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(1876-1933) « Hélas je n'étais pas faite pour être morte.» (Anna de Noailles (extrait des "Éblouissements") |
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LE COEUR INNOMBRABLE 1901 (extraits)
L’ EMPREINTE
Je m'appuierai si bien et si fort à la vie,
D'une si rude étreinte et d'un tel serrement
Qu'avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s'échauffera de mon enlacement.
La mer, abondamment sur le monde étalée,
Gardera dans la route errante de son eau
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.
Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir
Et la cigale assise aux branches de l'épine
Fera crier le cri strident de mon désir.
Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
Et le gazon touffu sur les bords des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.
La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l'air ma persistante odeur
Et sur l'abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon coeur.
L'
OFFRANDE À PAN
Cette tasse de bois, noire comme un pépin,
Où j’ai su, d’une lame insinuante et dure
Sculpter habilement la feuille du raisin
Avec son pli, ses noeuds, sa vrille et sa frisure,
Je la consacre à Pan, en souvenir du jour
Où le berger Damis m’arrachant cette tasse
Après que j’y eus bu vint y boire à son tour
En riant de me voir rougir de son audace.
Ne sachant où trouver l’autel du dieu cornu,
Je laisse mon offrande au creux de cette roche,
-- Mais maintenant mon coeur a le goût continu
D’un baiser plus profond, plus durable et plus proche...
LA
VIE PROFONDE
Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l'espace !
Sentir, dans son coeur vif, l'air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre ;
- S'élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l'ombre qui descend.
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du coeur vermeil couler la flamme et l'eau,
Et comme l'aube claire appuyée au coteau
Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise...
L' IMAGE
Pauvre faune qui va mourir
Reflète-moi dans tes prunelles
Et fais danser mon souvenir
Entre les ombres éternelles.
Va, et dis à ces morts pensifs
A qui mes jeux auraient su plaire
Que je rêve d'eux sous les ifs
Où je passe petite et claire.
Tu leur diras l'air de mon front
Et ses bandelettes de laine,
Ma bouche étroite et mes doigts ronds
Qui sentent l'herbe et le troène,
Tu diras mes gestes légers
Qui se déplacent comme l'ombre
Que balancent dans les vergers
Les feuilles vives et sans nombre.
Tu leur diras que j'ai souvent
Les paupières lasses et lentes[,]
Qu'au soir je danse et que le vent
Dérange ma robe traînante.
Tu leur diras que je m'endors
Mes bras nus pliés sous ma tête,
Que ma chair est comme de l'or
Autour des veines violettes.
-- Dis-leur comme ils sont doux à voir
Mes cheveux bleus comme des prunes,
Mes pieds pareils à des miroirs
Et mes deux yeux couleur de lune,
Et dis-leur que dans les soirs lourds,
Couchée au bord frais des fontaines,
J'eus le désir de leurs amours
Et j'ai pressé leurs ombres vaines...
L' OFFRANDE À LA NATURE
Nature au coeur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L'eau luisante et la terre où la vie a germé.
La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
J'ai porté vos soleils ainsi qu'une couronne
Sur mon front plein d'orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l'automne
Et j'ai pleuré d'amour aux bras de vos étés.
Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d'animal.
Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon coeur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.
Soumise ainsi que l'onde où l'arbre se reflète,
J'ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au coeur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.
Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
Ah ! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour,
Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l'amour...
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L' OMBRE DES JOURS 1902 (extraits)
LES PLAINTES D'ARIANE
Le vent qui fait tomber les prunes, Les coings verts, Qui fait vaciller la lune, Le vent qui mène la mer,
Le vent qui rompt et qui saccage, Le vent froid, Qu’il vienne et qu’il fasse rage Sur mon coeur en désarroi!
Qu’il vienne comme dans les feuilles Le vent clair Sur mon coeur, et qu’il le cueille Mon coeur et son suc amer.
Ah! qu’elle vienne la tempête Bond par bond, Qu’elle prenne dans ma tête Ma douleur qui tourne en rond.
Ah! qu’elle vienne, et qu’elle emporte Se sauvant, Mon coeur lourd comme une porte Qui s’ouvre et bat dans le vent.
Qu’elle l’emporte et qu’elle en jette Les morceaux Vers la lune, à l’arbre, aux bêtes, Dans l’air, dans l’ombre, dans l’eau, Pour que plus rien ne me revienne A jamais, De mon âme et de la sienne Que j’aimais...
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Parfumés
de trèfle et d’armoise,
Serrant leurs vifs ruisseaux étroits,
Les pays de l’ Aisne et de l’ Oise
Ont encor les pavés du roi.
La route aux horizons de seigle,
De betterave et de blé noir,
A l’air du dix-septième siècle
Avec les puits et l’abreuvoir.
Un pied de roses et de vigne
Fournit de feuilles les maisons,
Où le soir la lumière cligne
Aux fenêtres en floraison.
