Verbe 
     mon recours
          ma spirale
               mon intime

                                       
                                   

* * *  

 (nouveau) juin 2017

À Jeanne née Saby, ma mère

Mes enfants quelle histoire ! je n’ai plus de mémoire, plus de souvenirs, plus de passé.

Trotte souris trotte, dans ma tête pauvre linotte le fil du temps s’est embrouillé.

J’ai tant de mal à dire et le cœur en pelote.

Alors au bord des mots je pose des sourires mais j’ai pour un visage ou l’écho d’une voix, sur le bout de la langue une larme, parfois.

Sans doute est-ce d’avoir tant aimé que tangue la lourde barque de mon cœur.

Mais ne craignez jamais qu’infidèle il ne vous trahisse, contre l’indifférence et l’oubli mon cœur est une citadelle.

Quand la faux contre lui portera son ultime assaut, soyez en sûrs, c’est mon amour qui aura le dernier mot.

Ô mes enfants que je chéris ne craignez pas de vivre, n’ayez de souffle que d’aimer et sur la vitre de l’aube quand point le jour prenez un peu de temps au temps, essuyez le givre pour voir au loin l’amour bleuir vos neiges d’antan.

* * *

À Pierre Autin Grenier


 

Cher Pierre,

Voilà quelques mois déjà que vous avez rejoint l’autre rive. Il me plait de croire que mon esprit tendu vers vous a quelque chance d’atteindre le vôtre, quelque part derrière les roseaux où il se cache. Pure spéculation de poète, je vous le concède. Mais soyez magnanime, que vaudrait de continuer la route si on ne pouvait parler de temps en temps avec les morts…

Voilà donc pour faire court ce que j’ai simplement à vous dire :

Cher Pierre, j’ai un chien mouillé sur le cœur …et un verre vide aussi

– vous savez bien sûr de quoi je parle – d’autant plus vide de ne pas l’avoir rempli, puis vidé, en trinquant avec vous, à la vie, à nos bouts de bois, nos bouts de ficelle, nos jouets cassés, notre enfance mal raccommodée.

Cher Pierre, il fallait que je vous le dise : j’ai un chien mouillé sur le cœur… et un verre vide aussi… qui attendent

à Lyon, ce 27 décembre 2014

* * *

 
À François de Cornière



On ne peut pas faire front.


     Effacés les pas, le souvenir des pas

                                                           crissant…


     Effacés les mots au bord des lèvres,

                                      au bout des doigts,

                                             tous les mots,

                les mots dits, balbutiés

                                     ou tus, refoulés

                comme vagues remords,

                         repoussés d’un revers de vie,

      Comme mourir un peu,

                                   avant l’heure,

                 par négligence.



     Mais à quoi bon si le sol se dérobe

                        sous nos pieds de funambules.


     On broie du blanc, on pactise

                                    avec le temps.

     On marche sur des toits

                      comme si de rien n’était,

                      ne laissant de traces

                     qu’un pauvre chapelet de bulles.



     Et soudain on trébuche

                       sur une petite phrase

                    assassine


           « Pierre est mort au matin du 12 avril. »


                               Le cœur se noue,

                               l’éternité fait silence,


les mots ne sont pas à la mesure.

                                             Inutiles.


                      On ne peut pas faire front :

le temps effacera les pas,
                                   les pas crissant…

 

* * *


La tristesse donne un air sombre et sévère au visage de maman dont le regard semble traverser toute chose, percevoir dans le lointain quelque vérité terrible et muette qui captive son âme.

Quelle pudeur absurde me retient de serrer contre moi son corps de petit oiseau amaigri, outragé par le travail du temps ?

Il n’y a pas une parcelle de moi-même, une once de ma chair ou de mon sang qui ne refusent de voir impuissant s’évaporer avec son corps, l’âme de maman.

Son âme… apeurée par les affres de l’oubli, la perte des souvenirs, l’incompréhension du monde, s’est réfugiée dans la tristesse désabusée de son sourire ; tristesse fugitive qu’un revers bref de la main repousse plus loin, pour ne pas inquiéter, pour protéger le plus longtemps possible ceux qu’elle aime.

