(1830-1905)

Modèle de courage et de dignité Louise Michel, originaire de la Haute Marne, milita dans l'opposition républicaine et participa activement à la Commune de Paris (mars à mai 1871). Mais elle fut aussi précurseur dans la lutte pour l'égalité et prit part aux premiers combats anticolonialistes.

Louise Michel, animée par la passion de la vie, se dévoua pour que le monde soit libéré du racisme, de l'injustice, et de la violence.

Institutrice à Paris en 1856, militante anarchiste, son engagement

pour les diverses causes populaires, la conduisit au bagne. En effet, elle fut déportée en 1873 à Nouméa, Nouvelle Calédonie, pour avoir combattu parmi les Communards. Là-bas, elle se lia avec la population canaque et les kabyles.
Après le décret d'amnistie des Communards en 1880, elle revint en France où elle reprit immédiatement une activité politique.
Morte en 1905 de pneumonie à Marseille, elle appartient à présent à l'histoire et mérite notre admiration.

 



CHRONOLOGIE DE LA VIE DE LOUISE MICHEL


29 mai 1830: (Six heures du soir.) Naissance de Louise Michel à Vroncourt (Haute-Marne), de Marie-Anne Michel et de père inconnu.
30 novembre 1844: Mort d' Étienne-Charles Demahis, considéré par Louise Michel comme son grand-père.
1847: Mort de Laurent Demahis, fils du précédent et vraisemblablement père de Louise Michel.
Octobre 1850: Mort de Mme Demahis, née Louise-Charlotte Maxence Porquet, considérée par Louise Michel comme sa grand-mère.
1851: Louise Michel passe trois mois à Lagny au pensionnat de Mme Duval où elle se prépare au métier d'institutrice. Elle rencontre Victor Hugo. Elle poursuit ensuite les mêmes études à Chaumont.
27 septembre 1852: Déclaration d'ouverture d'une école libre dirigée par Louise Michel à Audeloncourt (Haute-Marne).
1853
: Louise Michel ferme son école d'Audeloncourt et devient «sous-maîtresse» à Paris. Mais elle revient en Haute-Marne au bout de quelques mois parce que sa mère est malade.
Novembre 1854: Elle demande l'autorisation de réouvrir son école d'Audelon-court, mais y renonce, faute d'élèves.
3 décembre 1854: Elle ouvre une école à Clefmont. (Haute-Marne).
Octobre 1855: Abandonnant Clefmont, Louise Michel installe une école à Millières (Haute-Marne). Selon certaines sources, elle reste deux ans dans ce village. Selon d'autres...
1856: ...elle devient « sous-maîtresse » à la pension de Mme Voilier, 14, rue du Château-d'eau, à Paris, dès l'année suivante. Son amie, Julie Longchamp, qui était avec elle à Millières, vient l'y rejoindre.Sur toute cette période, Louise Michel, est très avare de détails dans ses Mémoires. Son dossier académique, qui aurait pu donner des précisions utiles, a disparu des Archives de la Haute-Marne, sans doute vers la fin du siècle dernier.
27 janvier 1862: Louise Michel, qui passe toutes ces années à enseigner, à écrire, à s'instruire y compris sur le plan politique devient sociétaire de l' « Union des poètes ».
1865 : Vente des terres héritées des Demahis afin d'acheter un externat pour Louise, 5, rue des Cloys à Paris. Elle s'y installe avec Mme Vollier, devenue impotente et qui meurt bientôt. Une autre vieille institutrice, également infirme, la remplace, Caroline L'homme.
1868 : Ouverture d'un cours, 84, rue Oudot, en compagnie de Mlle Poulin, malade elle aussi.
12 janvier 1870: Participation aux obsèques de Victor Noir, journaliste républicain assassiné par un parent de l'empereur. Louise, habillée en homme, a caché un poignard sous ses vêtements.
15 août 1870: Louise Michel participe à une manifestation organisée en faveur des blanquistes Eudes et Brideau, arrêtés la veille. Elle porte au général Trochu, gouverneur militaire de Paris, une pétition en leur faveur, lancée par Michelet.
13-18 septembre 1870
: Visite de Louise Michel à Victor Hugo.
Octobre 1870: Louise Michel lance un appel aux infirmières des remparts et aux « citoyennes de la libre pensée» pour les inciter à se porter au secours de Strasbourg encerclée par les Prussiens. Elle participe alors aux deux comités de vigilance du XVIII' arrondissement où elle fait la connaissance de Théophile Ferré. 
31 octobre 1870: Louise Michel participe à une grande manifestation en faveur de la Commune devant l'Hôtel de Ville.