Dans les parcs, les miroirs du sable
Reflètent l’ombre du sapin ;
La pelouse est comme une fable
Avec sa pie et ses lapins.
On y voit à l’aube incertaine
Des lièvres rouler dans le thym,
Comme chez Jean de La Fontaine
Quand son livre sent le matin.
- Quand La Fontaine avait sa charge
De maître des eaux et forêts,
Le pré pliait en pente large,
Le bois avait ses bruits secrets ;
Les rivières avaient leurs tanches,
La plaine humide le héron,
Comme aujourd’hui où le jour penche
Son soleil sur les arbres ronds.
Ce soir, cette basse colline
Bleuit au crépuscule long,
Comme quand le petit Racine
Jouait à la Ferté-Milon.
- Ô beaux pays d’ordre et de joie,
Vous ne déchiriez pas le cœur
Comme à présent où l’homme ploie
Sous votre ardeur et votre odeur.
- Quand Fénelon au temps champêtre
Marchait dans le soir parfumé,
Portant déjà la langueur d’être
Un jour malgré soi-même aimé ;
La lune, le hêtre immobile,
L’eau grave, l’if silencieux,
Entraient dans son rêve tranquille
Et formaient la face de Dieu.
Et quand, après des pleurs de rage,
Les amants entraient au couvent,
Les étangs et les beaux ombrages
Les consolaient des yeux vivants.
Car dans ce temps, haute et paisible,
La Nature, ses bois, ses eaux,
N’avaient pas cette âme sensible
Qui plus tard fit pleurer Rousseau…
LE PREMIER CHAGRIN
Nous marchions en été dans la haute poussière
Des chemins blancs, bordés d’herbes et de saponaires.
Le descendant soleil se dénouait sur nous,
Je voyais tes cheveux, tes bras et tes genoux.
Un immense parfum de rêve et de tendresse
Était comme un rosier, qui fleurit et qui blesse.
Je soupirais souvent à cause de cela
Pour qu’un peu de mon âme en souffle s’en allât.
Le soir tombait, un soir si penchant et si triste,
C’était comme la fin de tout ce qui existe.
Je voyais bien que rien de moi ne t’occupait ;
Chez moi cette détresse et chez toi cette paix !
Je sentais, comprenant que ma peine était vaine,
Quelque chose finir et mourir dans mes veines,
Et comme les enfants gardent leur gravité,
Je te parlais, avec cette plaie au côté…
J’écartais les rameaux épineux au passage,
Pour qu’ils ne vinssent pas déchirer ton visage ;
Nous allions, je souffrais du froid de tes doigts nus,
Et quand, finalement, le soir était venu,
J’entendais, sans rien voir sur la route suivie,
Tes pas trembler en moi et marcher sur ma vie.
Nous revenions ainsi au jardin bruissant,
L’humidité coulait, j’écoutais en passant
- Ah ! comme ce bruit-là persiste en ma mémoire !
-
Dans l’air mouvant et chaud, grincer la balançoire
Et je rentrais alors, ivre du temps d’été,
Lasse de tout cela, morte d’avoir été,
Moi, le garçon hardi et vif, et toi, la femme,
Et de t’avoir porté tout le jour sur mon âme…
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Si quelque être te plaît, ne lutte
pas, aborde
Ce visage nouveau sur lequel est venu
Se poser le soleil de tes yeux ingénus ;
Tout ce qui te séduit, ma douleur te l'accorde.
- Et moi, de loin, le cœur par le tien soutenu,
Emmêlant ton plaisir et ma miséricorde,
Je bénirai ton front posé sur des bras nus,
Ton regard poignardé qui devient plus ténu,
Et tes baisers soyeux qui rêvent et qui mordent…
- Je ne me plaindrai pas, je les aurais connus.
J' ÉCRIS
J'écris jour que le jour où je ne serai plus
On sache combien l'air et le plaisir m'ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Combien j'aimais la vie et l'heureuse nature.
Attentive aux travaux des champs et des maisons
J'ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l'eau, a terre et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu'en mon âme.
J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
D'un coeur pour qui le vrai ne fut point trop hardi
Et j'ai eu cette ardeur, par l'amour intimée,
Pour être après la mort parfois encore aimée.
Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,
Sentant par moi son coeur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des compagnes réelles,
M'accueille dans son âme et me préfère à elles...
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LES ÉBLOUISSEMENTS 1907 (extraits)
Chant dionysien (extrait)
--
Et puisqu’on n’entend plus, ô mon Bacchus voilé,
Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,
Puisqu’au moment luisant des chaudes promenades
On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,
Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment
La splendeur des flots bleus pressés au firmament,
Puisqu’il semble que l’âpre et l’énervante lyre
Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,
Puisque dans les forêts jamais ne se répand
L’appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan,
Ah! qu’il monte de moi, dans le matin unique,
Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,
Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,
Et qu’un instant l’espace en demeure étourdi
...
