pas quoi faire
avec ses yeux 
Où les poser
Il les tracasse comme un paysan sa casquette 
Il lui faut aller vers vous
Et quand il s'arrête
Et s'il arrive
Il n'est plus là 
Alors il faut le voir venir
Et l'aimer durant son voyage. 

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III-  ESQUISSES EN PLEIN AIR

LA VOIX DES FEUILLES

La voix des feuilles
Une chanson
Plus claire un froissement
De robes plus claires aux plus
transparentes couleurs. 

* * *

L'AQUARELLE

Est-il rien de meilleur pour vous chanter
les champs
Et vous les arbres transparents
Les feuilles
Et pour ne pas cacher la moindre des lumières 
Que l'aquarelle cette claire
Claire tulle ce voile clair sur le papier. 

* * *

FLÛTE

Tous les champs ont soupiré par une flûte
Tous les champs à perte de vue ondulés sur les
buttes
Tendus verts sur la respiration calme des buttes 
Toute la respiration des champs a trouvé ce petit
ruisseau vert de son pour sortir
À découvert
Cette voix verte presque marine
Et soupiré un son tout frais
Par une flûte. 


* * *

SAULES

La tête penchée
Le vent peigne leurs chevelures longues
Les saules au bord de l'onde
Les agite au-dessus de l'eau
Pendant qu'ils songent
Et se plaisent indéfiniment
Aux jeux du soleil dans leur feuillage froid
Ou quand la nuit emmêle ses ruissellements 

* * *

LES ORMES

Dans les champs
Calmes parasols
Sveltes, dans une tranquille élégance
Les ormes sont seuls ou par petites familles.
Les ormes calmes font de l'ombre
Pour les vaches et les chevaux
Qui les entourent à midi.
Ils ne parlent pas
Je ne les ai pas entendus chanter.
Ils sont simples
Ils font de l'ombre légère
Bonnement
Pour les bêtes. 

* * *

LES GRANDS SAULES

Les grands saules chantent
Mêlés au ciel
Et leurs feuillages sont des eaux vives
Dans le ciel 
Le vent
Tourne leurs feuilles
D'argent
Dans la lumière
Et c'est rutilant
Et mobile
Et cela flue
Comme des ondes. 
On dirait que les saules coulent
Dans le vent
Et c'est le vent
Qui coule en eux. 
C'est des remous dans le ciel bleu
Autour des branches et des troncs
La brise chavire les feuilles
Et la lumière saute autour
Une féerie
Avec mille reflets
Comme des trilles d'oiseaux-mouches
Comme elle danse sur les ruisseaux
Mobile
Avec tous ses diamants et tous ses sourires.

 

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IV- DEUX PAYSAGES

PAYSAGE EN DEUX COULEURS SUR FOND DU CIEL

La vie la mort sur deux collines 
Deux collines quatre versants 
Les fleurs sauvages sur deux versants 
L’ombre sauvage sur deux versants. 

Le soleil debout dans le sud 
Met son bonheur sur les deux cimes 
L’épand sur faces des deux pentes 
Et jusqu’à l’eau de la vallée 
(Regarde tout et ne voit rien) 

Dans la vallée le ciel de l’eau 
Au ciel de l’eau les nénuphars 
Les longues tiges vont au profond 
Et le soleil les suit du doigt 
(Les suit du doigt et ne sent rien) 

Sur l’eau bercée de nénuphars 
Sur l’eau piquée de nénuphars 
Sur l’eau percée de nénuphars 
Et tenue de cent mille tiges 
Porte le pied des deux collines 
Un pied fleuri de fleurs sauvages 
Un pied rongé d’ombre sauvage. 

Et pour qui vogue en plein milieu 
Pour le poisson qui saute au milieu 
(Voit une mouche tout au plus) 

Tendant les pentes vers le fond 
Plonge le front des deux collines 
Un de fleurs fraîches dans la lumière 
Vingt ans de fleurs sur fond de ciel 
Un sans couleur ni de visage 
Et sans comprendre et sans soleil 
Mais tout mangé d’ombre sauvage 
Tout composé d’absence noire 
Un trou d’oubli — ciel calme autour. 