Pauvre maman Jeanne, la vague géante de ton amour viendra s’échouer un jour à mes pieds. Alors toute l’écume de ta vie roulera sur la mienne.

La fuite abstraite du temps est cette roue à aubes qui, du fond de la mémoire de Fernando Pessoa, égraine sans fin la petite pluie lancinante d’un piano enfoui depuis l’enfance, dont les notes ne veulent pas s’effacer.

Ainsi des images plantées vives dans les replis profonds de ma mémoire, tel un diaporama qui tourne en boucles obsédantes, sans que la furia de vivre au présent ne l’arrête ni même n’en ralentisse la marche.

Quelle force obscure agit sur ma volonté, défroisse les visages aimés, redessine les vallons de mon enfance et souffle en même temps son présage mortel ?



C’était un îlot de verdure perdu dans le désert, un jardin bleu, une petite planète, palpitante comme un oisillon au nid, si vulnérable dans la paume refermée de son destin… une petite planète tournant depuis la nuit des temps autour de son étoile, frôlée parfois par des ombres informes et menaçantes. Pressentant peut-être le pire, les animaux et les plantes peuplant cet oasis n’avaient d’autre dessein que de continuer la vie, d’allonger le temps. Mais troublant l’ordre du monde, descendus de la branche fruitière où ils vivaient d’amour, des brutes d’hominidés s’en furent à la ronde verser le sang et le feu de leurs passions funestes. Folle fringale, basses ambitions ! Sans qu’il fût possible d’endiguer leurs grossiers appétits, ces sbires doublés de mercantis asséchèrent les fleuves, saccagèrent les prairies, détroussèrent les mers et les bois, allumèrent des incendies sur les quatre continents… et firent tant que leur folie eut raison de la patience des siècles et du cycle bienfaisant des saisons.
Est-il vrai que l’espoir est toujours sauf sous la cendre ?... On se prit à espérer que quelque survivant de ces temps assassins, dans un sursaut pacificateur, secouât enfin le monde de toutes ses larmes et refermât à jamais la blessure du passé.

 

* * *
 


Les mots disent ce qu’ils disent … et autre chose.


Chaque chose recèle autant de vérités cachées qu’il y a d’yeux pour les révéler.


Le mal d’une vie unique, limitée, sans comparaison, incompréhensible…et l’avenir comme une promesse

jamais tenue d’en guérir.


On vient de loin, de nulle part, jeté par la vague, étonné

d’être en vie, médusé par son enfance.


À vendre, urgent : solitude sans fond avec vue imprenable

sur le néant.

Mes sens magdaléniens… Mon instinct de bête traquée…

C’est au coup de grâce du bûcheron que l’arbre fait

entendre son silence.

Sourds à ce déchirement sont les hommes sans racines.

Un jour (ou plutôt un soir c’est ainsi) on comprend qu’on était d’une seule famille, on reconnaît tout de suite les siens au détour d’un mot, au parti d’un sourire, à l’esquisse d’une dent qui ne veut plus mordre, qui se casse sur la froide brutalité du monde.


Ce n’est pas qu’il n’avait plus rien à dire, c’est que dire ne lui disait plus rien.

Pas trouver mieux qu’une virgule pour entraver le temps.

Quelle pitié !


Le temps, cet invisible qui écroule les murs de nos maisons…


Certains jours entre le temps et moi, c’est à celui qui tuera l’autre.…

Tu écris sans assurance, tu t’élances sans filet au devant de quoi, sur quel chemin sans issue, barré un soir par un : « désolé, on ne passe pas ».

La poésie est la seule excuse de l’existence.


 

* * *

décembre 2013

Résister au temps
qui abroge notre enfance.
Sous la morsure de l’absence
négocier encore un sursis
avec cet autre, ce double
incoercible qui sort chaque soir
de sa tanière de suie
pincer le nerf de la mélancolie

* * *  

 Petite
araignée du matin,
larme de rosée ………… ..parmi celles
que le vent chagri ……………….ne dans ta toile,
patiemment tu ………………….brodes une étoile
de verre qui trem………………..ble sur le ciel
et piège la mou …………...che vénéneuse
de mon
chagrin

* * *  

Exilé des jardins de l’enfance,
tu avances dans la vie
comme un marcheur distrait
surpris par la marée montante du temps.