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-- Aujourd'hui, le coeur las et blessé par le feu,
Je vous bénis encor, ô brasier jaune et bleu,
Exaltant univers dont chaque élan m'enivre!
Mourante, je dirai qu'il faut jouir et vivre;
Que, malgré la langueur d'un corps triste et brûlant,
La nuit est généreuse et le jour succulent;
Que les larmes, les cris, la douleur, l'agonie
Ne peuvent pas ternir l'allégresse infinie!
Qu'un moment du désir, qu'un moment de l'été,
Contiennent la suave et chaude éternité.
O sol humide et noir d'ou jaillit la jacinthe!
Qu'importe si dans l'âpre et ténébreuse enceinte
Les morts sont étendus froids et silencieux.
O beauté des tombeaux sous la douceur des cieux !
Marbres posés ainsi que des bornes plaintives,
Rochers mystérieux des incertaines rives,
Horizontale porte accédant à la nuit,
O débris du vaisseau, épave qui reluit,
Comme vous célébrez la joie et l'abondance,
La force du plaisir, l'audace de la danse,
L'universelle arène aux lumineux gradins!...
Et quelquefois, parmi les funèbres jardins,
Je crois voir ses pieds nus appuyés sur les tombes,
Un Eros souriant qui nourrit des colombes...
AZUR
Comme un sublime fruit qu'on a de loin lancé,
La matinée avec son ineffable extase
Sur mon coeur enivré tombe, s'abat, s'écrase,
Et mon plaisir jaillit comme un lac insensé!
-- O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre,
Espace où mon regard se meurt de volupté,
O gisement sans fin et sans bord de l'été,
Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,
Coulez, roulez en moi, détournez dans mon corps
Tout ce qui n'est pas vous, prenez toute la place,
Déjà ce flot d'argent m'étouffe, me terrasse,
Je meurs, venez encor, azur ! venez encor...
DANSEUSE PERSANE (extraits)
Dame persane, en robe rose,
Qui dansez dans le frais vallon,
Tournez vers mon âme morose
Votre oeil de biche, sombre et long.
Veuillez écouter ma complainte:
J'étais faite aussi pour danser
Sur la tulipe et la jacinthe
Que vos pieds viennent caresser.
Un bas en or sur votre jambe
Luit comme un réseau de soleil,
Et tout votre jeune être flambe
Auprès d'un branchage vermeil.
Ce bel arbuste solitaire,
Où vous enroulez votre bras,
Est en feu comme un lampadaire,
Et parfume comme un cédrat.
Indiquez-moi la douce allée
Qui mène à ce pays charmant;
Quel est le nom de la vallée
Où vous dansez éperdument?
Comme je vois à tous vos gestes,
à vos secrets qu'on peut saisir,
A toutes vos mines célestes,
Que vous n'aimiez que le plaisir!
Que t'importait, ange farouche,
Ardent, faible et voluptueux,
Ce que, loin de ta douce bouche,
Les vieux sages disaient entre eux.
Pendant leur morne promenade,
Sur les bords du Tigre, en été
Roulant leurs chapelets de jade,
Ils maudissaient la volupté.
Ils disaient que, puisque tout passe,
Puisque l'être est pareil au vent,
Il faut méditer dans l'espace,
Sous les platanes d'un couvent...
-- Mais toi, danseuse au clair délire,
Gâteau de miel, de lis et d'or,
Tu ris et dédaignes de lire
Leurs manuscrits où l'on s'endort.
Que leur corps usé se repose!
Mais toi, lorsque le rossignol
Se gorge du vin de la rose
Et tombe étourdi sur le sol,
Lorsque, sous la blanche églantine,
Dans l'épais tapis des cerfeuils,
La lune emplit d'ardeur divine
Les loups, les lynx et les chevreuils,
Tu t'élances sous le beau cèdre,
Tu caresses ses noirs rameaux,
Tu danses, grave comme un prêtre,
Chaude comme les animaux!
Tu chantes, et ta cantilène
Jaillit, bondit, comme un jet d'eau,
Toute ton âme se promène
Du vallon noir au noir coteau!
Tu dis que c'est l'heure de vivre,
Que le moment de vivre est court,
Que ton Dieu veut que l'on s'enivre
De parfum, de vin et d'amour!
Tu dis que la terre est sans joie
Pour ceux qui sont dans le tombeau,
Qu'il faut que le désir s'éploie
Comme un vautour cruel et beau!
Tu dis, danseuse sanglotante,
Mêlant les pleurs à ton appel,
Que voici l'heure haletante
Où bout le sang universel!
Voix joyeuse et désespérée,
Ah! que veux-tu donc obtenir
Par ton angoisse humble et sacrée,
Qui semble gémir ou hennir ?
Tu chantes la vie, et la vie !
