C'est une voix qui s'approche et nous frôle dans la nuit.
Dès les première syllabes, on croit la reconnaître
elle, Sapho, si intime, si familière,
même si on ne sait rien de son visage.
Platon l'appelait "la dixième Muse"
et le poète Alcée la décrivait comme "une femme au sourire de miel".
Sapho est à jamais la merveille du lyrisme grec.
 Ce qui nous en reste est peu de chose
 mais le moindre de ses fragments
 semble embaumer à jamais d'un parfum qui a traversé les âges.
Du VIIe siècle avant notre ère,
 Sapho de Lesbos rayonne d'un éclat
que rien ne pourra jamais ternir ...

* * *

Poème d'Alcée à Sapho

Saphô aux tresses violettes,
Pure Saphô au doux sourire,
J'ai bien quelque chose à te dire,
Oui, mais la honte m'en empêche
Réponse de Sapho à Alcée
Si tu voulais le bien et le beau seuls,
Si rien de mal dans ta bouche n'était,
Tu n'aurais pas de honte dans tes yeux,
Et franchement tu dirais ta pensée.

 

À une aimée

Il goûte le bonheur que connaissent les dieux
Celui qui peut auprès de toi
Se tenir et te regarder,
Celui qui peut goûter la douceur de ta voix,

Celui que peut toucher la magie de ton rire,
Mais moi, ce rire, je le sais,
il fait fondre mon cœur en moi.

Ah ! moi, sais-tu, si je te vois,
Fût-ce une seconde aussi brève,
Tout à coup alors sur mes lèvres,
Expire sans force ma joie.

Ma langue est là comme brisée,
Et soudain, au cœur de ma chair,
Un feu invisible a glissé.
Mes yeux ne voient plus rien de clair,
À mon oreille un bruit a bourdonné. 

 

À Aphrodite

Assise au trône d'arc-en-ciel,
perfide Reine de Beauté,
ne lace pas pour moi les pièges
de tes langueurs, de tes tourments,
je te supplie.


Entends, clémente, ma prière,
comme tu fis cette autre fois
où pour répondre à mon appel,
tu suivis la route des astres,
sur ton beau char.


Et tes bleus passereaux rapides,
au-dessus de la terre sombre,
battant le ciel à coups pressés,
t'entraînaient à travers l'espace
jusque vers moi.


Je te contemplai, Bienheureuse,
je vis ton immortel visage
me sourire, et ta voix divine
me demanda pourquoi mon cœur criait vers toi.


"Quelle est celle qui t'a blessée ?
Vers qui s'élance ta folie,
ma Sapho ? Dis à ta déesse
qui tu veux que sa force plie à ton amour.


"Celle qui maintenant te fuit,
celle qui dédaignait tes dons,
elle-même te cherchera,
elle-même contre son gré
te cédera."


Viens donc à moi comme autrefois,
tire-moi de mes dures peines,
accomplis le vœu de mon cœur.
Viens, Très-Sereine, et sois toi-même mon alliée. 

 

Les adieux

Atthis n'est point sur ses pas retournée.
Vraiment, je voudrais être morte.
En me quittant, elle pleurait,

Elle pleurait et me disait:
"Ah ! Saphô, terrible est ma peine.
C'est malgré moi que je m'en vais..."

Et je lui répondais moi-même:
"Pars en joie, souviens-toi de moi.
Ah ! tu sais bien comme je t'aime !

"Sinon, je veux te rappeler
Nos heures si belles, si chères,
(Les as-tu vraiment oubliées ?)

"Les guirlandes entrelacées,
Autour de ta gorge fragile,
Les fleurs adorables mêlées,

"Et le parfum mystérieux,
Les flacons de parfum royal,
Qui inondaient tes beaux cheveux,

"Et l'heure, où, sur un lit couchée,
Mollement et entre mes bras,
Tu calmais ta soif altérée..."