l er décembre 1870: Première arrestation de Louise Michel à la suite d'une manifestation de femmes.
22 janvier 1871
: Pour la première fois, Louise Michel, qui s'est munie d'un fusil, fait le coup de feu contre les mobiles bretons de Trochu devant l'Hôtel de Ville.
17-18 mars 1871: Louise Michel participe activement à l'affaire des canons de la garde nationale sur la Butte Montmartre. Après la proclamation de la Commune, elle s'occupe essentiellement d'oeuvres sociales et pédagogiques.
3 avril- 21 mai 1871: Les Versaillais déclenchent l'assaut final contre la Commune. Louise Michel participe en tant qu'ambulancière et combattante aux batailles de Clamart, Issy-les-Moulineaux (son courage est mentionné au Journal officiel de la Commune du 10 avril), Neuilly. Elle se bat dans les rangs du 61ème bataillon de Montmartre. Le 18 mai, elle est envoyée par Dombrowski au Comité de vigilance de Montmartre. Elle prend part aux derniers combats et est arrêtée pour n'avoir pas voulu laisser sa mère emprisonnée à sa place.24 mai 1871: Louise Michel est transférée à Versailles.
28 juin 1871: Premier interrogatoire devant le conseil de guerre.
2 septembre 1871 : Condamnation à mort de Théophile Ferré.
19 septembre 1871: Second interrogatoire de Louise Michel qui est alors transférée à la prison d'Arras.
28 novembre 1871: Exécution de Théophile Ferré.
29 novembre 1871: Louise Michel est ramenée d'Arras à Versailles.
16 décembre 1871: Comparution devant le 4° conseil de guerre qui condamne Louise Michel À la déportation dans une enceinte fortifiée. Elle refuse de faire appel.
2l décembre 1871 : Transfert à la prison centrale d'Auberive (Haute-Marne).
24 août 1873: Départ pour la gare de Langres et voyage par chemin de fer jusqu'à La Rochelle, via Paris.
28 août 1873 : Transfert par bateau de La Rochelle à Rochefort où les déportés sont embarqués sur le Virginie.
10 décembre 1873: Arrivée en Nouvelle-Calédonie.
1878: Insurrection canaque.
8 mai 1879: La peine de Louise Michel est  commuée en déportation simple.
30 avril 1880: A la suite d'un discours qu'elle a prononcé à, Saint-Étienne et de sa participation à, un meeting suivi de manifestations violentes à Vienne, Louise Michel est arrêtée.
24 mai 1880: Elle refuse sa mise en liberté provisoire parce que ses co-inculpés ne bénéficient pas de la même mesure.
16 juin 1880: Louise Michel est nommée institutrice à Nouméa.
11 juillet 1880: Décret d'amnistie en faveur des condamnés de la Commune.
16 octobre 1880: Louise Michel bénéficie d'une remise de peine. Elle la refuse.
7 novembre 1880: Arrivée de Louise Michel à Londres.
9 novembre 1880: Réception triomphale à la gare Saint-Lazare à Paris.
1881: Louise Michel, qui prend la parole au cours de nombreux meetings depuis son retour en France assiste aux obsèques de Blanqui dont elle prononce l'éloge funèbre.
18 janvier 1888 : Condamnation à 15 jours de prison pour outrages à agents.
26 février 1882: Mort de Marie Ferré.
9 mars 1883: Louise Michel prend part à, une manifestation de chômeurs aux Invalides au cours de laquelle des boulangeries sont pillées. Elle est l'objet d'un mandat d'arrêt, mais la police ne la trouve pas.
29 mars 1883: Elle écrit au préfet de police pour lui dire qu'elle se rendra à, son bureau le lendemain.
30 mars 1883: Sur le chemin de la préfecture Louise Michel est arrêtée et conduite au dépôt.
1 avril 1883 : Elle est incarcérée à la prison de Saint-Lazare.
21 Juin 1883: Ouverture du procès de Louise Michel.
23 juin 1883: Louise Michel est condamnée à, six ans de réclusion, assortis de dix années de surveillance de haute-police.
15 juillet 1883: Louise Michel est transférée à, la prison de Clermont- de- l'Oise.
3 janvier 1885: Mort de la mère de Louise, Marianne Michel.
5 janvier 1885: Obsèques de Marianne Michel.
8 janvier 1886: Décret du président de la République accordant sa grâce à, Louise Michel. Elle refuse, puis consent.
14 janvier 1886: Louise Michel est conduite par la police au domicile que lui ont trouvé ses camarades, 89, route d'Asnières, à Levallois.
3 juin 1886: Louise, qui ne cesse de prendre la parole au cours de multiples réunions, participe au théâtre du Château-d'eau (Paris) à, un meeting en faveur des mineurs de Decazeville. Elle y prononce un discours, Jules Guesde, Paul Lafargue et Susini y interviennent à, ses côtés.
