Marie-Lydie Joffre est née le 14-03-44 à Millau, France. Mariée, deux enfants, une petite-fille. Elle vit et travaille à Montpellier. En 1980, elle quitte son métier d'enseignante pour se consacrer au pastel. S'ensuivront de nombreuses expositions en France et à l'étranger, Maroc, Algérie, Allemagne, USA. 

Ses pastels sont réalisés sur papier puis sur la pierre brute. Thème : la figuration humaine. Ces dernières années s'amorce un renouvellement complet. Oeuvres graphiques à l'encre de Chine sur papier et sur pierre, inspirées de l'arbre et du nu d'après modèle.

L’arbre respiré

  et le pouvoir du matériau dans l’art

Les arbres m’ont toujours fascinée, notamment les arbres à feuillage caduc qui se montrent à nu en hiver. Médusée par la force de leur présence, il ne m’effleurait pas de les photographier ou de les dessiner d’après nature, simplement de les contempler monter au ciel...

C’est au tournant du 21ème siècle, que je commence à « croquer » sur le motif les arbres dénudés. Les dessins sont légers et aériens ; peut-être une façon d’apprivoiser l’arbre sur la pointe des pieds !

Stylo feutre fin - cahier de travaux-pratiques

Bientôt s’installe la nécessité impérieuse de communiquer avec les arbres par l’intermédiaire du dessin. Des entrelacs de lignes noires arachnéennes, tracées à la plume, innervent les pages blanches de carnets de croquis, comme pour explorer l’anatomie de l’arbre. Les dessins sont souvent rehaussés de craie rougeâtre ou bistre de la tonalité de l’écorce nourrie au sang de la terre. 

 Encre de Chine, plume, craie - carnet de croquis

Puis la craie dont la consistance volatile n’adhère pas très bien au support est remplacée par d’autres matériaux secs plus tenaces : sanguine, graphite... et le bâtonnet de graphite résolument adopté pour sa fiabilité, sa spontanéité, sa tonalité d’un gris discret. Griffures d’encre noire luisante sur aplats de graphite à la soyeuse texture argentée ourlent le corps de l’arbre en son fragile épiderme.

Encre de Chine, plume, bâtonnet de graphite - carnet de croquis

Toutefois les effets décoratifs de cet alliage précieux parviennent à me lasser et peu à peu la sobriété du graphite seul s’impose. Le bâtonnet glisse sur le support de papier à la vitesse du vent dans les branches, emporte naturellement dans sa dynamique minérale une part d’énergie de l’arbre : frémissement, sensualité des formes, vérité des fleurs de cicatrices écorcées, résonance de la vie animale et végétale...

 Bâtonnet de graphite - carnet de croquis

Par la suite se manifeste un désir de renouvellement profond. Aller toujours plus loin à l’écoute de l’arbre et aussi échapper au risque d’habileté. Alors j’utilise le graphite occasionnellement et renoue avec l’encre de Chine, à présent traitée au pinceau sur papier aquarelle.

Les dessins sont réalisés sur lavis d’encre préparés au préalable en atelier, parfois incrustés de craie. Cependant peindre sur le motif au pinceau qui a la tendance de caresser le papier d’enroulements souples et dociles, n’est pas très adapté à mon travail ; j’ai besoin d’un outil qui me résiste ! Par ailleurs lorsque le support est rehaussé de craie, bien que celle-ci soit fixée par le liant du lavis d’encre de chine, le pinceau ne parvient pas à labourer la poudre granuleuse et l’encre a tendance à diffuser.

Encre de Chine, pinceau, craie - papier aquarelle

Actuellement je trouve une sorte de « révélation » dans le calame, tige de roseau taillée en biseau à une extrémité. Une amie, Bernadette Quatrefages, amoureuse de la nature, me confectionne des calames sur mesure, et sans réservoir d’encre pour une configuration plus rustique.

