LibanNadia Tueni  (1935-1983)Nadia Tueni

Nadia Tueni

Prix de l'Académie Française (1973), Nadia Tuéni est une auteur libanaise d'expression française reconnue "pour une poésie qui porte en elle les rythmes, les visions, la somptuosité du vers arabe". 

Nadia Tuéni est née à Baakline au Liban.

Fille d'un diplomate et écrivain de religion druze, et d'une mère française, elle était bilingue et se réclamait ainsi naturellement de deux cultures, de deux mondes.

Élève des soeurs de Besançon, puis de la mission laïque française, elle poursuivit ses études secondaires au lycée français d'Athènes, où son père était ambassadeur. Puis, se destinant au barreau, elle s'inscrivit à la faculté de droit de l'Université Saint-Joseph, mais interrompit ses études quand elle épousa, en 1954, Ghassan Tuéni, journaliste et député de Beyrouth, qui fut plus tard ambassadeur du Liban à l'ONU de 1977 à 1982.

Son premier recueil, Les Textes blonds, parut en 1963 à Beyrouth. Cette première expérience poétique était l'expression d'un drame personnel qui la poussera vers la création artistique et littéraire: Il s'agit de sa fille Nayla, née en 1955, qui mourut à l'âge de sept ans , des suites d'un cancer.

En 1965, Nadia Tuéni est atteinte du même mal, et elle termine à Paris un second recueil publié aux éditions Seghers.

En 1967, elle devient rédactrice littéraire au journal libanais de langue française, Le Jour, et collabore à diverses publications arabes et françaises. 

La poésie demeure cependant la principale contribution de Nadia Tuéni:

· - Juin et les Mécréants paraît en 1968 chez Seghers 

· - Poèmes pour une histoire, 1972, Seghers, prix de l'Académie française en 1973 

· - Le Rêveur de Terre, 1975, Seghers 

· - Liban: vingt poèmes pour un amour, 1979, Beyrouth 

· - Archives sentimentales d'une guerre au Liban, 1982, Beyrouth

· - La Terre arrêtée, recueil posthume, 1984, Belfond.

En 1976, elle fut décorée de l'Ordre de La Pléiade, "Ordre de la Francophonie et du dialogue des cultures". 

Nadia Tuéni est décédée à Beyrouth en juin 1983, des suites de son cancer.

 

MON PAYS

Mon pays longiligne a des bras de prophète.
Mon pays que limitent la haine et le soleil.
Mon pays où la mer a des pièges d'orfèvre,
que l'on dit villes sous marines,
que l'on dit miracle ou jardin.
Mon pays où la vie est un pays lointain.
Mon pays est mémoire
d'hommes durs comme la faim,
et de guerres plus anciennes
que les eaux du jourdain.
Mon pays qui s'éveille,
projette son visage sur le blanc de la terre.
Mon pays vulnérable est un oiseau de lune.
Mon pays empalé sur le fer des consciences.
Mon pays en couleurs est un grand cerf-volant.
Mon pays où le vent est un noeud de vipères.
Mon pays qui d'un trait refait le paysage.

Mon pays qui s'habille d'uniformes et de gestes,
qui accuse une fleur coupable d'être fleur.
Mon pays au regard de prière et de doute.
Mon pays où l'on meurt quand on a de temps.
Mon pays où la loi est un soldat de plomb.
Mon pays qui me dit : "prenez-moi au sérieux",
mais qui tourne et s'affole comme un pigeon blessé.
Mon pays difficile tel un très long poème.
Mon pays bien plus doux que l'épaule qu'on aime.
Mon pays qui ressemble à un livre d'enfant,
où le canon dérange la belle-au-bois-dormant.

Mon pays de montagnes que chaque bruit étonne.
Mon pays qui ne dure que parce qu'il faut durer.
Mon pays pays tu ressembles aux étoiles filantes, 
qui traversent la nuit sans jamais prévenir.
Mon pays mon visage,
la haine et puis l'amour
naissent à la façon dont on se tend la main.
Mon pays que ta pierre soit une éternité.
Mon pays mais ton ciel est un espace vide.

Mon pays que le chois ronge comme une attente.
Mon pays que l'on perd un jour sur le chemin.
Mon pays qui se casse comme un morceau de vague.
Mon pays où l'été est un hiver certain.
Mon pays qui voyage entre rêve et matin.