14 août 1886: Louise Michel est condamnée à quatre mois de prison et à  100 francs d'amende.
24 septembre 1886: Lafargue, Guesde et Susini, qui avaient également été condamnés, ont fait appel (ce que Louise Michel avait refusé de faire) et sont acquittés. Le gouvernement est fort embarrassé. Que faire de Louise ? Après des démêlés ubuesques, elle finit par bénéficier d'une remise de peine en novembre 1886. Elle continue à, prononcer des discours à travers la France.
22 janvier 1888: Louise Michel prononce un discours au théâtre de la Gaîté du Havre à 14 heures. Dans la soirée, elle parle à la salle de l'Élysée. Un « chouan », Pierre Lucas, tire sur elle deux coups de pistolet. Elle est blessée à, la tête mais refuse de déposer plainte contre son agresseur.
31 mai 1890: Le mandat d'arrestation qui l'avait frappée est levé : mais Louise refuse (toujours pour les mêmes raisons) de quitter la prison. De colère, elle casse tout dans sa cellule.
2 juin 1890: A la suite de cette manifestation, le médecin commis pour l'examiner demande son internement comme « folle ». Le gouvernement, qui craint des histoires, s'y oppose. Finalement, elle est libérée et quitte Vienne, le 4 juin, pour Paris.
29 juillet 1890: Craignant d'être internée comme folle, Louise Michel se réfugie à, Londres. Nous sommes à l'époque des attentats anarchistes qui donnent prétexte au vote des « lois scélérates » de 1893.
13 novembre 1895: Louise Michel revient à Paris où elle est accueillie par une manifestation de sympathie à la gare Saint-Lazare. Elle prononce dans la capitale et en province une série de discours.
27 juillet 1896: Elle assiste, à Londres, au congrès international socialiste des travailleurs et des chambres syndicales ouvrières qui voit la rupture entre les anarchistes et les socialistes.
16 septembre 1897: Louise Michel est arrêtée à Bruxelles et expulsée de Belgique.
15 février 1898: Ne voulant pas prendre parti dans l'affaire Dreyfus, Louise Michel repart pour Londres.
20 mai 1898: Elle revient à Paris pour s'occuper de l'édition de ses oeuvres (notamment la Commune) puis regagne l'Angleterre.
Fin 1899: Elle s'installe à nouveau à Paris et y donne une série de conférences.
23 décembre 1899: Louise Michel repart pour Londres.
17 octobre 1900: Elle revient à Paris.
13 novembre 1900: Elle retourne à Londres.
Février 1902: Frappée de pneumonie, elle échappe de peu à la mort.
15 mai 1902: Elle revient en France et préside à une série de meetings. Au cours de l'année, elle fait de nouveau un bref séjour à Londres.
1903: L'année est marquée par une tournée de conférences à, travers tout le pays, en compagnie de l'anarchiste Girault.
22 octobre 1903: Louise Michel interrompt son périple ; elle est de nouveau malade.
27 octobre 1903: Elle retourne à Londres.
Février 1904: Nouvelle tournée de conférences en France avec Girault.
20 mars 1904: Très fatiguée, elle tombe malade à Toulon.
11 mai 1904: Quelque peu remise, Louise rentre à Paris.
16 mai 1904: Elle rédige son testament : « Je soussignée, Louise Michel, déclare confier à Charlotte Vauvelle, ma compagne depuis 15 ans, et à mes camarades de lutte, pour les mettre à exécution mes dernières volontés, qui sont d'être enterrée sans aucune cérémonie religieuse (...) au cimetière de Levallois-Perret, dans le caveau de ma mère, où il y a une place pour moi.
2O mai 1904: Décidément infatigable, Louise Michel prononce une conférence aux Sociétés savantes et reprend sa tournée.
5 janvier 1905: Épuisée, elle gagne Marseille et s'alite A l'Hôtel de l'Oasis.
9 janvier 1905: Elle meurt à 10 heures du matin.
l1 janvier 1905: Le corps de Louise Michel est transféré au dépositoire du cimetière Saint-Pierre à Marseille.
20 janvier 1905: Son cercueil est amené à, la gare de Marseille pour être transporté à Paris.
21 janvier 1905: A dix heures du matin, un imposant cortège accompagne le corps de Louise Michel de la gare de Lyon au cimetière de Levallois-Perret.
1946: Les restes de Louise Michel sont exhumés et ensevelis, dans le même cimetière, au rond-point des Victimes du devoir.