Sous influence du magnétisme de l’arbre et du souffle de roseau, j’ai l’impression de communiquer en symbiose avec la nature ; le calame, outil végétal rudimentaire à la simplicité confondante me fait perdre toute velléité d’accomplissement de la forme organique pour me « brancher » au plus près de l’aura du tronc et des branches... ! Le flux tendu de l’encre traduit instantanément l’intensité du geste ; des sortes de calligraphies impétueuses crient la sève, la douleur, la joie exprimées par les puissantes sculptures vivantes, et deviennent les signes de quelque chose de plus essentiel : l’arbre respiré, l’arbre écrit, comme transfiguré en souffle de lumière...

Bruissement du vent dans les roselières ...

Encre de Chine, calame - papier aquarelle

14 février 2004  

 

 

 

Valérie calligraphiée

Dès le premier instant
où son corps est mis à nu
s’insinue la vérité du modèle 

Le modèle et l’artiste
se modulent l’un l’autre
jusqu’à révéler leur nature profonde

Valérie détache de ses épaules
son peignoir de satin blanc
il glisse à ses pieds
dévoile le corps d’une Vénus de Botticelli  l’envergure mordorée de sa chevelure de soie sans fin en rehausse la blancheur en une substance subtile qui induira le caractère des dessins d’atelier


OBSERVATION
Mes premiers croquis sont une approche du corps de Valérie par des moyens classiques modeleurs d’ombre et de lumière. La sanguine dense et la craie volatile tentent de faire la synthèse de la chair et l’esprit mêlés, au rythme de la circulation émotionnelle. Je fais abstraction de la tête et de la longue chevelure protectrice pour retrouver les lignes force du corps et son universalité. 

Croquis rapides ; ainsi le trait, libéré de l’emprise de la pensée reste instinctif incisif. Je préfère travailler sous forme d’élans imprévisibles, observer le modèle sous des angles variés, pour une perception toujours renouvelée, plutôt que d’approfondir une pose dans les détails. Moins savoir que ressentir.


INTERPRÉTATION
Au fil des séances de pose, on se familiarise avec le modèle ce qui permet de dépasser l’étape de l’observation textuelle au profit d’une expression artistique plus personnelle. J’ai abandonné la couleur dans mon art ; pour rester en accord avec moi-même je la retire du Nu. Une recherche de la profondeur de l’être ? 

La craie graphite vient souligner en demi-teintes grises la fluidité élégante des lignes du corps et de la pensée de Valérie. Le Nu se fait sobre et aérien, égare sa dimension physique dans le conceptuel. Le dessin, imaginaire des contours, s’est échappé de la palpable matière picturale. 

VISION
Plus tard le Nu prend une nouvelle dimension sous l’effet de l’emploi de l’encre de Chine tracée au calame ; mon regard se donne le vertige de l’inconnu. Je perçois le souffle de Valérie tel le flux de la mer, porteur d’éphémères messages aussitôt retranscrits par le calame en giclées d’encre noire. Traits désincarnés, vides et pleins, ambigus, le dessin témoigne d’une vie révélée comme empreintes de pattes de mouettes sur le sable.

Corps nu d’une austérité monacale ; rémanence des jours où elle se vêt tout de noir intouchable 

Calés dans un bloc carré, triangles et angles de sa réflexion têtue, méandres de sa pensée, langues de feu de ses révoltes, voiles, voilages, volutes des doux murmures passés les cris, ailes d’oiseaux, rivages, son infini d’écrivain ?

Chevillée au corps une écriture de large envergure 

Avez-vous vu les bras en collier effilé autour de la jambe repliée, songeuse, la hauteur de sa respiration irradie tronc et branches en géométrie de la sensualité ?

Avez-vous vu s’élancer la nageuse du tendre ventre rebondi au sommet des cuisses fuselées, attaches si fines que le trait d’encre expire ?

Valérie, Voilure prête à se déployer… 

Le Nu calligraphié, tentation d’approcher le subtil de son âme…

Marie-Lydie Joffre
14-07-04
(écrit en compagnie de la musique de John Coltrane « A love supreme » 1964)

----------------------------------------------------------------------------------

le site de Marie-Lydie Joffre

retour à l'accueil de La Poésie que j'aime ...