écrivain français

(1900-1977)

Neuilly-sur-Seine  
Omonville - la - Petite  (Manche
)

 

CHANSON DANS LE SANG

Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
où s'en va-t-il tout ce sang répandu
Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
drôle de saoulographie alors
si sage... si monotone...
Non la terre ne se saoule pas
la terre ne tourne pas de travers
elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
la pluie... la neige...
le grêle... le beau temps...
jamais elle n'est ivre
c'est à peine si elle se permet de temps en temps
un malheureux petit volcan
Elle tourne la terre
elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
elle tourne avec ses grandes flaques de sang
et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...
Elle elle s'en fout
la terre
elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
elle s'en fout
elle tourne
elle n'arrête pas de tourner
et le sang n'arrête pas de couler...
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres... le sang des guerres...
le sang de la misère...
et le sang des hommes torturés dans les prisons...
le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman...
et le sang des hommes qui saignent de la tête
dans les cabanons...
et le sang du couvreur
quand le couvreur glisse et tombe du toit
Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
avec le nouveau-né... avec l'enfant nouveau...
la mère qui crie... l'enfant pleure...
le sang coule... la terre tourne
la terre n'arrête pas de tourner
le sang n'arrête pas de couler
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des matraqués... des humiliés...
des suicidés... des fusillés... des condamnés...
et le sang de ceux qui meurent comme ça... par accident.
Dans la rue passe un vivant
avec tout son sang dedans
soudain le voilà mort
et tout son sang est dehors
et les autres vivants font disparaître le sang
ils emportent le corps
mais il est têtu le sang
et là où était le mort
beaucoup plus tard tout noir
un peu de sang s'étale encore...
sang coagulé
rouille de la vie rouille des corps
sang caillé comme le lait
comme le lait quand il tourne
quand il tourne comme la terre
comme la terre qui tourne
avec son lait... avec ses vaches...
avec ses vivants... avec ses morts...
la terre qui tourne avec ses arbres... ses vivants... ses maisons...
la terre qui tourne avec les mariages...
les enterrements...
les coquillages...
les régiments...
la terre qui tourne et qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.

"Anthologie de la poésie française du XX e siècle" 
- Tome 1, page 405, nrf, 
Poésie/Gallimard.

 

CORTÈGE 

Un vieillard en or avec une montre en deuil 
Une reine de peine avec un homme d'Angleterre
Et des travailleurs de la paix avec des gardiens de la mer
Un hussard de la farce avec un dindon de la mort 
Un serpent à café avec un moulin à lunettes 
Un chasseur de corde avec un danseur de têtes
Un maréchal d'écume avec une pipe en retraite 
Un compositeur de potence avec un gibier de musique
Un ramasseur de conscience avec un directeur de mégots 
Un professeur de porcelaine avec un raccommodeur de philosophie 
Un contrôleur de la Table Ronde avec des chevaliers de la Compagnie du Gaz de Paris 
Un contrôleur à la croix de bois avec un petit chanteur d'autobus 
Un chirurgien terrible avec un enfant dentiste 
Et le général des huîtres avec un ouvreur de Jésuites

 

PREMIER JOUR

Des draps blancs dans une armoire 
Des draps rouges dans un lit 
Un enfant dans sa mère 
Sa mère dans les douleurs 
Le père dans le couloir 
Le couloir dans la maison 
La maison dans la ville 
La ville dans la nuit 
La mort dans un cri 
Et l'enfant dans la vie.