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 Hirondelle qui viens de la nue orageuse
Hirondelle fidèle, où vas-tu ? dis-le-moi.
Quelle brise t’emporte, errante voyageuse ?
Écoute, je voudrais m’en aller avec toi,

Bien loin, bien loin d’ici, vers d’immenses rivages,
Vers de grands rochers nus, des grèves, des déserts,
Dans l’inconnu muet, ou bien vers d’autres âges,
Vers les astres errants qui roulent dans les airs.

Ah ! laisse-moi pleurer, pleurer, quand de tes ailes
Tu rases l’herbe verte et qu’aux profonds concerts
Des forêts et des vents tu réponds des tourelles,
Avec ta rauque voix, mon doux oiseau des mers.

Hirondelle aux yeux noirs, hirondelle, je t’aime !
Je ne sais quel écho par toi m’est apporté
Des rivages lointains ; pour vivre, loi suprême,
Il me faut, comme à toi, l’air et la liberté.

Chansons d’oiseaux, I
avril 1861
La Légende républicaine (1861-1870)

* * *

MANIFESTATION DE LA PAIX

C’est le soir, on s’en va marchant en longues files,
Le long des boulevards, disant : la paix ! la paix !
Dans l’ombre on est guetté par les meutes serviles.
O liberté ! ton jour viendra-t-il jamais ?
Et les pavés, frappés par les lourds coups de canne,
Résonnent sourdement, le bandit veut durer ;
Pour rafraîchir de sang son laurier qui se fane,
Il lui faut des combats, dût la France sombrer.
Maudit ! de ton palais, sens-tu passer ces hommes ?
C’est ta fin ! Les vois-tu, dans un songe effrayant,
S’en aller dans Paris, pareils à des fantômes ?
Entends-tu ? dans Paris dont tu boiras le sang.
Et la marche, scandée avec son rythme étrange,
A travers l’assommade, ainsi qu’un grand troupeau,
Passe ; et César brandit, centuple, sa phalange
Et pour frapper la France il fourbit son couteau.
Puisqu’il faut des combats, puisque l’on veut la guerre,
Peuples, le front courbé, plus tristes que la mort,
C’est contre les tyrans qu’ensemble il faut la faire :
Bonaparte et Guillaume auront le même sort.

(1870)

* * *

Quand la foule aujourd’hui muette,
Comme l’Océan grondera,
Qu’à mourir elle sera prête,
La Commune se lèvera.
Nous reviendrons foule sans nombre,
Nous viendrons par tous les chemins,
Spectres vengeurs sortant de l’ombre,
Nous viendrons nous serrant les mains.
La mort portera la bannière ;
Le drapeau noir crêpe de sang ;
Et pourpre fleurira la terre,
Libre sous le ciel flamboyant.


(Chanson des prisons, mai 71)

* * *

Chanson de cirque

Corrida de Muerte

Les hauts barons blasonnés d'or, 
Les duchesses de similor, 
Les viveuses toutes hagardes, 
Les crevés aux faces blafardes, 
Vont s'égayer. Ah ! oui, vraiment, 
Jacques Bonhomme est bon enfant.