* * *


UN MORT DEMANDE À BOIRE

Un mort demande à boire 
Le puits n’a plus tant d’eau qu’on le croirait 
Qui portera réponse au mort 
La fontaine dit mon onde n’est pas pour lui. 

Or voilà toutes ses servantes en branle 
Chacune avec un vase à chacune sa source 
Pour apaiser la soif du maître 
Un mort qui demande à boire. 

Celle-ci cueille au fond du jardin nocturne 
Le pollen suave qui sourd des fleurs 
Dans la chaleur qui s’attarde à l’enveloppement de la nuit 
Elle développe cette chair devant lui 

Mais le mort a soif encore et demande à boire 

Celle-là cueille par l’argent des prés lunaires 
Les corolles que ferma la fraîcheur du soir 
Elle en fait un bouquet bien gonflé 
Une tendre lourdeur fraîche à la bouche 
Et s’empresse au maître pour l’offrir 

Mais le mort a soif et demande à boire 

Alors la troisième et première des trois sœurs 
S’empresse elle aussi dans les champs 
Pendant que surgit au ciel d’orient 
La claire menace de l’aurore 
Elle ramasse au filet de son tablier d’or 
Les gouttes lumineuses de la rosée matinale 
En emplit une coupe et l’offre au maître 

Mais il a soif encore et demande à boire. 

Alors le matin parait dans sa gloire 
Et répand comme un vent la lumière sur la vallée 
Et le mort pulvérisé 
Le mort percé de rayons comme une brume 
S’évapore et meurt 
Et son souvenir même a quitté la terre. 

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V- DE GRIS EN PLUS NOIR


SPLEEN

Ah ! quel voyage nous allons faire 
Mon âme et moi, quel lent voyage 

Et quel pays nous allons voir 
Quel long pays, pays d’ennui. 

Ah ! d’être assez fourbu le soir 
Pour revenir sans plus rien voir 

Et de mourir pendant la nuit 
Mort de moi, mort de notre ennui. 

* * *


MAISON FERMÉE

Je songe à la désolation de l’hiver 
Aux longues journées de solitude 
Dans la maison morte — 
Car la maison meurt où rien n’est ouvert — 
Dans la maison close, cernée de forêts 

Forêts noires pleines 
De vent dur 

Dans la maison pressée de froid 
Dans la désolation de l’hiver qui dure 

Seul à conserver un petit feu dans le grand âtre 
L’alimentant de branches sèches 
Petit à petit 
Que cela dure 
Pour empêcher la mort totale du feu 
Seul avec l’ennui qui ne peut plus sortir 
Qu’on enferme avec soi 
Et qui se propage dans la chambre 

Comme la fumée d’un mauvais âtre 
Qui tire mal vers en haut 
Quand le vent s’abat sur le toit 
Et rabroue la fumée dans la chambre 
Jusqu’à ce qu’on étouffe dans la maison fermée 

Seul avec l’ennui 
Que secoue à peine la vaine épouvante 
Qui nous prend tout à coup 
Quand le froid casse les clous dans les planches 
Et que le vent fait craquer la charpente 

Les longues nuits à s’empêcher de geler 
Puis au matin vient la lumière 
Plus glaciale que la nuit. 

Ainsi les longs mois à attendre 
La fin de l’âpre hiver. 

Je songe à la désolation de l’hiver 
Seul 
Dans une maison fermée. 

* * *


FIÈVRE

Reprend le feu 
Sous les cendres 

Attention 
On ne sait pas 
Dans les débris 

Attention 
On sait trop bien 
Dans les débris 
Le moindre souffle et le feu part 

Au fond du bois 
Le feu reprend 
Sournoisement 
De moins en plus fort 

Attention 
Le feu reprend 
Brûle le vent à son passage 

Le feu reprend 
Mais où passer 
Dans les débris 
Tout fracassés 
Dans les écopeaux 
Bien tassés 

La chaleur chauffe 
Le vent se brûle 
La chaleur monte 
Et brouille le ciel 

À lueurs lourdes 
La chaleur sourde 
Chauffe et me tord 

La chaleur chauffe 
Sans flamme claire 
La chaleur monte 
Sans oriflamme 
Brouillant le ciel 
Tremblant les arbres 
Brûlant le vent à son passage. 