 

BARBARA

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie, ravie, ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisé rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante, ravie, épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vu qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil, terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier et de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin, très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

COMPLAINTE DE VINCENT À Paul Eluard

À Arles où roule le Rhône
Dans l'atroce lumière de midi
Un homme de phosphore et de sang
Pousse une obsédante plainte
Comme une femme qui fait son enfant
Et le linge devient rouge
Et l'homme s'enfuit en hurlant
Pourchassé par le soleil
Un soleil d'un jaune strident
Au bordel tout près du Rhône
L'homme arrive comme un roi mage
Avec son absurde présent
Il a le regard bleu et doux
Le vrai regard lucide et fou
De ceux qui donnent tout à la vie
De ceux qui ne sont pas jaloux
Et montre à la pauvre enfant
Son oreille couchée dans le linge
Et elle pleure sans rien comprendre
Songeant à de tristes présages
L'affreux et tendre coquillage
Où les plaintes de l'amour mort
Et les voix inhumaines de l'art
Se mêlent aux murmures de la mer
Et vont mourir sur le carrelage
Dans la chambre où l'édredon rouge
D'un rouge soudain éclatant
Mélange ce rouge si rouge
Au sang bien plus rouge encore
De Vincent à demi mort
Et sage comme l'image même
De la misère et de l'amour
L'enfant nue toute seule sans âge
Regarde le pauvre Vincent
Foudroyé par son propre orage
Qui s'écroule sur le carreau
Couché dans son plus beau tableau
Et l'orage s'en va calmé indifférent
En roulant devant lui ses grands tonneaux de sang
L'éblouissant orage du génie de Vincent
Et Vincent reste là dormant rêvant râlant
Et le soleil au-dessus du bordel
Comme une orange folle dans un désert sans nom
Le soleil sur Arles
En hurlant tourne en rond

ALICANTE

Une orange sur la table
Ta robe sur le tapis
Et toi dans mon lit
Doux présent du présent
Fraîcheur de la nuit
Chaleur de ma vie

 

 
CET AMOUR

Cet amour
Si violent 
Si fragile 
Si tendre 
Si désespéré 
Cet amour 
Beau comme le jour 
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui 
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté 
Parce que nous le guettions 
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié 
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié 
Cet amour tout entier 
Si vivant encore 
Et tout ensoleillé 
C'est le tien 
C'est le mien 
Celui qui a été 
Cette chose toujours nouvelles 
Et qui n'a pas changé 
Aussi vraie qu'une plante 
Aussi tremblante qu'un oiseau 
Aussi chaude aussi vivante que l'été 
Nous pouvons tous les deux 
Aller et revenir 
Nous pouvons oublier 
Et puis nous rendormir 
Nous réveiller souffrir vieillir 
Nous endormir encore 
Rêver à la mort 
Nous éveiller sourire et rire 
Et rajeunir 
Notre amour reste là 
Têtu comme une bourrique 
Vivant comme le désir 
Cruel comme la mémoire 
Bête comme les regrets 
Tendre comme le souvenir 
Froid comme le marbre 
Beau comme le jour 
Fragile comme un enfant 
Il nous regarde en souriant 
Et il nous parle sans rien dire 
Et moi j'écoute en tremblant 
Et je crie 
Je crie pour toi 
Je crie pour moi 
Je te supplie 
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s'aiment 
Et qui se sont aimés 
Oui je lui crie 
Pour toi pour moi et pour tous les autres 
Que je ne connais pas 
Reste là 
Là où tu es 
Là où tu étais autrefois 
Reste là 
Ne bouge pas 
Ne t'en va pas 
Nous qui sommes aimés 
Nous t'avons oublié 
Toi ne nous oublie pas 
Nous n'avions que toi sur la terre 
Ne nous laisse pas devenir froids 
Beaucoup plus loin toujours 
Et n'importe où 
Donne-nous signe de vie 
Beaucoup plus tard au coin d'un bois 
Dans la forêt de la mémoire 
Surgis soudain 
Tends-nous la main 
Et sauve-nous.

 

FAMILIALE

La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu'est ce qu'il fait le père ?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils fait la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu'est ce qu'il trouve le fils ?
Il ne trouve rien absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça tout naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière.