Mot après mot
tu consignes le temps
contre l’atrophie du jour,
le déclin de la Mémoire.

* * *  

Tu es l’arbre,
la pierre, l’oiseau, le nuage, la colline, la feuille, le ruisseau

et à la fin toute ombre de ces choses
dont le cœur bat sous la peau des apparences.

* * *  

Un jour (ou plutôt un soir c’est ainsi) on comprend qu’on était d’une seule famille, on reconnaît tout de suite les siens au détour d’un mot, au parti d’un sourire, à l’esquisse d’une dent qui ne veut plus mordre, qui se casse sur la froide brutalité du monde.
 

* * *  

Cet instant,
un livre ouvert la nuit
(souvent la nuit),
la dernière page lue
trouée par un mot,
ce silence dans la main,
cet instant
entre le pouce et l’index,
cette écharde,
l’ampoule vacillante,
le mince filament de l’écriture
et le livre refermé
sur l’inguérissable blessure.

* * *  

La fuite abstraite du temps est cette roue à aubes qui, du fond de la mémoire de Fernando Pessoa, égraine sans fin la petite pluie lancinante d’un piano enfoui depuis l’enfance, dont les notes ne veulent pas s’effacer.
Ainsi des images plantées vives dans les replis profonds de ma mémoire, tel un diaporama qui tourne en boucles obsédantes, sans que la furia de vivre au présent ne l’arrête ni même n’en ralentisse la marche.
Quelle force obscure agit sur ma volonté, défroisse les visages aimés, redessine les vallons de mon enfance et souffle en même temps son présage mortel ?

* * *  

Aimer la vie par tous les pores du sensible,
ignorer autant qu’il est possible
le jugement premier, le cynique
baptême des débuts, l’irrévocable
permis de démolition.

Aimer la vie jusqu’à s’affranchir de l’immuable.

Aimer la vie par dégoût et refus
de toute soustraction, par ignorance,
aveuglement d’insecte aux ailes
trop tôt brûlées par l’espérance.

Aimer la vie par abandon, noyade, laisser-aller
dans les profondeurs insondables
où nos âmes de marins s’échoueront peut-être
sans savoir, agrégées enfin à toute mémoire
et délivrées de toute appréhension.

* * *  

Nos amours encloses dans des murs de verre :
empreintes létales de paumes et de baisers,
mais au front qui s’y cogne, torrentielle la poésie.
  Toujours.

  décembre 2013

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* * *

Tant de douceur voilée
de frôlements de doigts

de serrements battus
étranglés,
tant de ciels
de prés dans la lumière
de rires ébréchés,
(le soleil roitelet se souvient-il qu’il pépiait dans le ru ?)
– Ô les amours de battage
et les batteuses en liesse
la peur nuitamment des petits
le bois des bêtes sélénites – et tant de trains manqués
de bris de voix
de verres choqués
qui tintent sous le toit,
brèches du temps
tant de serments tus
tant de silences
de mots scellés,
dans les fêlures jaunies
des anciennes faïences.


* * *  

 
     TGV (12 mai 2010)

Paris d’avant, Paris devant
Solutré noyée dans la brume,
Soligny de mon frère lointain,
traînes d’orage, ciels lavés…

Derrière la vitre sans tain
sans bruit les souvenirs
franchissent le mur du temps.

Immensément douce et bleue soudain,
la lumière embrasse le monde
et sur la poitrine innocente
de la jeune fille d’en face
rayonne la courbe d’un sein.

Dedans, mon cœur anachronique
frappe à des portes closes.

Dehors, sur les collines qui soupirent,
l’opale bleue de la lumière de juin
caresse les mêmes courbes.

Le Temps à Grande Vitesse file vers Paris.