Mais, ô soif de l'immensité,
Je sais que ta suprême envie
Est de mourir de volupté...
OFFRANDE
Mes livres je les fis pour vous, ô jeunes hommes,
Et j'ai laissé dedans,
Comme font les enfants qui mordent dans des pommes,
La marque de mes dents.
J'ai laissé mes deux mains sur la page étalées,
Et la tête en avant
J'ai pleuré, comme pleure au milieu de l'allée
Un orage crevant.
Je vous laisse, dans l'ombre amère de ce livre,
Mon regard et mon front,
Et mon âme toujours ardente et toujours ivre
Où vos mains traîneront.
Je vous laisse le clair soleil de mon visage,
Ses millions de rais,
Et mon coeur faible et doux, qui eut tant de courage
Pour ce qu'il désirait.
Je vous laisse ce coeur et toute son histoire,
Et sa douceur de lin,
Et l'aube de ma joue, et la nuit bleue et noire
Dont mes cheveux sont pleins.
Voyez comme vers vous, en robe misérable,
Mon Destin est venu,
Les plus humbles errants, sur les plus tristes sables,
N'ont pas les pieds si nus.
-- Et je vous laisse, avec son feuillage et ses roses,
Le chaud jardin verni
Dont je parlais toujours; -- et mon chagrin sans cause,
Qui n'est jamais fini...
LA MUSIQUE PASSIONNÉE (extrait)
S’il y avait un paradis,
Vous n’y seriez pas, ô Cécile,
Mais, chez les damnés, les maudits,
Chez ceux qu’un grand désir exile,
Dans l’enfer d’amour et de sang,
Vous rôderiez, sainte bacchante!
Loin de la calme Trinité,
À ces bouches pleines de soufre,
Vous verseriez la volupté
D’un chant qui jouit et qui souffre.
Il n’est pas d’innocents accords,
Il n’est pas de sainte harmonie,
L’extase pénètre les corps
Comme une amoureuse agonie.
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LES VIVANTS ET LES MORTS 1913 (extraits)
LES JOURNÉES ROMAINES
L'éther pris de vertige et de fureur tournoie,
Un luisant diamant de tant d'azur s'extrait.
Virant, psalmodiant, le vent divise et ploie
La pointe faible des cyprès.
C'est en vain que les eaux écumeuses et blanches,
Captives tout en pleurs des lourds bassins romains,
S'élèvent bruyamment, s'ébattent et s'épanchent:
Neptune les tient dans sa main.
Je contemple la rage impuissante des ondes;
Dans cette vague éparse en la jaune cité,
C'est vous qu'on voit jaillir, conductrice des mondes,
Amère et douce Aphrodité !
L'odeur de la chaleur, languissante et créole,
Stagne entre les maisons qui gonflent de soleil;
Comme un coureur ailé le ciel bifurque et vole
Au bord tranchant des toits vermeils;
Et là-bas, sous l'azur qui toujours se dévide,
Un jet d'eau, turbulent et lassé tour à tour,
Semble un flambeau d'argent, une torche liquide
Qu'agite le poing de L'Amour.
Rome ploie, accablé de grappes odorantes,
La surhumaine vie envahit l'air ancien,
Les chapiteaux brisés font fleurir leurs acanthes
Aux thermes de Dioclétien!
Dans ce cloître pâmé, des bacchantes blêmies
Gisent; silence, azur, léthargiques dédains!
Le soleil tombe en feu sur la gorge endormie
De ces Danaés des jardins...
Ils dorment là, liés par les roses païennes,
Ces corps de marbre blond, las et voluptueux:
O
mes soeurs du ciel grec, chères Milésiennes,
Que de siècles sont sur vos yeux!
L'une d'elles voudrait se dégager; sa hanche
Soulève le sommeil ainsi qu'un flot trop lourd,
Mais tout le poids des temps et de l'azur la penche:
Elle rêve là pour toujours.
Midi luit; la villa des chevaliers de Malte
Choit comme une danseuse aux pieds brûlants et las.
Comme un fauve tigré l'air jaunit et s'exalte;
Une nymphe en pierre vit là.
Elle a les bras cassés, mais sa force éternelle
Empourpre de plaisir ses genoux triomphants;
Le néflier embaume, un jet d'eau est, près d'elle,
Secoué d'un rire d'enfant.
Les dieux n'ont pas quitté la campagne romaine,
Euterpe aux blonds pipeaux, Erato qui sourit,
Dansent dans le jardin Mattei, où se promène
Le saint Philippe de Néri.
-- Mais c'est vous qui, ce soir, partagez mon malaise,
Dans l'église sans voix, au mur pâle et glacé,
Déesse
catholique, ô ma sainte Thérèse,
Qui soupirez, les yeux baissés!
Malgré vos airs royaux, et la fierté divine
Dont s'enveloppe encor votre coeur emporté,
L'angoisse de vos traits permet que l'on devine
Votre douce mendicité.
