Charles-Hubet MILLEVOYE    ( 1782-1815 )

 

Charles-Hubert MILLEVOYE est né en 1782 à Abbeville, France. Durant son enfance, sa fragilité extrême alarme ses parents qui l’entourent de soins exagérés. Si son état de santé n’est pas aussi stable que celui des autres garçons de son âge, Millevoye développe avec une rapidité sans égale ses facultés intellectuelles. Il dépasse ses condisciples par son intelligence et se consacre très tôt, sous l’influence du professeur Collenot qui a découvert chez l’enfant des facultés extraordinaires, à la littérature.

L’adolescent tombe amoureux d’une fille dont le père ne veut pas qu’elle épouse un poète. La bien-aimée est tellement désespérée suite à la réaction de son père qu’elle tombe malade et meurt peu de temps après. Millevoye ne s’est jamais remis de cette perte qui se reflète dans un certain nombre de ses poèmes qu’il a regroupés sous le titre d’Élégies.

Au fil de sa courte vie, ses œuvres sont couronnées par plusieurs prix et distinctions dont le Grand Prix des Jeux Floraux qui lui a été décerné par l’Académie de Toulouse pour le poème « La chute des feuilles ».

Peu avant sa mort, il veut retravailler ses Œuvres complètes, mais la cécité lui refuse cet ultime projet. Millevoye, qui est considéré comme l’un des précurseurs du romantisme français, s’éteint en 1815 à l’âge de trente-trois ans.

La réédition des Œuvres complètes de Millevoye en six volumes, préparée par Laurent FELS, est prévue pour 2012.

Voir également :

Laurent FELS, « Millevoye : Élégies », in In-fusion, revue littéraire, Asnières-sur-Seine, 2007, n°1, pp. 19-36.

Laurent FELS, « Charles-Hubert Millevoye », in Les Cahiers de Poésie, Montreuil-sous-Bois, Éd. Joseph Ouaknine, n°12, décembre 2007, pp. 345-348.

 
   

La chute des feuilles

De la dépouille de nos bois
L’automne avait jonché la terre,
Et sur la branche solitaire
Le rossignol était sans voix.
Mourant à la fleur de son âge,
Un jeune habitant du vallon
Parcourait un jour le bocage
Où sifflait le triste aquilon :

« Doux bocage ! adieu.... je succombe.
Tu m’avertis de mon destin ;
De ma mort la feuille qui tombe
Est le présage trop certain.
Fatal oracle d’Épidaure ,
Tu l’as dit : « Les feuilles des bois
» À ses yeux jauniront encore ;
» Et c’est pour la dernière fois.
» Rien de sa languissante vie
» Ne peut ranimer le flambeau.
» Sa jeunesse sera flétrie
» Avant l’herbe de la prairie,
» Avant le pampre du coteau. »
Et je meurs ! de sa froide haleine
Un vent funeste m’a touché ;
Mon printemps commençait à peine,
Et mon hiver s’est approché.
Tombez, tombez, feuilles légères !
Et pour la plus tendre des mères
Couvrez quelque temps ce chemin ;
Qu’elle ne puisse reconnaître
Le funèbre asile où peut-être
Son fils reposera demain.
Mais si, d’un long crêpe voilée,
Mon amante dans la vallée
Venait pleurer quand le jour fuit,
Éveillez par un faible bruit
Mon ombre un instant consolée. »

Et le lendemain, vers la nuit,
Son âme était exhalée.
Sa mère (peu de temps, hélas !)
Vint tous les soirs dans la vallée
Visiter la tombe isolée ;
Et son amante ne vint pas.



La demeure abandonnée

Elle est partie ! hélas ! peut-être sans retour !
Elle est partie ; et mon amour
Redemande en vain sa présence.
Lieux qu’elle embellissait, j’irai du moins vous voir !
À sa place j’irai m’asseoir,
Et lui parler en son absence.

De sa demeure alors je reprends le chemin ;
La clef mystérieuse a tourné sous ma main.
J’ouvre… elle n’est plus là : je m’arrête, j’écoute…
Tout est paisible sous la voûte
De ce séjour abandonné.
De tout ce qu’elle aimait je reste environné.
L’aiguille qui du temps, dans ses douze demeures,
Ne marque plus les pas, ne fixe plus le cours,
Laisse en silence fuir ces heures
Qu’il faut retrancher de mes jours.
Plus loin, dans l’angle obscur, une harpe isolée,
Désormais muette et voilée,
Dort, et ne rendit plus le doux chant des amours.
Sous ces rideaux légers, les songes, autour d’elle
Balançant leur vol incertain,
Des souvenirs du soir charmaient, jusqu’au matin,
Le paisible sommeil qui la rendait plus belle,
Sur ce divan étoilé d’or,
Qu’inventa l’opulente Asie,
De ses cheveux je crois encore
Respirer la pure ambroisie.
Je revois le flambeau qui près d’elle veillait,
À l’instant où sa main chérie
Traça dans un dernier billet
Ces mots : « C’est pour toute la vie… »
Mots charmants ! Oh ! déjà seriez-vous effacés ?
Ne resterait-il plus à mon âme flétrie
Qu’un regret douloureux de mes plaisirs passés ?




Le Bûcher de la Lyre

« À la fière Cléis tes chants ont pu déplaire ;
Elle a maudit tes chants, ô Lyre des amours !
Il faut qu’un sacrifice apaise sa colère :
Tu dois périr ; adieu, Lyre, adieu pour toujours !