C'est du sang vermeil qu'ils vont voir. 
Jadis, comme un rouge abattoir, 
Paris ne fut pour eux qu'un drame 
Et ce souvenir les affame ; 
Ils en ont soif. Ah ! oui, vraiment, 
Jacques Bonhomme est bon enfant.

Peut-être qu'ils visent plus haut : 
Après le cirque, l'échafaud ; 
La morgue corsera la fête. 
Aujourd'hui seulement la bête, 
Et demain l'homme. Ah ! oui, vraiment 
Jacques Bonhomme est bon enfant.

Les repus ont le rouge aux yeux. 
Et cela fait songer les gueux, 
Les gueux expirants de misère.
Tant mieux ! Aux fainéants la guerre ; 
Ils ne diront plus si longtemps : 
Jacques Bonhomme est bon enfant.

* * *

À CEUX QUI VEULENT RESTER ESCLAVES

Puisque le peuple veut que l’aigle impériale

Plane sur son abjection,

Puisqu’il dort, écrasé sous la froide rafale

De l’éternelle oppression ;

Puisqu’ils veulent toujours, eux tous que l’on égorge,

Tendre la poitrine au couteau,

Forçons, ô mes amis, l’horrible coupe-gorge,

Nous délivrerons le troupeau !

Un seul est légion quand il donne sa vie,

Quand à tous il a dit adieu :

Seul à seul nous irons, l’audace terrifie,

Nous avons le fer et le feu !

Assez de lâchetés, les lâches sont des traîtres ;

Foule vile, bois, mange et dors ;

Puisque tu veux attendre, attends, léchant tes maîtres.

N’as-tu donc pas assez de morts ?

Le sang de tes enfants fait la terre vermeille,

Dors dans le charnier aux murs sourds.

Dors, voici s’amasser, abeille par abeille,

L’héroïque essaim des faubourgs !

Montmartre, Belleville, ô légions vaillantes,

Venez, c’est l’heure d’en finir.

Debout ! la honte est lourde et pesantes les chaînes,

Debout ! il est beau de mourir !

* * *

SOUVENIRS DE CALÉDONIE - CHANT DES CAPTIFS

Ici l'hiver n'a pas de prise, 
Ici les bois sont toujours verts ;

De l'Océan, la fraîche brise

Souffle sur les mornes déserts,

Et si profond est le silence 
Que l'insecte qui se balance 
Trouble seul le calme des airs. 
 
Le soir, sur ces lointaines plages, 
S'élève parfois un doux chant : 
Ce sont de pauvres coquillages 
Qui le murmurent en s'ouvrant. 
Dans la forêt, les lauriers-roses, 
Les fleurs nouvellement écloses 
Frissonnent d'amour sous le vent. 
 
Voyez, des vagues aux étoiles, 
Poindre ces errantes blancheurs ! 
Des flottes sont à pleines voiles 
Dans les immenses profondeurs. 
Dans la nuit qu'éclairent les mondes, 
Voyez sortir du sein des ondes 
Ces phosphorescentes lueurs ! 
 
Viens en sauveur, léger navire, 
Hisser le captif à ton bord !

Ici, dans les fers il expire : 
Le bagne est pire que la mort. 
En nos coeurs survit l'espérance, 
Et si nous revoyons la France, 
Ce sera pour combattre encor ! 
 
Voici la lutte universelle : 
Dans l'air plane la Liberté ! 
À la bataille nous appelle 
La clameur du déshérité !... 
... L'aurore a chassé l'ombre épaisse, 
Et le Monde nouveau se dresse 
À l'horizon ensanglanté !

* * *


Du mur des fusillés de mai 71, j’aurais voulu saluer les morts des hécatombes nouvelles, les martyrs de Montjuich, les égorgés d’Arménie, les foules écrasées d’Espagne, les multitudes fauchées à Milan et ailleurs, la Grèce vaincue, Cuba se relevant sans cesse, le généreux peuple des États-Unis qui, pour aider à la délivrance de l’île héroïque, fait la guerre de liberté.
Puisqu’il n’est plus permis d’y parler hautement, c’est ce livre que je leur dédie ; de chaque feuillet soulevé comme la pierre d’une tombe s’échappe le souvenir des mords.