 

L’absente

Souvent, dans la lointaine Sardes,
la pensée de la chère Arignota, ô Atthis,
vient nous chercher jusqu'ici, toi et moi.

Au temps où nous vivions ensemble,
tu fus vraiment pour elle une déesse,
et de ton chant elle faisait ses délices.

Maintenant, entre les femmes de Lydie,
elle brille, comme après le coucher du soleil
brille la lune aux rayons roses,
parmi les étoiles qu'elle efface.

Elle répand sa lumière sur les flots marins,
elle éclaire les prés en fleurs.

C'est l'heure où tombent les belles gouttes de rosée,
où renaissent la rose, la délicate angélique
et le parfum du mélilot.

Alors dans ses longues courses errantes,
Arignota se souvient de la douce Atthis,
l'âme lourde de désirs, le cœur gonflé de chagrins.

Et là-bas son appel perçant nous invite à la rejoindre,
et la nuit aux subtiles oreilles
cherche à redire au delà des flots qui nous séparent
ces mots qu'on ne comprend pas,
cette voix mystérieuse..  

 

Nocturne
 
Étoile du soir, ô toi qui ramène
Ce qu'a dispersé le clair jour naissant,
Voici que chèvre et brebis tu ramènes,
et à la mère son enfant.

L'eau fraîche murmure à l'entour,
Parmi les pommiers parfumés,
Et les feuilles où le vent court,
Le sommeil pour nous a glissé.

Les étoiles autour de la splendeur lunaire,
Cachent à nouveau leur clarté
Lorsque d'un vif éclat elle revient briller,
En son plein, au-dessus de l'ombre de la Terre.

La lune s'est couchée, Les Pléiades aussi.
Il est minuit, l'heure est passée,
Je suis seule étendue ici.

Le rossignol charmeur annonce le printemps

 

Pour Anactoria
 
Certains disent: "Est-il plus belle chose au monde
qu'une troupe de cavaliers ? " D'autres déclarent:
"Rien qui vaille une flotte en mer".
 Moi, je préfère le seul visage aimé.

Ainsi pensa celle dont les yeux contemplèrent
tant de beaux fils de rois, qui recherchaient sa main.
Entre tous, le plus beau fut celui qu'elle aimait.
 
Elle a choisi de suivre celui par qui devait périr la haute Troie.
Pour elle rien n'a plus compté, ni son pays,
ni ses parents, ni son enfant chérie. 
Cypris égarait l'amoureuse.

Qu'il est prompt à l'oubli, le faible cœur des femmes !
S'il s'attache un instant, c'est aux êtres présents.
Hélas ! Anactoria, personne, ô chère absente, ne se souvient de toi.

Ah ! pour contempler ta démarche ravissante,
revoir l'éclat éblouissant de ton visage,
je donnerais les chars lydiens et les armures
qui brillent au combat. 

 

Vers l’extase

Venez, amies, dans le vallon sacré,
séjour ravissant des Nymphes rustiques,
où la fumée de l'autel fait monter
l'odeur de l'encens.

L'onde fraîche chante sous les pommiers,
le jardin respire à l'ombre des roses,
et des feuillages qu'agite le vent
descend le sommeil.

Dans l'herbe du pré paissent les poulains.
La mélisse abonde pour les abeilles.
Et quand vient le soir l'angélique exhale
son parfum de miel.

Viens à nous, Cypris, dans l'enclos des Nymphes,
et, parant nos fronts de fleurs enlacées,
dans les coupes d'or verse à ceux qui t'aiment
ton nectar de joies.  

 

Confidences

Je dis que l'avenir se souviendra de nous.

Je désire et je brûle.

A nouveau, l'Amour, le briseur de membres,
Me tourmente, doux et amer.
Il est insaisissable, il rampe.

A nouveau l'amour a mon cœur battu,
Pareil au vent qui, des hauteurs,
Sur les chênes s'est abattu.

Tu es venue, tu as bien fait:
J'avais envie de toi.
Dans mon cœur tu as allumé
Un feu qui flamboie.