« Ô nymphes des coteaux, Oréades légères,
Venez ; venez aussi, déités des forêts !
Apportez les parfums des plantes bocagères,
Quelques lauriers, un myrte, et de jeunes cyprès.

« Les dieux aiment les fleurs qui parent la victime ;
Couronne-toi de fleurs une dernière fois,
Lyre ! au suprême instant que ta voix se ranime. »
Et la Lyre en ces mots fit entendre sa voix :

« Toi que j’ai consolé, songes-y bien, dit-elle,
Les dieux, les justes dieux punissent les ingrats.
L’amour vit peut d’instants, la gloire est immortelle :
Quelque jour, mais en vain, tu me regretteras.

« À tes doigts répondaient mes cordes poétiques ;
Je m’éveillais pour toi dans le calme des nuits :
J’aurais fait plus encor ; sous les cyprès antiques,
L’Élégie en tes vers eût pleuré ses ennuis.

« Vers les bords du Mélès, pour toi du Méonide
J’eusse été recueillir quelque chant commencé,
Ou chercher à Céos du touchant Simonide
Les nobles vers, perdus dans la nuit du passé.

« J’ouvrirais à tes pas la grotte accoutumée
Où rêvait Théocrite, où ses chants tous les soirs
Retentissaient, plus purs que l’huile parfumée
Dont l’or, dans Sicyone, inonde les pressoirs.

« Un jour je sommeillais dans les bois d’Aonie :
La Muse me toucha d’un magique rameau,
Et d’un monde inconnu m’enseigna l’harmonie ;
Mais j’emporte avec moi ses secrets au tombeau. »

Elle a cessé. Les feux, qu’allume le Zéphire,
À travers les parfums emportent ses adieux ;
Et toutefois, dit-on, des cendres de la Lyre
S’exhala jusqu’au soir un son mélodieux.



Le souvenir

Près des ombrages où Vincenne
Voyait le plus saint de nos rois
Dicter ses pacifiques lois
Sous les ombrages d’un vieux chêne,
Il est un modeste hameau
Que j’habitais longtemps près d’elle,
Et que cette amante fidèle
Abandonna pour le tombeau.
Salut, verte colline, à mes yeux si connue !
Salut, triste et longue avenue,
Que je traversais à grands pas
Lorsque de la cité prochaine
Je hâtais mon retour, pour recueillir, hélas !
Les restes précieux d’une vie incertaine
Que me disputait le trépas !
Voici la route détournée
Où de nos projets d’hyménée
Elle aimait à s’entretenir,
Et, déjà du sort condamnée,
Sur les bords du cercueil me parlait d’avenir.
Alors errait sur son visage
Un languissant sourire… et moi,
Voyant son calme avec effroi,
Avant l’heure d’hymen je pleurais mon veuvage.
Mais sur ce vert rocher qui s’élève à l’écart,
Entre le bois et la colline,
N’ai-je pas entendu la clochette argentine
De la chèvre errant au hasard ?
J’approche… Ô souvenir ! c’est elle
Qui, mêlant ses secours aux vains secours de l’art,
Dans un sein desséché répandait, mais trop tard,
Les doux trésors de sa mamelle.
Garde ton lait, chèvre fidèle,
Un jour, hélas ! ce jour peut-être n’est pas loin,
De tes bienfaits aussi ma vie aura besoin,
Et tu feras pour moi ce que tu fis pour elle.
Mais la nuit vient : déjà ses voiles étendus
Enveloppent les cieux plus sombres,
Et mon regard encor cherche à travers les ombres
Cette triste demeure, où l’on ne m’attend plus.

 

Le Poëte mourant

Le poëte chantait : de sa lampe fidèle
S’éteignaient par degrés les rayons pâlissants ;
Et lui, près de mourir comme elle,
Exhalait ces tristes accents :

« La fleur de ma vie est fanée ;
Il fut rapide mon destin !
De mon orageuse journée
Le soir toucha presque au matin.

» Il est sur un lointain rivage
Un arbre où le Plaisir habite avec la Mort.
Sous ses rameaux trompeurs malheureux qui s’endort !
Volupté des amours ! cet arbre est ton image.
Et moi, j’ai reposé sous le mortel ombrage ;
Voyageur imprudent, j’ai mérité mon sort.

» Brise-toi, lyre tant aimée !
Tu ne survivras point à mon dernier sommeil ;
Et les hymnes sans renommée
Sous la tombe avec moi dormiront sans réveil.
Je ne partirai pas devant le trône austère
Où la postérité, d’une inflexible voix,
Juge les gloires de la terre,
Comme l’Égypte, aux bords de son lac solitaire,
Jugeait les ombres de ses rois.

» Compagnons dispersés de mon triste voyage,
Ô mes amis ! ô vous qui me fûtes si chers !
De mes chants imparfaits recueillez l’héritage,
Et sauvez de l’oubli quelques-uns de mes vers.
Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne,
Femmes ! vos traits encore à mon œil incertain
S’offrent comme un rayon d’automne,
Ou comme un songe du matin.
Doux fantômes ! venez, mon ombre vous demande
Un dernier souvenir de douleur et d’amour :
Au pied de mon cyprès effeuillez pour offrande
Les roses qui vivent un jour. »

Le poëte chantait : quand la lyre fidèle
S’échappa tout à coup de sa débile main ;
Sa lampe mourut, et comme elle
Il s’éteignit le lendemain.
 

N.B. Merci à Laurent FELS pour cette référence !

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