(Paris, le 10 juin 1898)

 

PENSÉE DERNIÈRE 

En plongeant dans le passé, on le voit se joindre à l'avenir comme les deux extrémités d'un arc de cercle, et ce cercle, pareil aux ondes sonores, en éveille d'autres à l'infini. 

Émiettées de par le monde ( de l'Inde antique jusqu'à nous ), les sciences perdues vont-elles germer ou sont-elles mortes dans la fleur ? 

Faut-il attendre d'effluves nouvelles d'autres recommencements ? Suffira-t-il de retourner le sol pour donner aux germes du renouveau les conditions propres à l'existence ? 

Combien de civilisations ont sombré, combien d'hypothèses scientifiques se sont renversées devant d'autres hypothèses ! 
Pourtant, allons, allons toujours ! N'a-t-on pas de quoi éteindre la lutte pour la vie ? de quoi remplacer l'anxiété des estomacs, la misère générale par le bien-être général ? 

D'ailleurs, les cerveaux devenant plus que jamais avides, il faudra bien pour les satisfaire que brille l'Ère nouvelle. 

Si l'amour de l'humanité est impuissant à faire sonner l'heure libératrice à l'Horloge fraternitaire -- heure où le crime n'aura plus de place -- l'indignation s'en chargera. 

Là haine est pure comme l'acier, forte comme la hache ; et si l'amour est stérile, vive la haine ! 


ILS ONT ÉCRIT POUR LOUISE MICHEL :
 
- PAUL VERLAINE (1844-1896) : Ballade en l’honneur de Louise Michel·
- Victor Hugo (1802-1885) 
- Henri Rochefort (1831-1913) : À ma voisine de tribord arrière

 


Paul Verlaine (1844-1896)


BALLADE EN L'HONNEUR 

de Louise Michel
 
Madame et Pauline Roland, Charlotte. 
Théroigne, Lucoile. 
Presque Jeanne d'Arc, étoilant
Lo front de la foule imbécile, 
Nom des cieux, coeur divin qu'exile : 
Cette espèce de moins que rien 
France bourgeoise au dos facile 
Louise Michel est très bien.
 
Elle aime le Pauvre âpre et, franc
Ou timide, elle est ta faucille
Dans Ie  blé mûr pour le pain blanc
Du Pauvre, et la sainte Cécile,
Et la Muse rauque et gracile
Du Pauvre et son ange gardien
A ce simple ; à cet imbécile.
Louise Michel est très bien.
 
Gouvernements et maltalent, 
Mégathérium ou bacille,
Soldat brut, robin insolent,
Ou quelque compromis fragile. 
Tout cela son courroux chrétien 
L'écrase d'un mépris agile. 
Louise Michel est très bien.

 
Envoi
 
Citoyenne ! Votre évangile
On meurt pour ! c'est l'Honneur! et bien
Loin des Taxil et des Bazile.
Louise Michel est très bien.


 
Victor Hugo (1802-1885) 

pour Louise Michel
 
Ayant vu le massacre immense, le combat
le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat, 
La pitié formidable était dans tes paroles. 
Tu faisais ce que font, les grandes âmes folles 
Et, lasse de lutter, de rêver, de souffrir,
Tu disais : « J'ai tué ! » car tu voulais mourir.
 
Tu mentais contre toi, terrible et surhumaine. 
Judith la sombre Juive, Aria la Romaine 
Eussent battu des mains pendant que tu parlais. 
Tu disais aux greniers : « J'ai br0lé les palais ! » 
Tu glorifiais ceux qu'on écrase et qu'on foule. 
Tu criais : « J'ai tué! Qu'on me tue! - Et la foule
Écoutait cette femme altière s'accuser.
Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser ;
Ton oeil fixe pesait sur les juges livides :
Et tu songeais, pareille aux graves Euménides.
 
