écrivain français

(1900-1977)

Neuilly-sur-Seine  
Omonville - la - Petite  (Manche
)

 

 FATRAS (extraits)
(1966)

 

Être ange
c'est étrange
dit l'ange


Être âne
c'est étrâne
dit l'âne

Cela ne veut rien dire
dit l'ange en haussant les ailes

Pourtant
si étrange veut dire quelque chose
étrâne est plus étrange qu'étrange
dit l'âne

Étrange est
dit l'ange en tapant des pieds

Êtranger vous-même
dit l'âne


Et il s'envole.

* * *

La guerre déclarée
j'ai pris mon courage
à deux mains
et je l'ai étranglé.  

* * *
 
Le Ministre de la guerre :

Je poursuis.&
Un hôpital détruit : dix, cent -
et je suis modeste -
peuvent être reconstruits
Et, le projet adopté à l'unanimité,
la nuit est tombée,
l'hôpital a sauté avec aux alentours quelques bribes du quartier.
Le jour se lève sur la ville 
où le rire s'amenuise, se dissipe et disparaît.
Tout redevient sérieux.
La vie, comme la Bourse, reprend son cours
et la mobilisation générale se poursuit de façon normale.

Anabiose

* * *

Quand va la vie est un collier
chaque jour est une perle
Quand va la vie est une cage
chaque jour est une larme
Quand va la vie est une forêt
chaque jour est un arbre
Quand va la vie est un arbre
chaque jour est une branche
Quand va la vie est une branche
chaque jour est une feuille

Quand va la vie c'est la mer
chaque jour est une vague
chaque vague est une plainte
une chanson un frisson

Quand va la vie est un jeu
chaque jour est une carte
le carreau ou le trèfle
le pique le malheur

Et quand c'est le bonheur
les cartes de l'amour
c'est le cul et le coeur.

Adonides
 

* * *
 

Dans ses deux mains
sous ma jupe relevée
j'étais nue comme jamais
Tout mon jeune corps
était en fête
des cheveux de ma tête
aux ongles de mes pieds
J'étais une source qui guidait
la baguette du sourcier
Nous faisions le mal
et le mal était bienfait.

* * *

C’était l’été

L'été était arrivé.
Alors Adam sourit à Ève et
lui arracha sa peau de bête.
La dépouillant, l'écorchant,
il la découvrit nue et fut agréablement surpris,
comme s'il ne l'avait jamais vue ainsi.
Et Ève lui dit :
" Je suis belle comme je suis,
je le sens, le ressens, je le sais
et pourtant je ne l'ai pas appris. "
Et Adam comprit 
qu'elle n'avait pas la mort dans l'âme
mais la vie dans le corps et le corps dans la vie.
Et ils furent éblouis par le plaisir
et le sang fut lavé par l'amour.
La Beauté n'était pas imaginaire,
c'est pourquoi de nos jours
elle se promène encore sur la terre.
Premier test des amants

* * *

... Et c'est un autre été,
et Vénus se promène dans une allée du bois.
Elle tient un sphinx en laisse.
Il a collier Hermès.
Une main au volant,
un plaies-et-bosse file le train à Vénus,
au ralenti.
"Tu l'entends, dit Venus à son chien,
il parle de l'amour comme s'il avait gardé les cochons avec lui...
Encore un qui sort de Science Peau,
sans avoir jamais rien compris.
" Allez ! Du vent !
" On serait dans de beaux draps,
l'amour, ce con et moi. 
" Du vent !" 
Cramoisi, le dragueur de haut charme obéit et disparaît,
assis, enfoui dans son cuir de Russie.
Venus écoute un instant 
les rock-hennissements des quatre-vingts naseaux de la Maserati
et puis, ivre de vivre, en riant aux éclats, presse le pas
Et le sphinx la suit. 
Ce soir, il couchera peut-être sur son petit tapis.
Mais si l'amour, sans frapper,
entre chez Venus comme chez lui,
il regagnera sa niche,
il ira se planquer sous le lit.

Premier test des amants

* * *

Je n'écris pas sur les oiseaux,
je n'écris pas sur un cage,
j'écris sur du papier posé sur une table. 