O visage altéré par l'ardente torture
D'attendre le bonheur qui descend lentement,
Appel mystérieux, hymne de la nature,
Désir de l'immortel amant!
Je vous offre aujourd'hui, parmi l'encens des prêtres,
Comme un grain plus brûlant mis dans vos encensoirs,
Le rire que j'entends au bas de la fenêtre
Où je rêve seule le soir;
C'est le rire joyeux, épouvanté, timide
De deux enfants heureux, éperdus, inquiets,
Qui joignent leurs regards et leurs lèvres avides,
-- Et dont tout le sanglot riait!
Ils riaient, il étaient effrayés l'un de l'autre;
Un jet d'eau s'effritait dans le lointain bassin;
La lune blanchissait, de sa clarté d'apôtre,
La terrasse des Capucins.
Une palme portait le poids mélancolique
De l'éther sans zéphyr, sans rosée et sans bruit;
Rien ne venait briser son attente pudique,
Que ce rire aigu dans la nuit!
Et je n'entendis plus que ce rire nocturne,
Plus fort que les senteurs des terrasses de miel,
Plus vif que le sursaut des sources dans leur urne,
Plus clair que les astres au ciel.
-- Je le prends dans mes mains, chaudes comme la lave,
Je le mêle aux élans de mon éternité,
Ce rire des humains, si farouche et si grave,
Qui prélude à la volupté !
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SYRACUSE
Excite maintenant les compagnons du choeur
à célébrer l'illustre Syracuse!...
PINDARE.
Je me souviens d'un chant du coq, à Syracuse!
Le matin s'éveillait, tempétueux et chaud;
La mer, que parcourait un vent large et dispos,
Dansait, ivre de force et de lumière infuse!
Sur le port, assailli par les flots aveuglants,
Des
matelots clouaient des tonneaux et des caisses,
Et
le bruit des marteaux montait dans la fournaise
Du
jour, de tous ces jours glorieux, vains et lents;
J'étais triste. La ville illustre et misérable
Semblait un Prométhée sur le roc attaché;
Dans le grésillement marmoréen du sable
Piétinaient
les troupeaux qui sortaient des étables;
Et,
comme un crissement de métal ébréché,
Des
cigales mordaient un blé blanc et séché.
Les persiennes semblaient à jamais retombées
Sur
le large vitrail des palais somnolents;
Les
balcons espagnols accrochaient aux murs blancs
Broyés par le soleil, leurs ferrures bombées:
Noirs cadenas scellés au granit pantelant...
Dans le musée, mordu ainsi qu'un coquillage
Par
la ruse marine et la clarté de l'air,
Des
bustes sommeillaient, -- dolents, calmes visages,
Qui
s'imprègnent encor, par l'éclatant vitrage,
De
la vigueur saline et du limpide éther.
Une craie enflammée enveloppait les arbres;
Les
torrents secs n'étaient que des ravins épars,
De
vifs géraniums, déchirant le regard,
Roulaient leurs pourpres flots dans ces blancheurs de
marbre.
--
Je sentais s'insérer et brûler dans mes yeux
Cet
éclat forcené, inhumain et pierreux.
Une suture en feu joignait l'onde au rivage.
J'étais
triste, le jour passait. La jaune fleur
Des
grenadiers flambait, lampe dans le feuillage.
Une
source, fuyant l'étreignante chaleur,
Désertait
en chantant l'aride paysage.
Parfois sur les gazons brûlés, le pourpre épi
Des
trèfles incarnats, le lin, les scabieuses,
Jonchaient par écheveaux la plaine soleilleuse,
Et
l'herbage luisait comme un vivant tapis
& Que
n'ont pas achevé les frivoles tisseuses.
Le théâtre des Grecs, cirque torride et blond,
Gisait. Sous un mûrier, une auberge voisine
Vendait de l'eau: je vis, dans l'étroite cuisine,
Les
olives s'ouvrir sous les coups du pilon
Tandis qu'on recueillait l'huile odorante et fine.
Et puis vint le doux soir. Les feuilles des figuiers
Caressaient, doigts légers, les murailles bleuâtres.
D'humbles, graves passants s'interpellaient; les pieds
Des
chevreaux au poil blanc, serrés autour du pâtre,
Faisaient monter du sol une poudre d'albâtre.
Un calme inattendu, comme un plus pur climat,
Ne
laissait percevoir que le chant des colombes.
Au
port, de verts fanaux s'allumaient sur les mâts,
Et
l'instant semblait fier, comme après les combats
Un
nom chargé d'honneur sur une jeune tombe.
C'était l'heure où tout luit et murmure plus bas...
La fontaine Aréthuse, enclose d'un grillage,
Et
portant sans orgueil un renom fabuleux,
Faisait un bruit léger de pleurs et de feuillage
Dans les frais papyrus, élancés et moelleux...