* * * 

J’écris pour voir, pour savoir, éprouver le trou noir
des mots qui ombrent et traversent la page blanche.
J’écris dans l’obscurité.
J’écris pour recoudre le temps déchiré,
remailler la laine perdue de l’enfance,
percer le secret du silence.
J’écris pour me consoler de la perte,
adossé à l’arbre de ton absence.
J’écris à mes moments gagnés sur mon temps
[perdu
J’écris pour vivre, quelquefois pour survivre
pour éteindre le feu qui me consume.
J'écris parce que les mots meurent plus lentement que
[les larmes


* * *

Sur ta ligne de survie, écris,
creuse ton sillon, trace l’épilogue
d’une bulle d’éternité,
cette larme de rosée qui éclate,
dérobée déjà au jour qui naît…
Faute de percer son mystère, écris,
creuse dans la fausse écorce l’insoluble question.
En attente de quoi, pour combien de temps,
tes racines te poussent, ton poème te sauve.


* * *
 

                O soleil
Cracheur de feu de mon enfance
            Terre ma Terre
Ligne courbe dans le pur espace
               Pur désir
À caresser les hanches de la nuit
               O soleil
    Entre les stries de l'ombre
Le visage implorant de l'amour
               Te regarde


                  

* * *

     
            J'ai rêvé des matinées de grâce alanguies
                  lentement
                   dénouées
                     le soleil lissant ses plumes
                      aux brumes moirées
                        orfèvre des petits jours
                          pointant sa griffe légère
                            sur la joue tiède encore
                              de mes petits rieurs

                                                     

* * *

Nous pouvons bien jouer avec les mots puisqu'ils se jouent de nous.

 

DÉFINITIONS

Épanchement        

Penche vers moi
ton regard doux
         pour
que sans reproche
glissent tes pensées

Penche vers moi 
ton regard doux
pour que sans remords
glissent tes pensées




                               Un petit nuage de bonté

C'était un petit nuage de bonté qui déambulait vaguement triste dans le ciel, un ciel bleu, limpide comme la cruauté. C'était un homme. (Un homme… est-ce possible quand sous la fière carapace des ans, on porte comme un enfant un petit paquet de terreur muette qui ne s'avoue pas être ?) C'était un homme donc, à sa fenêtre, par dessus les toits de la ville, qui observait un petit nuage trop frêle et petit pour soulager son âme défaite. Et rien, rien dans cette prison sans murs pour soulager son âme défaite. Mais quel homme aussi seul eût cherché secours auprès d'un simple petit nuage de bonté déambulant dans le ciel lisse d'un dimanche d'août ? Quel homme ? 
Lourd est le regard de l'homme, trop lourde sa solitude pour voyager dans le ciel… Alors le petit nuage de bonté se sentant inutile s'évanouit dans la nue comme neige au soleil, laissant l'homme contrit arrimé au silence de la ville.

 

Tintamarre

Fable
ou cloches
tintent à la volée
(À des lieues de tintamarre
sonnant
et résonnant
comme fanfare)

Bruissement

Bruine doucement
des mots qui mentent

                 

* * *

Nostalgie d'une légèreté rêvée,
entrevue dans le parfum de l'air,
dans l'air du temps d'une enfance éternelle.

 

 * * *

ENFANCE


                              
Enfance
                 eau jaillissante des bassins
                               Enfance
délivrée de la soif au bouche à bouche des fontaines
                               cœur abondant
                inondé du bruissement de l'été
                               Enfance
          odeur de l'herbe fraîchement coupée
                               source vive  
                               ciel ouvert
                               Enfance
       chemin creux frayant dans les charmilles
                  et les taillis de coudriers
                               Enfance 
      je dominais le monde sur le " Cou d'air "
                               à flanc de roche
                  je n'avais ni remords ni regrets
                 mais pressentais déjà mon rêve

* * *


Mon enfance est à jamais liée au souvenir d'un tombereau bleu
dont les planches à claire-voie cédaient sous le poids du fumier
et qui cahotait sur un étroit chemin de pierres
ahanant lui-même
entre la remise à bois et le haut mur aveugle
~ grand pourvoyeur d'ombre fraîche ~
de la ferme de mes grands-parents.