Je ne sais ce que je dois faire,
Et je sens deux âmes en moi.

Je ne sais quel désir me garde possédée
De mourir, et de voir les rives
Des lotus, dessous la rosée.

Et moi, tu m'as oubliée.    

 

Jeunes filles
 
Telle la pomme savoureuse,
Rouge au bout même de la branche,
Là-haut, sur la plus haute branche.
Ah ! les cueilleurs l'ont oubliée.
Non, ils ne l'ont pas oubliée,
Ils n'ont pas pu y arriver.

Monte la lune dans son plein,
Les filles autour de l'autel...

Ainsi jadis, d'un pied léger,
Dansaient les filles de la Crète,
Autour d'un autel bien-aimé.
La musique animant la fête,
Et du gazon elles foulaient
Les fleurs à la douceur si fraîche.

Les pois chiches dorés poussaient sur le rivage.

Le sommeil aux yeux noirs est venu sur leurs yeux.

Est devenu froid le coeur des colombes,
Leurs ailes se sont repliées.

 

Vieillesse
 
Déjà l'âge a flétri mon corps.
Ils ont blanchi, mes cheveux noirs,
mes genoux ne me portent plus.

O pareille à de jeunes faons,
toi, ma compagne bien-aimée,
on veut te ravir à mon cœur...

J'aime la fleur de la jeunesse.
Mon cœur est épris de soleil,
mon cœur est épris de beauté 
 
Ah ! si mes flancs pouvaient encore
donner la vie, ah ! si le lait
pouvait gonfler mon sein -joyeuse
j'irais trouver un autre époux.

Mais l'âge déjà m'a touchée,
la vieillesse a ridé ma peau.
Amour se détourne de moi,
c'est la jeunesse qu'il poursuit.

Sapho, une autre voix t'appelle,
la noble voix d'une déesse.
Chante, chante, pour tes amies
La muse aux tresses violettes.

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Sapho

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869) 
(Recueil : Nouvelles méditations poétiques)


L'aurore se levait, la mer battait la plage ;
Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,
Et près d'elle, à genoux, les filles de Lesbos
Se penchaient sur l'abîme et contemplaient les flots :

Fatal rocher, profond abîme !
Je vous aborde sans effroi !
Vous allez à Vénus dérober sa victime :
J'ai méconnu l'amour, l'amour punit mon crime.
Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !
Vois-tu de quelles fleurs j'ai couronné ma tête ?
Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,
Orné pour mon trépas comme pour une fête,
Du bandeau solennel étincelle aujourd'hui !

On dit que dans ton sein... mais je ne puis le croire !
On échappe au courroux de l'implacable Amour ;
On dit que, par tes soins, si l'on renaît au jour,
D'une flamme insensée on y perd la mémoire !
Mais de l'abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,
Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !
Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices
Un oubli passager, vain remède à mes maux !
J'y viens, j'y viens trouver le calme des tombeaux !
Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !
Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?
Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !

Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?
C'était sous les bosquets du temple de Vénus ;
Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,
Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :
Aux pieds de ses autels, soudain je t'aperçus !
Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire
Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?
Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,
Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !
Non: jamais aux regards de l'ingrate Daphné
Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone ;
Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,
Le jeune dieu de l'Inde, en triomphe traîné,
N'apparut plus brillant aux regards d'Erigone.
Tout sortit... de lui seul je me souvins, hélas !
Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,
J'errais seule et pensive autour de sa demeure.
Un pouvoir plus qu'humain m'enchaînait sur ses pas !
Que j'aimais à le voir, de la foule enivrée,
Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
Lancer le disque au loin, d'une main assurée,
Et sur tous ses rivaux l'emporter dans nos jeux !
Que j'aimais à le voir, penché sur la crinière
D'un coursier de I'EIide aussi prompt que les vents,
S'élancer le premier au bout de la carrière,
Et, le front couronné, revenir à pas lents !
Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !
Et si de ce beau front de sueur humecté
J'avais pu seulement essuyer la poussière...
Ô dieux ! j'aurais donné tout, jusqu'à ma beauté,
Pour être un seul instant ou sa soeur ou sa mère !
Vous, qui n'avez jamais rien pu pour mon bonheur !
Vaines divinités des rives du Permesse,
Moi-même, dans vos arts, j'instruisis sa jeunesse ;
Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
Ces chants qui m'ont valu les transports de la Grèce :
Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,
Malheureuse Sapho ! n'ont pu fléchir son coeur,
Et son ingratitude a payé ta tendresse !