Enfin ce fut la nuit, nuit qui toujours étonne
Par
l'insistante angoisse et la muette ardeur.
La
lune plongeait, telle une blanche colonne,
Dans la rade aux flots noirs, sa brillante liqueur.
Un solitaire ennui aux astres se raconte;
Je
contemplais le globe au front mystérieux,
Et
qui, ruine auguste et calme dans les cieux,
Semble un fragment divin, retiré, radieux,
De
vos temples, Géla, Ségeste, Sélinonte!
-- O nuit de Syracuse: Urne aux flancs arrondis!
Logique de Platon!
Âme de Pythagore!
Ancien Testament des Hellènes; amphore
Qui
verses dans les coeurs un vin sombre et hardi,
Je
sais bien les secrets que ton ombre m'a dits.
Je sais que tout l'espace est empli du courage
Qu'exhalèrent les Grecs aux genoux bondissants;
Les
chauds rayons des nuits, la vapeur des nuages
Sont faits avec leur voix, leurs regards et leur sang.
Je sais que des soldats, du haut des promontoires,
Chantant des vers sacrés et saluant le sort,
Se
jetaient en riant aux gouffres de la mort
Pour retomber vivants dans la sublime Histoire!
Ainsi ma nuit passait. L'ache, l'ânet crépu
Répandaient
leurs senteurs. Je regardais la rade;
La
paix régnait partout où courut Alcibiade,
Mais, -- noble obsession des âges révolus, --
L'éther
semblait empli de ce qui n'était plus...
J'entendis sonner l'heure au noir couvent des Carmes.
L'espace regorgeait d'un parfum d'orangers.
J'écoutais
dans les airs un vague appel aux armes...
--
Et le pouvoir des nuits se mit à propager
L'amoureuse espérance et ses divins dangers:
O désir du désir, du hasard et des larmes !
L'
ÎLE DES FOLLES À VENISE
La lagune a le dense éclat du jade vert.
Le noir allongement incliné des gondoles
Passe sur cette eau glauque, et sous le ciel couvert.
-- Ce rose bâtiment, c'est la maison des folles.
Fleur de la passion, île de Saint - Clément,
Que de secrets bûchers dans votre enceinte ardente!
La terre desséchée exhale un fier tourment,
Et l'eau se fige autour comme un cercle du Dante.
-- Ce soir mélancolique où les cieux sont troublés,
Où l'air appesanti couve son noir orage,
J'entends ces voix d'amour et ces coeurs exilés
Secouer la fureur de leurs mille mirages!
Le vent qui fait tourner les algues dans les flots
Et m'apporte l'odeur des nuits de Dalmatie,
Guide jusqu'à mon coeur ces suprêmes sanglots.
-- O folie, ô sublime et sombre poésie!
Le rire, les torrents, la tempête, les cris
S'échappent de ces corps que trouble un noir mystère.
Quelle huile adoucirait vos torrides esprits,
Bacchantes de l'étroite et démente Cythère?
Cet automne, où l'angoisse, où la langueur m'étreint,
Un secret désespoir à tant d'ardeur me lie;
Déesse sans repos, sans limites, sans frein,
Je vous vénère, active et divine Folie!
-- Pleureuses des beaux soirs voisins de l'Orient,
Déchirez vos cheveux, égratignez vos joues.
Pour tous les insensés qui marchent en riant,
Pour l'amante qui chante, et pour l'enfant qui joue.
O folles! aux judas de votre âpre maison
Posez vos yeux sanglants, contemplez le rivage:
C'est l'effroi, la stupeur, l'appel, la déraison,
Partout où sont des mains, des yeux et des visages.
Folles, dont les soupirs comme de larges flots
Harcèlent les flancs noirs des sombres Destinées,
Vous sanglotez du moins sur votre morne îlot;
Mais nous, les coeurs mourants, nous, les assassinées,
Nous rôdons, nous vivons; seuls nos profonds regards,
Qui d'un vin ténébreux et mortel semblent ivres,
Dénoncent par l'éclat de leurs rêves hagards
L'effroyable épouvante où nous sommes de vivre.
-- Par quelle extravagante et morne pauvreté,
Par quel abaissement du courage et du rêve
L'esprit conserve-t-il sa chétive clarté
Quand tout l'être éperdu dans l'abîme s'achève?
-- O folles, que vos fronts inclinés soient bénis!
Sur l'épuisant parcours de la vie à la tombe
Qui va des cris d'espoir au silence infini,
Se pourrait-il vraiment qu'on marche sans qu'on tombe?
Se pourrait-il vraiment que le courage humain,
Sans se rompre, accueillît l'ouragan des supplices?
Douleur, coupe d'amour plus large que les mains,
Avoir un faible coeur, et qu'un Dieu le remplisse!