 

 * * *

               

               Les mots parlent aux mots 
                    entendre et voir les bien nommés 
                        ainsi PLATANE désigne un mot
                             qui érige son 
                                 comme un poing au ciel 
                                       son  T
                   est précis, immobile, planté
                             en terre 
                                  son  l'allège
                                                 l'aère
                                            berce un ciel
                                            où les voyelles
                                            donnent le la
                                            de la légèreté

                                                   * * *

                                                   
                                  

MOTUS
                                  
motus
mot de tous mes mots 
mémoire de mes mots
mot de passe
passe-muraille
silences observés
mille échos
de mes mots
mouvements des signes
entrelacs
entre-lignes
mot
de vous à moi 

 

* * *


Découvrir les mots
Effeuiller soulever les voiles
Les paupières des mots
Mots tendus aiguisés
Déguisés sous le tranchant
Ouverts ou repliés
Le dos rond à l'usage
Perles jalouses
Ou cailloux frondeurs
Frottés à toutes les lèvres
Mots de tous les jours
Mots de toutes les nuits
Solitaires
Ou chaînons de farandole
Roches noires
Aboulées d'un cratère
Ou fretin
Coulant de source vive
Mots
Découvrir les mots
Soulever les masques
Remonter les fleuves
Suivre les sens obliques
Tout l'or des mots
À la source imprenable
Plis et replis
En pluie de timbres
Et d'effluves neuves
Aux genoux de la musique


* * *

Je suis riche d'une dette d'amour et d'une capitale de tendresse.

                                        
Que soit
                                         toujours
                                           Noël
                                      en elle ailé
                              aux blancs oiseaux pareil
                                          jamais
                                           Noël
                                       en elle allé
                               comme neige au soleil
                                       Qu'enfance
                                       lui soit volé
                              et c'est un grand ciel vide
                                 en son cœur installé

                                                   
 

* * *  

 

Plutôt se fondre
au présent d'une vie
à vivre au jour
la joue d'un jour
sans fin
plutôt désirer
comme les enfants 
des aubes éblouies 
                                 bleuissantes
où tendre
je reviendrais
  me pendre
aux cheveux de ma mère

 

* * *

                 
J'écris à mes moments gagnés sur mon temps perdu

Le ciel nous ment
au  ciel se tend
l'immensité

Écheveau de l'invisible
la mer hirsute
et sans partage
lime l'éternité

Auprès de ces abîmes
risibles sont
nos amertumes

 

 * * *

On ne peut plus rentrer chez soi;
la serrure de la porte ne fonctionne plus,
la clé reste bloquée.
Rien à faire.
Ce doit être cela mourir.

            

* * *

                      N'osant céder à l'écriture
                                       inertie du doute 
j'aurai marché en équilibre sur la frange d'un ailleurs 
                      Bercé par cette errance 
j'aurai pourtant mieux écrit que je n'aurai vécu
et faute de ne m'être jamais senti tout à fait au monde
je n'aurai tressé çà et là que quelques lianes 
      lancé à la dérobade que de brèves incantes

 

* * *



Aller à la rencontre de mots déjà inscrits en soi 
S'accomplir plutôt qu'accomplir 
Restituer ce qu'on ne se  pardonnerait pas d'avoir perdu 
Devenir ce qu'intimement on était déjà


                             * * *

Et si la mort était un petit caillou creux à la vingt-cinquième heure…

                   
                  Au matin
        écarquillant les paupières
                  soulevant
                    les
                        lambeaux
                           de
                              la
                                 nuit
                   on se réveille
                     parmi les débris
                        d'un rêve
                           que le jour atroce
                               a mis en pièces


                                      * * *


Dans le cœur de la nuit 
étoile éclatée dont les branches
fuient vers les confins
de l'obscurité 
dans l'œil de ma mémoire
tendu
vers ce point de lumière
qui retarde la stupeur de l'aube 
j'implore le temps
où le temps
s'arrêtait 
happé par la douceur
d'un jour d'été finissant 
le miracle de l'enfant
qui courait sur l'eau vive
des chemins 
le cœur battu déjà
par le murmure des ombres
de la nuit montante


               * * *             


 
A M.
                                                  
Un simple crépuscule
Et " l'éternité se met à bruire " 
Il est mort 
Étrangement on a du mal à pleurer  
Une fenêtre ardente sur la vie s'est fermée

                               

                         * * *

Tout poète est dépositaire. Tout acte poétique est dépossession.