 

JE SUIS COMME JE SUIS

Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j'ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J'aime celui qui m'aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n'est pas le même
Que j'aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi

Je suis faite pour plaire
Et n'y puis rien changer
Mes talons sont trop hauts
Ma taille trop cambrée 
Mes seins beaucoup trop durs
Et mes yeux trop cernés
Et puis après
Qu'est-ce que ça peut vous faire
Je suis comme je suis
Je plais à qui je plais

Qu'est-ce que ça peut vous faire
Ce qui m'est arrivé
Oui j'ai aimé quelqu'un
Oui quelqu'un m'a aimée
Comme les enfants qui s'aiment
Simplement savent aimer
Aimer aimer...
Pourquoi me questionner
Je suis là pour vous plaire
Et n'y puis rien changer.

 

LA BELLE SAISON

À jeun perdue glacée
Toute seule sans un sou
Une fille de seize ans
Immobile debout
Place de la Concorde
À midi le Quinze Août  

 

LE CANCRE

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu'il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur

 

L'AMIRAL

L'amiral Larima
Larima quoi
la rime à rien
l'amiral Larima
l'amiral rien.

 

LA CÈNE

Ils sont à table
Ils ne mangent pas
Ils ne sont pas dans leur assiette
Et leur assiette se tient toute droite
Verticalement derrière leur tête.

 

LE DROIT CHEMIN

À chaque kilomètre
chaque année
des vieillards au front borné
indiquent aux enfants la route
d'un geste de ciment armé

 

LE JARDIN

Des milliers et des milliers d'années
Ne sauraient suffire
Pour dire 
La petite seconde d'éternité
Où tu m'as embrassé
Où je t'ai embrassée
Un matin dans la lumière de l'hiver
Au parc Montsouris à Paris
À Paris 
Sur la terre 
La terre qui est un astre.

LES BELLES FAMILLES

Louis I
Louis II
Louis III
Louis IV
Louis V
Louis VI
Louis VII
Louis VIII
Louis IX
Louis X (dit le Hutin)
Louis XI
Louis XII
Louis XIII
Louis XIV
Louis XV
Louis XVI
Louis XVII
Louis XVIII

et puis plus personne plus rien…
Qu’est-ce que ces gens-là
qui ne sont pas foutus
de compter jusqu’à vingt ?

 

LA BROUETTE OU LES GRANDES INVENTIONS

Le paon fait la roue
le hasard fait le reste
Dieu s'assoit dedans
et l'homme le pousse.
Les Paris Stupides

Un certain Blaise Pascal etc...etc...

 

PATER NOSTER

Notre père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l'Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles
Et qui n'osent se l'avouer
Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs
Reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons

 

CHASSE À L' ENFANT

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Qu'est-ce que c'est que ces hurlements

Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant

Il avait dit j'en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l'avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Maintenant il s'est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant

Pourchasser l'enfant, pas besoin de permis
Tous le braves gens s'y sont mis
Qu'est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C'est un enfant qui s'enfuit
On tire sur lui à coups de fusil

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent!  

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.

 

POUR TOI MON AMOUR

 Je suis allé au marché aux oiseaux 
Et j'ai acheté des oiseaux 
Pour toi 
mon amour 
Je suis allé au marché aux fleurs 
Et j'ai acheté des fleurs 
Pour toi 
mon amour 
Je suis allé au marché à la ferraille 
Et j'ai acheté des chaînes 
De lourdes chaînes 
Pour toi 
mon amour 
Et puis je suis allé au marché aux esclaves 
Et je t'ai cherchée 
Mais je ne t'ai pas trouvée 
mon amour

 

SABLE MOUVANT

Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Mais dans tes yeux entr'ouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer.