-- Amazones en deuil, qui ne pouvez saisir
L'ineffable langueur éparse sur les mondes,
Sanglotez! A vos cris de l'éternel désir,
Des bords de l'infini les amants vous répondent...
EXALTATION
Le goût de l'héroïque et du passionnel
Qui flotte autour des corps, des sons, des foules vives,
Touche avec la brûlure et la saveur du sel
Mon coeur tumultueux et mon âme excessive...
Loin des simples travaux et des soucis amers,
J'aspire hardiment la chaude violence
Qui souffle avec le bruit et l'odeur de la mer,
Je suis l'air matinal d'où s'enfuit le silence;
L'aurore qui renaît dans l'éblouissement,
La nature, le bois, les houles de la rue
M'emplissent de leurs cris et de leurs mouvements;
Je suis comme une voile où la brise se rue.
Ah! vivre ainsi les jours qui mènent au tombeau,
Avoir le coeur gonflé comme le fruit qu'on presse
Et qui laisse couler son arôme et son eau,
Loger l'espoir fécond et la claire allégresse!
Serrer entre ses bras le monde et ses désirs
Comme un enfant qui tient une bête retorse,
Et qui mordu, saignant, est ivre du plaisir
De sentir contre soi sa chaleur et sa force.
Accoutumer ses yeux, son vouloir et ses mains
A tenter le bonheur que le risque accompagne;
Habiter le sommet des sentiments humains
Où l'air est âpre et vif comme sur la montagne,
Être ainsi que la lune et le soleil levant
Les hôtes du jour d'or et de la nuit limpide;
Être le bois touffu qui lutte dans le vent
Et les flots écumeux que l'ouragan dévide!
La joie et la douleur sont de grands compagnons,
Mon âme qui contient leurs battements farouches
Est comme une pelouse où marchent des lions...
J'ai le goût de l'azur et du vent dans la bouche.
Et c'est aussi l'extase et la pleine vigueur
Que de mourir un soir, vivace, inassouvie,
Lorsque le désir est plus large que le coeur
Et le plaisir plus rude et plus fort que la vie...
AINSI
LES JOURS LÉGERS . . .
Ainsi les jours légers, et qui te ressemblaient
Par la coloration chaleureuse des heures,
Ont de toi fait un mort, la nuit, dans ta demeure,
Et l'aube, lentement, a blanchi tes volets...
Et tu fus là, dormant, à jamais insensible,
Laissant monter sur ceux que tu privais de toi
Ces grands fardeaux du temps aux contours inflexibles;
J'ai l'âge de ce jour ou je t'ai vu sans voix:
Sans regard et sans voix, achevant ma jeunesse
Par ce spectacle affreux de faiblesse et de paix,
Que mes yeux arrêtés puisaient avec détresse
Sur ton front assombri, si pauvre et si parfait.
Les fleurs, entre tes mains et contre ton doux être,
Parfumaient froidement ton éternel répit;
Jamais je ne verrai l'été sans reconnaître
Ce jardin qui mourait sur ton coeur assoupi!
Et tu n'étais plus là, malgré ton fin visage,
Le dernier de toi-même et qui me plaît le plus;
O visage accablé, suprême paysage
D'un jour de fin du monde, et qu'on ne verra plus!
Les vivants ont repris leurs errantes coutumes;
Ils sont un autre peuple, et tu ne peux toujours
Hanter de ta suave et poétique brume
Ces malheureux, guidés par d'alertes amours.
Mais leur vague existence est par l'ombre absorbée,
Ils meurent chaque jour, sans enfoncer en nous
Ces pointes du malheur, que ta main dérobée
Fixe encor dans mon coeur comme de sombres clous...
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Il
fera longtemps clair ce soir, les jours allongent,
La rumeur du jour vif se disperse et s'enfuit,
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent...
Les marronniers, dans l'air plein d'or et de splendeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre;
On n'ose pas marcher ni remuer l'air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.
De lointains roulements arrivent de la ville...
La poussière, qu'un peu de brise soulevait,
Quittant l'arbre mouvant et las qu'elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles.
Nous avons tous les jours l'habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie,
Nous n'aurons plus jamais notre âme de ce soir.
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LES FORCES ÉTERNELLES 1920 (extraits)
ASTRES QUI REGARDEZ
Astres qui regardez les mondes où nous
sommes,
Pure armée au repos dans la hauteur des cieux,
Campement éternel, léger, silencieux,
Que pensez-vous de voir s'anéantir les hommes?
A n'être pas sublime aucun ne condescend,
Comme un cri vers la nue on voit jaillir leur sang
Qui, sur nos coeurs contrits, lentement se rabaisse.
-- Morts sacrés, portez-nous un plausible secours!
Notre douleur n'est pas la soeur de votre ivresse;
Vous mourez! Concevez que c'est un poids trop lourd
Pour ceux qui, dans leur grave et brûlante tristesse,
Ont toujours confondu la vie avec l'amour...