Le paysage 
Demande grâce 
Les bêtes ont les yeux effarés 
Les oiseaux sont égarés 
Dans la chaleur brouillant le ciel 

Le vent ne peut plus traverser 
Vers les grands arbres qui étouffent 
Les bras ouverts 
Pour un peu d’air 

Le paysage demande grâce 
Et la chaleur intolérable 
Du feu repris 
Dans les débris 
Est sans une fissure aucune 
Pour une flamme 
Ou pour le vent. 

_________

 

VI- FACTION


COMMENCEMENT PERPÉTUEL

Un homme d’un certain âge 
Plutôt jeune et plutôt vieux 
Portant des yeux préoccupés 
Et des lunettes sans couleur 
Est assis au pied d’un mur 
Au pied d’un mur en face d’un mur 

Il dit je vais compter de un à cent 
À cent ça sera fini 
Une bonne fois une fois pour toutes 
Je commence un deux et le reste 

Mais à soixante-treize il ne sait plus bien 

C’est comme quand on croyait compter les coups de minuit 
et qu’on arrive à onze 
Il fait noir comment savoir 
On essaye de reconstruire avec les espaces le rythme 
Mais quand est-ce que ça a commencé 

Et l’on attend la prochaine heure 

Il dit allons il faut en finir 
Recommençons une bonne fois 
Une fois pour toutes 
De un à cent 
Un... 

* * *


AUTREFOIS

Autrefois j’ai fait des poèmes 
Qui contenaient tout le rayon 
Du centre à la périphérie et au-delà 
Comme s’il n’y avait pas de périphérie mais le centre seul 
Et comme si j’étais le soleil: à l’entour l’espace illimité 
C’est qu’on prend de l’élan à jaillir tout au long du rayon 
C’est qu’on acquiert une prodigieuse vitesse de bolide 
Quelle attraction centrale peut alors empêcher qu’on s’échappe 
Quel dôme de firmament concave qu’on le perce 
Quand on a cet élan pour éclater dans l’Au-delà. 

Mais on apprend que la terre n’est pas plate 
Mais une sphère et que le centre n’est pas au milieu 
Mais au centre 
Et l’on apprend la longueur du rayon ce chemin trop parcouru 
Et l’on connaît bientôt la surface 
Du globe tout mesuré inspecté arpenté vieux sentier 
Tout battu 

Alors la pauvre tâche 
De pousser le périmètre à sa limite 
Dans l’espoir à la surface du globe d’une fissure, 
Dans l’espoir et d’un éclatement des bornes 
Par quoi retrouver libre l’air et la lumière. 

Hélas tantôt désespoir 
L’élan de l’entier rayon devenu 
Ce point mort sur la surface. 

Tel un homme 
Sur le chemin trop court par la crainte du port 
Raccourcit l’enjambée et s’attarde à venir 
Il me faut devenir subtil 
Afin de, divisant à l’infini l’infime distance 
De la corde à l’arc, 
Créer par ingéniosité un espace analogue à l’ Au-delà
Et trouver dans ce réduit matière 
Pour vivre et l’art. 

* * *


FACTION

On a décidé de faire la nuit 
Pour une petite étoile problématique 
A-t-on le droit de faire la nuit 
Nuit sur le monde et sur notre cœur 
Pour une étincelle 
Luira-t-elle 
Dans le ciel immense désert 

On a décidé de faire la nuit 
pour sa part 
De lâcher la nuit sur la terre 
Quand on sait ce que c’est 
Quelle bête c’est 
Quand on a connu quel désert 
Elle fait à nos yeux sur son passage 

On a décidé de lâcher la nuit sur la terre 
Quand on sait ce que c’est 
Et de prendre sa faction solitaire 
Pour une étoile 
encore qui n’est pas sûre 
Qui sera peut-être une étoile filante 
Ou bien le faux éclair d’une illusion 
Dans la caverne que creusent en nous 
Nos avides prunelles. 