 

LE MIROIR BRISÉ

Le petit homme qui chantait sans cesse 
le petit homme qui dansait dans ma tête 
le petit homme de la jeunesse 
a cassé son lacet de soulier 
et toutes les baraques de la fête 
tout d'un coup se sont écroulées 
et dans le silence de cette fête 
j'ai entendu ta voix heureuse 
ta voix déchirée et fragile 
enfantine et désolée 
venant de loin et qui m'appelait 
et j'ai mis ma main sur mon coeur 
où remuaient 
ensanglantés 
les sept  éclats de glace de ton rire étoilé.


LE CHEVAL ROUGE 

Dans les manèges du mensonge 
Le cheval rouge de ton sourire 
Tourne 
Et je suis là debout planté 
Avec le triste fouet de la réalité 
Et je n'ai rien à dire 
Ton sourire est aussi vrai 
Que mes quatre vérités.

 

L'AUTOMNE

Un cheval s'écroule au milieu d'une allée 
Les feuilles tombent sur lui 
Notre amour frissonne 
Et le soleil aussi.

 

DIMANCHE

Entre les rangées d'arbres de l'avenue des Gobelins 
Une statue de marbre me conduit par la main 
Aujourd'hui c'est dimanche les cinémas sont pleins 
Les oiseaux dans les branches regardent les humains 
Et la statue m'embrasse mais personne ne nous voit 
Sauf un enfant aveugle qui nous montre du doigt.

 

CHANSON DU GEÔLIER 

Où vas-tu beau geôlier 
Avec cette clé tachée de sang 
Je vais délivrer celle que j'aime 
S'il en est encore temps 
Et que j'ai enfermée 
Tendrement cruellement 
Au plus secret de mon désir 
Au plus profond de mon tourment 
Dans les mensonges de l'avenir 
Dans les bêtises des serments 
Je veux la délivrer 
Je veux qu'elle soit libre 
Et même de m'oublier 
Et même de s'en aller 
Et même de revenir 
Et encore de m'aimer 
Ou d'en aimer un autre 
Si un autre lui plaît 
Et si je reste seul 
Et elle en allée 
Je garderai seulement 
Je garderai toujours 
Dans mes deux mains en creux 
Jusqu'à la fin des jours 
La douceur de ses seins modelés par l'amour. 

 

IMMENSE ET ROUGE

Immense et rouge 
Au-dessus du Grand Palais 
Le soleil d'hiver apparaît 
Et disparaît 
Comme lui mon coeur va disparaître 
Et tout mon sang va s'en aller 
S'en aller à ta recherche 
Mon amour 
Ma beauté 
Et te trouver 
Là où tu es.

PRESQUE

À Fontainebleau 
Devant l'hôtel de l'Aigle Noir 
Il y a un taureau sculpté par Rosa Bonheur 
Un peu plus loin tout autour 
Il y a la forêt 
Et un peu plus loin encore 
Joli corps 
Il y a encore la forêt 
Et le malheur 
Et tout à côté le bonheur 
Le bonheur avec les yeux cernés 
Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos 
Le bonheur qui ne pense à rien 
Le bonheur comme le taureau 
Sculpté par Rosa Bonheur 
Et puis le malheur 
Le malheur avec une montre en or 
Avec un train à prendre 
Le malheur qui pense à tout ... 
À tout 
À tout ... à tout ... à tout ... 
Et à tout 
Et qui gagne "presque" à tous les coups 
Presque.

 

L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS

Dans une boîte de paille tressée 
Le père choisit une petite boule de papier 
Et il la jette 
Dans la cuvette 
Devant ses enfants intrigués 
Surgit alors 
Multicolore 
La grande fleur japonaise 
Le nénuphar instantané 
Et les enfants se taisent 
Émerveillés 
Jamais plus tard dans leur souvenir 
Cette fleur ne pourra se faner 
Cette fleur subite 
Faite pour eux 
A la minute 
Devant eux.