Les mots sont des fleurs de sang, des baisers mortels sur ta bouche, lecteur.
L'indicible raison qui nous oblige, a survécu, survivra sur tous les champs de bataille de la mémoire.
Mon avenir, lecteur, t'appartient car nous courions sur les mêmes dunes formant les pleins et les déliés d'une même langue.
Mon enfance est la tienne, lecteur.
Chevillée au cœur comme un caillot de larmes, tu sais comme moi qu'elle s'insurge contre nos pâles déguisements.
Tu connais comme moi le poids terrible des mots dans la balance de l'oubli et tu sais que le chant est la seule conversion possible de l'attente.
Nous n'avons que des mots d'ici pour parler d'ailleurs.
Ce que nous nommons la beauté est au bout de l'errance.

 


                                  * * *



 LA VIE EN BLANC

Aujourd'hui ne dites rien qui ne sourît
Dehors les crabes de l'insomnie
Adieu l'araignée du remords
L'araignée dit
C'est un peu fort
Je ne mérite pas cette métaphore
J'ai tissé verticalement ma toile
Avec le fil de l'aube
C'est une bonne nouvelle

La lumière captive éclate en petits points
La terre s'appuie sur le ciel
Le jour est neuf
Lavé des scories d'hier
Des torpeurs de la nuit

Comme il respire le jour
Hors de sa chrysalide
Et mon amie
Comme ses yeux sont clairs
Et le petit chinois
Qui vit de rien
Qui vend des boîtes de thé sous ma fenêtre
Qui sourit à mon chien
Il a repeint la vie en blanc
Il ne me connaît pas
Mais il me veut du bien


 

 * * *

 

                               Solitude, ma bouteille étoilée.

                                           
                                              ANICROCHE

"Qu'ai-je fait aux bêtes théologales de l'intelligence ?" - Apollinaire

    
Le monde s' enivrait de quelques folies centésimales
Deux ou trois extravagances
Qui faisaient du bien à mon mal
Un jour sans importance
Tarit les jours passés
Madame qui passez
Prenez mon mal en patience
Quelquefois le sens est vain
Et rien ne compte que la musique
Je boirais bien un verre de vin
Pour le plaisir de faire un hic
Qui n'a rêvé faire l'histrion
Au nez d'une gourgandine
L'argentin désargenté...
On a volé mon églantine

 

 * * *


JE N'AI PAS VU SYRACUSE
                           
                À Bernard Dimey

Je n'ai pas vu Syracuse
pas plus que le Grand Mausolée
la chine profonde
ou les rives du Bosphore
Je n'ai pas vu les Montagnes Bleues de l' Oregon
ni les terres australes
ou les terres glacées
sous le ciel boréal
pas plus que le Guadalquivir
dont le seul nom invite la guitare
J'ignorerai sans doute le rêve bleu
des glaces du Népal
et les bords du lac Titicaca
où vient paître l'alpaga
J'ignorerai même Louxor
temple des temples
où Bernard rêve de la vie
entre le jaspe et le phosphore
Je n'ai pas vu Syracuse
pas plus que le Grand Mausolée
et je rêve encore du mont Fuji-yama
et de ces villes lointaines
qui portent des prénoms de femme
Alexandrie Avila ou Cyrène
et Syracuse entre toutes
que je n'ai jamais vue

* * *


Se couvrir dans la vie de sa panoplie d'homme…

J'étais que chien parmi les loups
Enfin j'étais naïf
Une reine apocryphe
Me buvait l'âme dans le cou
Quand lassée de sa proie sans doute
Maudite elle s'enquit
De prendre le maquis
Tous les sbires tous les manitous
M'ont dit pas de remords
Ta reine n'est pas tout
Tu seras matamore
Matamore moi  pourquoi pas le Cid
Un roi plus grand que nous
Plia les deux genoux
Devant la Reine des numides

*  *  *

Sonnez l'hallali
Toutes les en allées
Défilent dans le cercle
O mânes sardoniques
Soulevez le couvercle
Crachez le fiel
De vos joues pourries
Et le grand Pétomane
Là haut
Peut renverser le ciel

 * * *

Voici des mots :
la poésie est la fête éblouie de leur alliance.