_____________

 

VII- SANS TITRE


TU CROYAIS TOUT TRANQUILLE

Tu croyais tout tranquille 
Tout apaisé 
Et tu pensais que cette mort était aisée 

Mais non, tu sais bien que j’avais peur 
Que je n’osais faire un mouvement 
Ni rien entendre 
Ni rien dire 
De peur de m’éveiller complètement 
Et je fermais les yeux obstinément 
Comme un qui ne peut s’endormir 
Je me bouchais les oreilles avec mon oreiller 
Et je tremblais que le sommeil ne s’en aille 

Que je sentais déjà se retirer 
Comme une porte ouverte en hiver 
Laisse aller la chaleur tendre 
Et s’introduire dans la chambre 
Le froid qui vous secoue de votre assoupissement 
Vous fouette 
Et vous rend conscient nettement comme l’acier 

Et maintenant 

Les yeux ouverts les yeux de chair trop grands ouverts 
Envahis regardent passer 
Les yeux les bouches les cheveux 
Cette lumière trop vibrante 
Qui déchire à coups de rayons 
La pâleur du ciel de l’automne 

Et mon regard part en chasse effrénément 
De cette splendeur qui s’en va 
De la clarté qui s’échappe 
Par les fissures du temps 

L’automne presque dépouillé 
De l’or mouvant 
Des forêts 
Et puis ce couchant 
Qui glisse au bord de l’horizon 
À me faire crier d’angoisse 

Toutes ces choses qu’on m’enlève 

J’écoute douloureux comme passe une onde 
Les chatoiements des voix et du vent 
Symphonie déjà perdue déjà fondue 
En les frissons de l’air qui glisse vers hier 

Les yeux le cœur et les mains ouvertes 
Mains sous mes yeux ces doigts écartés 
Qui n’ont jamais rien retenu 
Et qui frémissent 
Dans l’épouvante d’être vides 

Maintenant mon être en éveil 
Est comme déroulé sur une grande étendue 
Sans plus de refuge au sein de soi 
Contre le mortel frisson des vents 
Et mon cœur charnel est ouvert comme une plaie 
D’où s’échappe aux torrents du désir 
Mon sang distribué aux quatre points cardinaux. 

* * *


QU'EST-CE QU'ON PEUT ?

Qu’est-ce qu’on peut pour notre ami 
au loin là-bas 
à longueur de notre bras 

Qu’est-ce qu’on peut pour notre ami 
Qui souffre une douleur infinie 

Qu’est-ce qu’on peut pour notre cœur 
Qui se tourmente et se lamente 

Qu’est-ce qu’on peut pour notre cœur 
Qui nous quitte en voyage tout seul 

Que l’on regarde d’où l’on est 
Comme un enfant qui part en mer 

De sur la falaise où l’on est 
Comme un enfant qu’un vaisseau prend 

Comme un bateau que prend la mer 
Pour un voyage au bout du vent 

Pour un voyage en plein soleil 
Mais la mer sonne déjà sourd 

Et le ressac s’abat plus lourd 
Et le voyage est à l’orage 

Et lorsque toute la mer tonne 
Et que le vent se lamente aux cordages 

Le vaisseau n’est plus qu’une plainte 
Et l’enfant n’est plus qu’un tourment 

Et de la falaise où l’on est 
Notre regard est sur la mer 

Et nos bras sont à nos côtés 
Comme des rames inutiles 

Nos regards souffrent sur la mer 
Comme de grandes mains de pitié 

Deux pauvres mains qui ne font rien 
Qui savent tout et ne peuvent rien 

Qu’est-ce qu’on peut pour notre cœur 
Enfant en voyage tout seul 
Que la mer à nos yeux déchira. 