La pâle mort était debout derrière toi.
Toute la vaste salle était pleine d'effroi.
Car le peuple saignant hait la guerre civile.
Dehors on entendait la rumeur de la ville.
Cette femme écoutait la vie aux bruits confus
D'en haut. dans l'attitude austère du refus.
Elle n'avait pas l'air de comprendre autre chose
Qu'un pilori dressé pour une apothéose :
Et, trouvant l'affront noble et le supplice beau
Sinistre, elle hâtait le pas vers le tombeau
Les juges murmuraient : « Qu'elle meure! C'est juste
Elle est infâme.  À moins qu'elle ne soit auguste »
Disait leur conscience. Et les juges, pensifs
Devant oui, devant non, comme entre deux récifs
Hésitaient, regardant la sévère coupable.
 
Et ceux qui, comme moi, te savent incapable
De tout ce qui n'est pas héroïsme et vertu.
Qui savent que si l'on te disait: « D'où viens-tu ? »
Tu répondrais : « Je viens de la nuit où l'on souffre ;
Oui, je sors du devoir dont vous faites un gouffre!
Ceux qui savent tes vers mystérieux et doux,
Tes jours, tes nuits, tes soins, tes pleurs donnés à tous.
Ton oubli de toi-même à secourir les autres
Ta parole semblable aux flammes des apôtres ;
Ceux qui savent le toit sans feu, sans air, sans pain
Le lit de sangle avec la table de sapin
Ta bonté, ta fierté de femme populaire.
L'âpre attendrissement qui dort sous ta colère.
 
Ton long regard de haine à tous les inhumains
Et les pieds des enfants réchauffés dans tes mains : 
Ceux-là, femme, devant ta majesté farouche 
Méditaient, et malgré l'amer pli de ta bouche 
Malgré le maudisseur qui, s'acharnant sur toi
Te jetait tous les cris indignés le la loi
Malgré ta voix fatale et haute qui t'accuse 
Voyaient resplendir l'ange à travers la méduse.
 
Tu fus haute, et semblas étrange en ces débats : 
Car, chétifs comme sont les vivants d'ici-bas.
Rien ne les trouble plus que deux âmes mêlées
Que le divin chaos des choses étoilées
Aperçu tout au fond d'un grand coeur inclément 
Et qu'un rayonnement vu dans un flamboiement.
 
Ayant vu le massacre immense, le combat
le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat, 
La pitié formidable était dans tes paroles. 
Tu faisais ce que font, les grandes âmes folles 
Et, lasse de lutter, de rêver, de souffrir,
Tu disais : « J'ai tué ! » car tu voulais mourir.
 
Tu mentais contre toi, terrible et surhumaine. 
Judith la sombre Juive, Aria la Romaine 
Eussent battu des mains pendant que tu parlais. 
Tu disais aux greniers : « J'ai brûlé les palais ! » 
Tu glorifiais ceux qu'on écrase et qu'on foule. 
Tu criais : « J'ai tué! Qu'on me tue! - Et la foule
Écoutait cette femme altière s'accuser.
Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser ;
Ton oeil fixe pesait sur les juges livides :
Et tu songeais, pareille aux graves Euménides.
 

 
 
Henri Rochefort (1831-1913)

À MA VOISINE DE TRIBORD ARRIÈRE  
 
J'ai dit à Louise Michel :
Nous traversons pluie et soleil
Sous le cap de Bonne-Espérance.
Nous serons bientôt tout là-bas,
Eh bien, je ne m'aperçois pas
Que nous ayons quitté la France !
 
Avant d'entrer au gouffre amer, 
Avions-nous moins le mal de mer 
Même effets sous d'autres causes. 
Quand mon coeur saute, à chaque bond, 
J'entends le pays qui répond :
Et moi, suis-je donc sur des roses ?
 
Non loin du pôle où nous passons,
Nous nous frottons à des glaçons,
Poussés par la vitesse acquise.
Je songe alors à nos vainqueurs :
Ne savons-nous point que leurs cours
Sont plus dures que la banquise ?
 
Le phoque entrevu ce matin
M'a rappelé dans le lointain
Le chauve Rouher aux mains grasses ;
Et les requins qu'on a pêchés
Semblaient des membres détachés
De la commission des grâces.
 
Le jour, jour de grandes chaleurs,
Où l'on déploya les couleurs
De l'artimon à la misaine,
Je crus  dois-je m'en excuser ? 
Voir Versailles se pavoiser
Pour l'acquittement de Bazaine !


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