 

* * *



Peindre ce qui reste après la fuite
Les nuages alanguis du couchant au-dessus de la ville, au loin…
Mémoire, ravine d'ombre et de lumière


 

* * *

Mon enfant
mon petit tout
mon garçon mon fils
je t'en prie,
par tout
ce qui survit et renaît
ne grandis pas,
reste tout neuf
tout bleu tout jour au-dedans,
n'émousse ni ton regard
ni ton âme
ni ne taris
le petit ruisseau de ta chanson.
Mon petit
mon abeille
mon brin de soleil
cours à vau-l'eau
sur les routes du ciel,
danse, danse
mon arbrisseau
mon roseau sur le vent,
ose encore et toujours ton rire
à la face du ciel
et laisse tomber je t'en prie
ce qui se trame
et chuchote
dans la cour des grands.

* * *

Ce que je cherche depuis toujours
me trouvera un soir
au pied d'un mur
derrière lequel mes mots
seront enfin exaucés.
En attendant j'agite mon petit drapeau
sur une mer de survivance
où quelques orpailleurs
fouillent avec moi
la blessure secrète
qui saigne sous les mots.

 

* * *

Ma vie ne tient qu'à un fil d'écriture.

Mémoire

Mémoire, mot sur le secret, la perte, le silence, la déroute, 
l'embrouillamini des jours, des heures, des instants immergés dans un magma qui
s'énonce 
comme mal de mots, fausses vérités, vrais mensonges… vrais mensonges ces collines, 
ces fontaines, la lumière d'une aube prometteuse, l'odeur acide des foins 
dans le bourdonnement d'un été écrasé de soleil. Mémoire éprise de musiques, de 
petites notes sur fond de désirs, de rêves et de courses à travers champs. 
Petites notes ces refrains, ces images qui dansent et jalonnent un chemin creux où 
je me vois de dos, fuyant à grandes enjambées l'emblématique faux, le 
quartier blême de la lune qui voulait me couper les jambes.

 

* * *



Ma mère
son petit parapluie voltigeait dans la foule.
Son petit parapluie
dans la foule voltigeait ma mère…
Obsédants ces mots revenus
déposés dans un souffle 
sur la vague légère.
Légère ma mère
son petit parapluie faussement débonnaire
avec quels fantômes croisait-il le fer ?
Ma mère
parapluie petit voltigeur
main de noyée
dans la mer aveugle des marcheurs
ton fils écrit des mots dérisoires
qu'on retrouvera peut-être
serrés dans la main d'un passeur.
A moins que la mort ne vienne avec l'oubli
quand les mots 
cendres éparses
auront cessé leur petit roulis.

 

* * *

À Chloé

Tu es venue d'un pays qui dormait en moi. 
Chaque jour grandit cette certitude : 
je te vois, je t'ai déjà vue,
j'ai déjà vu ce que je vois, rien 
ne m'est inconnu, 
pas plus ces bouffées de rire 
que la tristesse qui penche 
ton regard. 
Bien avant de naître tu me souriais… 
Cette douceur était d'avant,
d'avant l'inflexion de ta voix, le pli joyeux 
de ta lèvre, les douze petites lunes 
qui s'allument dans tes yeux.

* * *

Nuit

Nuit, grande gueule puante, sans fond,
nuit, effrayante, effarante,
nuit incroyable.
Incroyable, c'est le mot !
L'incompréhensible horloge céleste étouffe,
tarit le souffle fragile
qui tout à l'heure m'imposait l'écriture.
Nuit, grande rivale,
effeuillaison de mon enfance, entonnoir
qui aspire toute promesse.
Nuit, agonie de ma soif
qui ne peut franchir les limites terrestres…
Ô, moribonde ma soif 
au point que la littérature me dégoûterait
sans cette intuition tenance d'un possible,
d'un ailleurs, d'une énigme
qui interroge ce cœur brûlant au bord 
des mots, des mains, des yeux,
sans cet incompréhensible amour
qui bouscule mon sang, précipite mes mots,
folle et frêle embarcation,
vers la chute de mon poème.