BEYROUTH

Qu'elle soit courtisane, érudite, ou dévote,
péninsule de bruits, des couleurs, et de l'or,
ville marchande et rose, voguant comme une flotte
qui cherche à l'horizon la tendresse d'un port,
elle est mille fois mort, mille fois revécue.
Beyrouth des cents palais, et Béryte des pierres,
où l'on vient de partout ériger ses statues,
qui font prier les hommes, et font crier les guerres.
Ses femmes aux yeux de plages qui s'allument la nuit,
et ses mendiants semblables à d'anciennes pythies.
À Beyrouth chaque idée habite une maison.
À Beyrouth chaque mot est une ostentation.
À Beyrouth l'on décharge pensées et caravanes,
flibustiers de l'esprit, prêtresses ou bien sultanes.
Qu'elle soit religieuse, ou qu'elle soit sorcière,
ou qu'elle soit les deux, ou qu'elle soit charnière,
du portail de la mer ou des grilles du levant,
qu'elle soit adorée ou qu'elle soit maudite,
qu'elle soit sanguinaire, ou qu'elle soit d'eau bénite,
qu'elle soit innocente ou qu'elle soit meurtrière,
en étant phénicienne, arabe ou routière,
en étant levantine, aux multiples vertiges,
comme ces fleurs étranges fragiles sur leurs tiges,
Beyrouth est en orient le dernier sanctuaire,
où l'homme peut toujours s'habiller de lumière. 

 

Kobrusly Nabila

FEMMES DE MON PAYS

Femmes de mon pays,
une même lumière durcit vos corps,
une même ombre le repose;
doucement élégiaques en vos métamorphoses.
Une même souffrance gerce vos lèvres,
et vos yeux sont sertis par un unique orfèvre.
Vous,
qui rassurez la montagne,
qui faites croire à l'homme qu'il est homme,
à la cendre qu'elle est fertile,
au paysage qu'il est immuable.
Femmes de mon pays,
vous, qui dans le chaos retrouvez le durable. 

* * * 

HOMMES DE MON PAYS

Dans nos montagnes il y a des hommes,
ce sont des amis de la nuit;
leurs yeux brillent du noir des chèvres,
leurs gestes raides comme la pluie.
Ils ont pour maître l'olivier,
simple vieillard aux bras croisés.
Eux,
leurs mains sont de chardons,
leurs poitrines sanctuaires,
"le ciel tourne autour de leurs fronts,
comme un insecte lourd à la chaude saison".
Dans nos montagnes il y a des hommes,
qui ressemblent au tonnerre,
et savent que le monde est gros comme une pomme.

 

 

EN MONTAGNE LIBANAISE

Se souvenir - du bruit du clair de lune,
lorsque la nuit d'été se cogne à la montagne,
et que traîne le vent,
dans la bouche rocheuse des Monts Liban.
Se souvenir - d'un village escarpé,
posé comme une larme au bord d'une paupière;
on y rencontre un grenadier,
et des fleurs plus sonores 
qu'un clavier.

Se souvenir - de la vigne sous le figuier,
des chênes gercés que Septembre abreuve,
des fontaines et des muletiers,
du soleil dissous dans les eaux du fleuve.

Se souvenir - du basilic et du pommier,
du sirop de mûres et des amandiers.

Alors chaque fille était hirondelle,
ses yeux remuaient, comme une nacelle,
sur un bâton du coudrier.

Se souvenir - de l'ermite et du chevrier,
des sentiers qui mènent au bout du nuage,
du chant de l'Islam, des châteaux croisés,
et des cloches folles, du mois de juillet.

Se souvenir - de chacun, de tous,
du conteur, du mage, et du boulanger,
des mots de la fête, de ceux des orages,
de la mer qui brille comme une médaille,
dans le paysage.

Se souvenir - d'un souvenir d'enfant,
d'un secret royaume qui avait note âge;
nous ne savions pas lire les présages,
dans ces oiseaux morts au fond de leurs cages,
sur les Monts Liban. 

(Kobrusly Nabila)

(Kobrusly Nabila)

 

PROMENADE

Montagne ô bête magnifique,
nos racines dans ta crinière,

quatre saisons bien algébriques,
un cèdre bleu pour l'inventaire.
Lisse et royale la mer sans âge,
le vent doux comme un sacrement,
Dieu a troqué ses équipages
contre les cimes du Liban.