* * *


PETITE FIN DU MONDE

Oh ! Oh ! 
Les oiseaux 
morts 

Les oiseaux 
les colombes 
nos mains 

Qu’est-ce qu’elles ont eu 
qu’elles ne se reconnaissent plus 

On les a vues autrefois 
Se rencontrer dans la pleine clarté 
se balancer dans le ciel 
se côtoyer avec tant de plaisir et se connaître 
dans une telle douceur 

Qu’est-ce qu’elles ont maintenant 
quatre mains sans plus un chant 
que voici mortes 
désertées 

J’ai goûté à la fin du monde 
et ton visage a paru périr 
devant ce silence de quatre colombes 
devant la mort de ces quatre mains 
Tombées 
en rang côte à côte 

Et l’on se demande 
À ce deuil 
quelle mort secrète 
quel travail secret de la mort 
par quelle voie intime dans notre ombre 
où nos regards n’ont pas voulu descendre 
La mort 
a mangé la vie aux oiseaux 
a chassé le chant et rompu le vol 
à quatre colombes 
alignées sous nos yeux 
de sorte qu’elles sont maintenant sans palpitation 
et sans rayonnement de l’âme. 

* * *


ACCUEIL

Moi ce n’est que pour vous aimer 
Pour vous voir 
Et pour aimer vous voir 

Moi ça n’est pas pour vous parler 
Ça n’est pas pour des échanges conversations 

Ceci livré, cela retenu 
Pour ces compromissions de nos dons 

C’est pour savoir que vous êtes, 
Pour aimer que vous soyez 

Moi ce n’est que pour vous aimer 
Que je vous accueille 
Dans la vallée spacieuse de mon recueillement 
Où vous marchez seule et sans moi 
Libre complètement 

Dieu sait que vous serez inattentive 
Et de tous côtés au soleil 
Et tout entière en votre fleur 
Sans une hypocrisie 
en votre jeu 

Vous serez claire et seule 
Comme une fleur sous le ciel 
Sans un repli 
Sans un recul de votre exquise pudeur 

Moi je suis seul à mon tour 
autour de la vallée 
Je suis la colline attentive 

Autour de la vallée 
Où la gazelle de votre grâce évoluera 
Dans la confiance et la clarté de l’air 

Seul à mon tour j’aurai la joie 
Devant moi 
De vos gestes parfaits 
Des attitudes parfaites 
De votre solitude 

Et Dieu sait que vous repartirez 
Comme vous êtes venue 
Et je ne vous reconnaîtrai plus 

Je ne serai peut-être pas plus seul 
Mais la vallée sera déserte 
Et qui me parlera de vous ? 

* * * 

CAGE D'OISEAU

Je suis une cage d’oiseau 
Une cage d’os 
Avec un oiseau 

L’oiseau dans ma cage d’os 
C’est la mort qui fait son nid 

Lorsque rien n’arrive 
On entend froisser ses ailes 

Et quand on a ri beaucoup 
Si l’on cesse tout à coup 
On l’entend qui roucoule 
Au fond 
Comme un grelot 

C’est un oiseau tenu captif 
La mort dans ma cage d’os 

Voudrait-il pas s’envoler 
Est-ce vous qui le retiendrez Qu’est-ce que c’est

Il ne pourra s’en aller
Qu’après avoir tout mangé
Mon cœur 
La source du sang 
Avec la vie dedans 

Il aura mon âme au bec. 

* * *

ACCOMPAGNEMENT

Je marche à côté d’une joie
D’une joie qui n’est pas à moi
D’une joie à moi que je ne puis pas prendre

Je marche à côté de moi en joie 
J’entends mon pas en joie qui marche à côté de moi
Mais je ne puis changer de place sur le trottoir
Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là
et dire voilà c’est moi 

Je me contente pour le moment de cette compagnie 
Mais je machine en secret des échanges 
Par toutes sortes d’opérations, des alchimies, 
Par des transfusions de sang 
Des déménagements d’atomes 
par des jeux d’équilibre 

Afin qu’un jour, transposé, 
Je sois porté par la danse de ces pas de joie 
Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi 
Avec la perte de mon pas perdu 
s’étiolant à ma gauche 
Sous les pieds d’un étranger 
qui prend une rue transversale.