* * *

Je suis au monde dans la peau de celui à qui on a rendu la liberté et dont la certitude de la perdre à jamais, tapie au fond de l’os, blesse le moindre de ses mots, trahit le renoncement, parfois jusqu’à l’écœurement et la fuite. 

Je suis au monde avec ma peau de forçat, mon sac de veines où palpite incrédule un cœur de plumitif. Avec mes bouffées de poèmes comme autant de ruptures, de noirs secs entre les tableaux, j’avance… J’avance, je cherche, je questionne les réponses. Mais rien ne détourne le fleuve du précipice. Rien ne résiste à la force aveugle du courant. Mon fétu de poème est emporté par les flots ténébreux. 

* * *

Mes petites éternités

Quitte à finir en tourbillon dans les chutes niagaresques d’une existence inique où je n’aurai que balbutié, attardé de tout et revenu de rien, j’aurais voulu – pourquoi ? je me le demande car je ne suis pas dupe des fins dernières, de l’agonie des espèces, voire même de la mort du soleil et autres collisions interstellaires – laissé derrière moi quelques traces, soigneusement écrites, imprimées noir sur blanc, rémanentes d’une vie aimée tant et désaimée autant, tout dégoûté par tant de crapuleries, mensonges et violences qui bourdonnent à mes oreilles, ternissent mon jardin, tant d’efforts concertés pour précipiter la chute annoncée et que d’aucuns aveuglés par leur orgueil de créature sortie de la cuisse d’un Jupiter belliqueux, prennent – j’en suis estomaqué – pour une ascension première classe vers d’éternelles félicités ! Et même que certains pour de telles fariboles vont jusqu’à faire feu de tous leurs artifices au milieu des foules innocentes.

C’est dire qu’il y a des matins, atroces comme une toile de Velickovic, à renier le jour, à plonger sous les draps, retourner comme un hippocampe dans le sommeil amniotique d’avant les nouvelles de sept heures qui vous annoncent la fin du monde entre deux spots publicitaires ; un raz de marée par ci, un massacre par là, que je t’affame au sud, te pollue au nord, et que je t’arrache les yeux et la langue, et que je cours t’exploser la planète au nom de Jéhovah et du pétrodollar.

Et allez dire au péril de votre vie à ces esprits tourneboulés que la leur est myope comme un Singapourien, que l’éternité est une courte vue, c’est flûter pour les sourds ou prêcher dans le Hoggar. Dire que je m’étais levé, avant ce foutu journal de sept heures, avec l’innocente intention d’écrire pour me distraire un peu de la vie et de l’inéluctable retour des saisons…

Foin des délices de Capoue comme disait l’autre qui me manque, mes petites éternités me suffisent ; elles ne durent qu’un sourire, un geste, un mot, mille autres petits riens qui pardonnent l’existence et à la seule évocation desquels mon cœur de vieil enfant vire encore à la débandade.

 

* * *

Prends un peu de temps
pose le sous l’arbre
et glisse-toi dedans.

Dans ma tête

J’ai dans ma tête
un réduit de silence
une grange d’hiver
un tombereau qui danse
dans ma tête
une forêt de Compiègne
un genou bleu qui saigne
dans ma tête
une course la nuit
folle à travers les champs
et la lune qui danse
dans ma tête.
 
J’ai dans ma tête
une grand-cour d’école
un quartier Batignolles
mon père Gary Cooper
dans sa tête
des indiens de sept ans
un « poteau de couleurs »
un enfant pris de trac
un livre d’Apoutsiak
l’esquimau sur le cœur
et la lune qui danse
dans ma tête.
 
J’ai dans ma tête
un arbre tutélaire
auréolé d’oiseaux
glissant sur la lumière
un vieux batteur de faux
qui marque le tempo
sous le tilleul en fleurs.
De ces temps martelés
de ces sourdes cadences
j’ai gardé accrochée
cette lune qui danse
dans ma tête.

 

Jacques ROLLAND
JRCHORALL@aol.com

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Graphisme: Au fin fond de nulle part

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