Redoublez vos soupirs ! redoublez vos sanglots !
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Si l'ingrat cependant s'était laissé toucher !
Si mes soins, si mes chants, si mes trop faibles charmes
A son indifférence avaient pu l'arracher !
S'il eût été du moins attendri par mes larmes !
Jamais pour un mortel, jamais la main des dieux
N'aurait filé des jours plus doux, plus glorieux !
Que d'éclat cet amour eût jeté sur sa vie !
Ses jours à ces dieux même auraient pu faire envie !
Et l'amant de Sapho, fameux dans l'univers,
Aurait été, comme eux, immortel dans mes vers !
C'est pour lui que j'aurais, sur tes autels propices,
Fait fumer en tout temps l'encens des sacrifices,
Ô Vénus ! c'est pour lui que j'aurais nuit et jour
Suspendu quelque offrande aux autels de l'Amour !
C'est pour lui que j'aurais, durant les nuits entières
Aux trois fatales soeurs adressé mes prières !
Ou bien que, reprenant mon luth mélodieux ,
J'aurais redit les airs qui lui plaisaient le mieux !
Pour lui j'aurais voulu dans les jeux d'Ionie
Disputer aux vainqueurs les palmes du génie !
Que ces lauriers brillants à mon orgueil offerts
En les cueillant pour lui m'auraient été plus chers !
J'aurais mis à ses pieds le prix de ma victoire,
Et couronné son front des rayons de ma gloire.

Souvent à la prière abaissant mon orgueil,
De ta porte, ô Phaon ! j'allais baiser le seuil.
Au moins, disais-je, au moins, si ta rigueur jalouse
Me refuse à jamais ce doux titre d'épouse,
Souffre, ô trop cher enfant, que Sapho, près de toi,
Esclave si tu veux, vive au moins sous ta loi !
Que m'importe ce nom et cette ignominie !
Pourvu qu'à tes côtés je consume ma vie !
Pourvu que je te voie, et qu'à mon dernier jour
D'un regard de pitié tu plaignes tant d'amour'
Ne crains pas mes périls, ne crains pas ma faiblesse ;
Vénus égalera ma force à ma tendresse.
Sur les flots, sur la terre, attachée à tes pas,
Tu me verras te suivre au milieu des combats ;
Tu me verras, de Mars affrontant la furie,
Détourner tous les traits qui menacent ta vie,
Entre la mort et toi toujours prompte à courir,..
Trop heureuse pour lui si j'avais pu mourir !

"Lorsque enfin, fatigué des travaux de Bellone,
"Sous la tente au sommeil ton âme s'abandonne,
"Ce sommeil, ô Phaon ! qui n'est plus fait pour moi,
"Seule me laissera veillant autour de toi !
"Et si quelque souci vient rouvrir ta paupière,
"Assise à tes côtés durant la nuit entière,
"Mon luth sur mes genoux soupirant mon amour,
"Je charmerai ta peine en attendant le jour !