DEUX ÊTRES LUTTENT . .
Deux êtres luttent dans mon coeur,
C'est la bacchante avec la nonne,
L'une est simplement toute bonne,
L'autre, ivre de vie et de pleurs.
La sage nonne est calme, et presque
Heureuse par ingénuité.
Nul n'a mieux respiré l'été;
Mais la bacchante est romanesque,
Romanesque, avide, les yeux
Emplis d'un sanguinaire orage.
Son clair ouragan se propage
Comme un désir contagieux!
La nonne est robuste, et dépense
Son âme d'un air vif et gai.
La païenne, au corps fatigué,
Joint la faiblesse à la puissance.
Cette Ménade des forêts,
Pleine de regrets et d'envies,
A failli mourir de la vie,
Mais elle recommencerait!
La nonne souffre et rit quand même:
C'est une Grecque au coeur soumis.
La dyonisienne gémit
Comme un violon de Bohême!
Pourtant, chaque soir, dans mon coeur,
Cette sage et cette furie
Se rapprochent comme deux soeurs
Qui foulent la même prairie.
Toute deux lèvent vers les cieux
Leur noble regard qui contemple.
L'étonnement silencieux
De leurs deux âmes fuse ensemble;
Leurs front graves sont réunis;
La même angoisse les visite:
Toutes les deux ont, sans limite,
La tristesse de l'infini!...
MÉLODIE
Comme un couteau dans un fruit
Amène un glissant ravage,
La mélodie au doux bruit
Fend le coeur et le partage
Et tendrement le détruit.
-- Et la langueur irisée
Des arpèges, des accords,
Descend, tranchante et rusée,
Dans la faiblesse du corps
Et dans l'âme divisée...
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L' HONNEUR DE SOUFFRIR 1927 (extraits)
VI
Ils ont inventé l'âme afin que l'on abaisse
Le corps, unique lieu de rêve et de raison,
Asile du désir, de l'image et des sons,
Et par qui tout est mort dès le moment qu'il cesse.
Ils nous imposent l'âme, afin que lâchement
On détourne les yeux du sol, et qu'on oublie,
Après l'injurieux ensevelissement,
Que sous le vin vivant tout est funèbre lie.
-- Je ne commettrai pas envers votre bonté
Envers votre grandeur, secrète mais charnelle,
O corps désagrégés, ô confuses prunelles,
La trahison de croire à votre éternité.
Je refuse l'espoir, l'altitude, les ailes,
Mais étrangère au monde et souhaitant le froid
De vos affreux tombeaux, trop bas et trop étroits,
J'affirme, en recherchant vos nuits vastes et vaines,
Qu'il n'est rien qui survive à la chaleur des veines !
XII
Habitante éthérée et fixe des tombeaux,
Dont l'âme a soulevé les portes funéraires,
Je répands, dans ma juste et songeuse misère,
L'encens du noir séjour sur les clartés d'en haut.
Un livide univers m'enveloppe et m'étonne.
Dans un effort ardu, débile et monotone,
Mon trébuchant esprit s'efforce et se démet:
Je sens que tu es mort, et ne le sais jamais!
LXIII
La femme, durée infinie,
Rêveuse d'éternels matins,
Dans la puissance de l'instinct
Veut créer. Mais cette agonie
Plus tard, un jour, de son enfant,
Cette peur, ces sueurs, ces transes,
Ce mourant que rien ne défend,
En garde-t-elle l'ignorance?
Et toute mère, sans remords,
Triomphante et pourtant funèbre,
Voue une âme aux longues ténèbres,
Et met au monde un homme mort...
___________________________________________________ SOIRS
DE ROME Dans cette même rue fut trouvée, sous le sol détrempé d'un matin de printemps, l'incomparable Aphrodite que j'ai vue au Musée des Thermes. Qu'elle est belle, cette Vénus naissante, ingénue, s'élançant du suaire des eaux, hérissée d'orgueil et jubilante! __________________________________________________
(extrait; prose poétique composée vers 1907) Entourée de palmes tressées, fendues et jaunies par les âges, pressant entre ses mains d'antiques fleurs semblables à un petit bouquet de lavande, Thaïs la courtisane étend sous la vitrine du musée ses jambes sèches, couleur de bois de rose. Deux délicates chaussures d'argent mou restent pendues au bout de ses os cramoisis. Renversé et pourtant dressé, le visage vidé, où sont collés des cheveux, épouvante. Sous le menton, un frêle collier de verre multicolore se relâche comme la corde au cou d'un supplicié. _________________________________________________ |
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BIBLIOGRAPHIE:
___________________________________________ Ailleurs sur la Toile: - La poésie de Anna de Noailles -> Alapage - La chambre de Anna de Noailles - Au Cimetière du Père-Lachaise ___________________________________________ image: Marie-Lydie Joffre Retour à l'accueil de La Poésie que j’aime …
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