Montagnes ô Montagnes,
laissez-moi vous aimer
comme ceux qui n'ont pas d'âge sûr;
comme on égrène un chapelet
de légendes et de murmures.
Laissez-moi vous aimer,
à genoux comme le paysan et sa terre.
Doucement la lune sur le soir de vos chevelures.
Laissez-moi vous bercer
dans les muscles du vent chaud.
Alors la vaste paix,
mobile comme un scherzo.
IL FUT UN LIBAN DES JARDINS,
COMME IL EST UNE SAISON DOUCE.

 

Ils sont morts à plusieurs
C'est-à-dire chacun seul
sur une même potence qu'on nomme territoire
leurs yeux argiles ou cendres emportent la montagne
en otage de vie.

Alors la nuit
la nuit jusqu'au matin
puis de nouveau la mort
et leur souffle dernier dépose dans l'espace la fin du mot.
Quatre soleils montent la garde pour empêcher
le temps d'inventer une histoire.

Ils sont morts à plusieurs
sans se toucher
sans fleur à l'oreille
sans faire exprès
une voix tombe: c'est le bruit du jour sur le pavé.

Crois-tu que la terre s'habitue à tourner?
Pour plus de précision ils sont morts à plusieurs
par besoin de mourir
comme on ferme une porte lorsque le vent se lève
ou que la mer vous rentre par la bouche...

Alors
ils sont bien morts ensemble
c'est-à-dire chacun seul comme ils avaient vécu.

(Poèmes pour une histoire, 1972)


 

 

 

 

 

 

 

Diana Zeineddine Al Hourani
Acrylique, 1997
40x50 cm

 

Reviendras-tu si je disais la terre est au bout de tes doigts
comme une branche calcinée et déjà refroidie?
les oiseaux sont morts plusieurs fois a pic contre tes cheveux blonds
ils avaient adopté la mer pour vice
à cause des algues sonores
et des pistes qui se défont
lentement
trop tard pour naître chaque instant
à genoux devant des visages où toute couleur est hostie

comme une gorge prise au bétail qui dévore un rayon de soleil

reviendras-tu si je disais la mer est au bout de tes doigts?

(l'Âge d'écume,1965)


* * *


Il suffit d'un regard pour que germe la haine
et déferle l'angoisse au fond des galaxies
il suffit d'un regard pour que mon être porte
aux sommets du plaisir les épaves de toi

Il suffit d'un regard pour que pleure la neige
et que monte la sève au levain de l'amour

il suffit d'un regard pour se tordre et s'enfuir
et d'un regard aussi pour que gicle le rêve!

Il suffit d'un regard pour que gronde la pierre
d'un regard qui embrasse et moule l'univers
il suffit d'un regard pour dans une prière
voir s'étendre la vie au néant vaste et mou !

(Les textes blonds, 1963)

 

J'ai retenu la vie 
Pour que dure l'instant sous le poids des mémoires
j'ai retenu la nuit
plus doucement qu'une main de femme
plus longuement sans oublier
contre des murs vivants
sur un étroit chemin utile comme un arbre

Pour que le don de Mort recouvre les eaux sures
J'ai retenu la mer
loin des cathédrales dont elle se glorifie
loin de ces araignées qui tissent 
encore des vagues pour attirer la plage
et des rochers tordus où s'en ira la vie
j'ai retenu la vie
j'ai retenu la mer

Pour que reste le cri des oiseaux de l'orage
ceux qui n'ont plus rien dit depuis la grande attente
ceux qui prient chaque fois pour les morts en puissance
et détiennent la tour d'où soufflent tous les vents
j'ai retenu la mer
la nuit est moins féroce
qui permet au soleil
un temps de revenir

(juin et les mécréants,1968)

 

Bibliographie


Les textes blonds, 1963
L'âge d'écume, 1965
Juin et les Mécréants, Seghers, 1968
Poèmes pour une histoire, 1972, Seghers, prix de l'Académie française en 1973
Le Rêveur de Terre, 1975, Seghers
Liban: vingt poèmes pour un amour, 1979, Beyrouth
Archives sentimentales d'une guerre au Liban, 1982, Beyrouth
La Terre arrêtée, recueil posthume, 1984, Belfond.
Une guerre pour les autres, Lattès, 1985
De ma fenêtre sans maison, Le Chêne, 1996
Jardinier de ma mémoire, Flammarion, 1998
Nadia Tueni, Les oeuvres poétiques complètes. Éditions Dar An-Nahar, 1986.
Nadia Tueni, La prose. Éditions Dar An-Nahar, 1986

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