Je n'écris pas sur les oies en lettres capitoles,
je n'écris pas non plus au courant de la plume des oiseaux,
j'écris au raturant de la plume d'un stylo.

Les chiens ont soif

* * *

Quand la vie a fini de jouer
la mort remet tout en place 

La vie s'amuse
la mort fait le ménage
peu importe la poussière qu'elle cache sous le tapis 

Il y a tant de belles choses qu'elle oublie

La belle vie

  
* * *

Pourquoi dire des monstruosités à un monstre ? 
Est-ce utile et gentil pour lui ? 
C'est terrible d'être un monstre sans le savoir 
Mais comment un monstre peut-il se débrouiller 
pour vivre heureux sachant ce qu'il est ? 
Pourquoi l'avoir renseigné ? 
Pauvre monstre 
Il est bien gentil pourtant 
Tu ne le connais pas


* * *

Quand le rêveur revient à la vie
la vie parfois lui sourit 
Plus souvent lui règle son compte
et le congédie.


  * * *

Je suis heureuse
Il m'a dit hier
qu'il m'aimait 
Je suis heureuse et fière
et libre comme le jour
Il n'a pas ajouté
que c'était pour toujours.

Lettres d’un petit monstre


* * *

COMPLAINTE DU FUSILLE

Ils m'ont tiré au mauvais sort
par pitié
J'étais mauvaise cible
le ciel était si bleu
Ils ont levé les yeux
en invoquant leur dieu
Et celui qui s'est approché
seul
sans se hâter
tout comme eux
un petit peu a tiré à côté
à côté du dernier ressort
à la grâce des morts
à la grâce de dieu.

Ils m'ont tiré au mauvais sort
par les pieds
et m'ont jeté dans la charrette des morts
des morts tirés des rangs
des rangs de leur vivant
numéroté
leur vivant hostile à la mort
Et je suis là près d'eux
vivant encore un peu
tuant le temps de mon mal
tuant le temps de mon mieux.

* * *

Il n'y a pas de problème
Il n'y a que des professeurs.


* * *

"Dans chaque église, 
il y a toujours quelque chose qui cloche. 
Bien sûr, des fois, 
j'ai pensé à mettre fin à mes jours,
mais je ne savais jamais par lequel commencer.
S'il n'y avait que sept merveilles du monde sur la terre,
cela ne vaudrait pas la peine d'y aller voir.
Moi, fonctionnaire de la vie, 
je touche mon salaire et de jour et de nuit;
l'heure me paie, 
les années me ruinent et déjà me remercient.
Fort heureusement, 
chaque réussite est l'échec d'autre chose.
Il n'y a pas de problème, 
il n'y a que des professeurs.
Comme cela nous semblerait flou,
inconsistant et inquiétant 
une tête de vivant, 
s'il n'y avait pas une tête de mort dedans.
Le temps mène la vie dure à ceux qui veulent le tuer.

* * *

Je vous salis, ma rue

Je vous salis ma rue
et je m'en excuse
un homme-sandwich m'a donné un prospectus
de l'Armée du Salut
je l'ai jeté
et il est là tout froissé
dans votre ruisseau
et l'eau tarde à couler
Pardonnez-moi cette offense
les éboueurs vont passer
avec leur valet mécanique
et tout sera effacé
Alors je dirai
je vous salue ma rue pleine d'ogresses
charmantes comme dans les contes chinois
et qui vous plantent au cœur 
l'épée de cristal du plaisir
dans la plaie heureuse du désir

Je vous salue ma rue pleine de grâce
l'éboueur est avec nous.

* * *

 Être ange
C'est étrange
Dit l'ange
Être âne
C'est étrâne
Dit l'âne
Cela ne veut rien dire
Dit l'ange en haussant les ailes
Pourtant
Si étrange veut dire quelque chose
Étrâne est plus étrange qu'étrange
Dit l'âne
Étrange est
Dit l'ange en tapant des pieds
Étranger vous-même
Dit l'âne
Et il s'envole.

* * *

MANGEZ SUR L' HERBE 

Mangez sur l'herbe
Dépêchez-vous
Un jour ou l'autre
L'herbe mangera sur vous.