Je disais; et les vents emportaient ma prière !
L'écho répétait seul ma plainte solitaire ;
Et l'écho seul encor répond à mes sanglots !
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Toi qui fus une fois mon bonheur et ma gloire!
Ô lyre ! que ma main fit résonner pour lui,
Ton aspect que j'aimais m'importune aujourd'hui,
Et chacun de tes airs rappelle à ma mémoire
Et mes feux, et ma honte, et l'ingrat qui m'a fui !
Brise-toi dans mes mains, lyre à jamais funeste !
Aux autels de Vénus, dans ses sacrés parvis
Je ne te suspends pas ! que le courroux céleste
Sur ces flots orageux disperse tes débris !
Et que de mes tourments nul vestige ne reste !
Que ne puis-je de même engloutir dans ces mers
Et ma fatale gloire, et mes chants, et mes vers !
Que ne puis-je effacer mes traces sur la terre !
Que ne puis-je aux Enfers descendre tout entière !
Et, brûlant ces écrits où doit vivre Phaon,
Emporter avec moi l'opprobre de mon nom !

Cependant si les dieux que sa rigueur outrage
Poussaient en cet instant ses pas vers le rivage ?
Si de ce lieu suprême il pouvait s'approcher ?
S'il venait contempler sur le fatal rocher
Sapho, les yeux en pleurs, errante, échevelée,
Frappant de vains sanglots la rive désolée,
Brûlant encor pour lui, lui pardonnant son sort,
Et dressant lentement les apprêts de sa mort ?
Sans doute, à cet aspect, touché de mon supplice,
Il se repentirait de sa longue injustice ?
Sans doute par mes pleurs se laissant désarmer
Il dirait à Sapho : Vis encor pour aimer !
Qu'ai-je dit ? Loin de moi quelque remords peut-être,
A défaut de l'amour, dans son coeur a pu naître :
Peut-être dans sa fuite, averti par les dieux,
Il frissonne, il s'arrête, il revient vers ces lieux ?
Il revient m'arrêter sur les bords de l'abîme ;
Il revient !... il m'appelle... il sauve sa victime!...
Oh ! qu'entends-je ?... écoutez... du côté de Lesbos
Une clameur lointaine a frappé les échos !
J'ai reconnu l'accent de cette voix si chère,
J'ai vu sur le chemin s'élever la poussière !
Ô vierges ! regardez ! ne le voyez-vous pas
Descendre la colline et me tendre les bras ?...
Mais non ! tout est muet dans la nature entière,
Un silence de mort règne au loin sur la terre :
Le chemin est désert !... je n'entends que les flots...
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Mais déjà s'élançant vers les cieux qu'il colore
Le soleil de son char précipite le cours.
Toi qui viens commencer le dernier de mes jours,
Adieu dernier soleil ! adieu suprême aurore !
Demain du sein des flots vous jaillirez encore,
Et moi je meurs ! et moi je m'éteins pour toujours !
Adieu champs paternels ! adieu douce contrée !
Adieu chère Lesbos à Vénus consacrée !
Rivage où j'ai reçu la lumière des cieux !
Temple auguste où ma mère, aux jours de ma naissance
D'une tremblante main me consacrant aux dieux,
Au culte de Vénus dévoua mon enfance !
Et toi, forêt sacrée, où les filles du Ciel,
Entourant mon berceau, m'ont nourri de leur miel,
Adieu ! Leurs vains présents que le vulgaire envie,
Ni des traits de l'Amour, ni des coups du destin,

Misérable Sapho ! n'ont pu sauver ta vie !
Tu vécus dans les Pleurs, et tu meurs au matin !
Ainsi tombe une fleur avant le temps fanée !
Ainsi, cruel Amour, sous le couteau mortel.
Une jeune victime à ton temple amenée,
Qu'à ton culte en naissant le pâtre a destinée,
Vient tomber avant I'âge au pied de ton autel !

Et vous qui reverrez le cruel que j'adore
Quand l'ombre du trépas aura couvert mes yeux,
Compagnes de Sapho, portez-lui ces adieux !
Dites-lui... qu'en mourant je le nommais encore !

Elle dit, Et le soir, quittant le bord des flots,
Vous revîntes sans elle, ô vierges de Lesbos !

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oeuvre: amantes,  Pol Ledent

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