 

 PROMENADE DE PICASSO 

Sur une assiette bien ronde en porcelaine réelle 
une pomme pose 
Face à face avec elle 
un peintre de la réalité 
essaie vainement de peindre 
la pomme telle qu'elle est 
mais 
elle ne se laisse pas faire 
la pomme 
elle a son mot à dire 
et plusieurs tours dans son sac de pomme 
la pomme 
et la voilà qui tourne 
dans une assiette réelle 
sournoisement sur elle-même 
doucement sans bouger 
et comme un duc de Guise qui se déguise en bec de gaz 
parce qu'on veut malgré lui lui tirer le portrait 
la pomme se déguise en beau bruit déguisé 
et c'est alors 
que le peintre de la réalité 
commence à réaliser 
que toutes les apparences de la pomme sont contre lui 
et 
comme le malheureux indigent 
comme le pauvre nécessiteux qui se trouve soudain à la merci de n'importe quelle association bienfaisante et charitable et redoutable de bienfaisance de charité et de redoutabilité 
le malheureux peintre de la réalité 
se trouve soudain alors être la triste proie 
d'une innombrable foule d'associations d'idées 
Et la pomme en tournant évoque le pommier 
le Paradis terrestre et Ève et puis Adam 
l'arrosoir l'espalier Parmentier l'escalier 
le Canada les Hespérides la Normandie la Reinette et l'Api 
le serpent du Jeu de Paume le serment du Jus de Pomme 
et le péché originel 
et les origines de l'art 
et la Suisse avec Guillaume Tell 
et même Isaac Newton 
plusieurs fois primé à l'Exposition de la Gravitation Universelle 
et le peintre étourdi perd de vue son modèle 
et s'endort 
C'est alors que Picasso 
qui passait par là comme il passe partout 
chaque jour comme chez lui 
voit la pomme et l'assiette et le peintre endormi 
Quelle idée de peindre une pomme 
dit Picasso 
et Picasso mange la pomme 
et la pomme lui dit Merci 
et Picasso casse l'assiette 
et s'en va en souriant 
et le peintre arraché à ses songes 
comme une dent 
se retrouve tout seul devant sa toile inachevée 
avec au beau milieu de sa vaisselle brisée 
les terrifiants pépins de la réalité.

 

CHANSON DE L' OISELEUR

L'oiseau qui vole si doucement 
L'oiseau rouge et tiède comme le sang 
L'oiseau si tendre l'oiseau moqueur 
L'oiseau qui soudain prend peur 
L'oiseau qui soudain se cogne 
L'oiseau qui voudrait s'enfuir 
L'oiseau seul et affolé 
L'oiseau qui voudrait vivre 
L'oiseau qui voudrait chanter 
L'oiseau qui voudrait crier 
L'oiseau rouge et tiède comme le sang 
L'oiseau qui vole si doucement 
C'est ton coeur jolie enfant 
Ton coeur qui bat de l'aile si tristement 
Contre ton sein si dur si blanc.

 

LE CHAT ET L'OISEAU 

Un village écoute désolé 
Le chant d'un oiseau blessé 
C'est le seul oiseau du village 
Et c'est le seul chat du village 
Qui l'a à moitié dévoré 
Et l'oiseau cesse de chanter 
Le chat cesse de ronronner 
Et de se lécher le museau 
Et le village fait à l'oiseau 
De merveilleuses funérailles 
Et le chat qui est invité 
Marche derrière le petit cercueil de paille 
Où l'oiseau mort est allongé 
Porté par une petite fille 
Qui n'arrête pas de pleurer 
Si j'avais su que cela te fasse tant de peine 
Lui dit le chat 
Je l'aurais mangé tout entier 
Et puis je t'aurais raconté 
Que je l'avais vu s'envoler 
S'envoler jusqu'au bout du monde 
Là-bas où c'est tellement loin 
Que jamais on en revient 
Tu aurais eu moins de chagrin 
Simplement de la tristesse et des regrets 

Il ne faut jamais faire les choses à moitié.

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Jacques PRÉVERT  biographie

- la Poésie que j'aime ...