Celle que l'on appelle “ la Belle Cordière ”


- elle avait épousé un riche artisan en cordages de Lyon – revendique le plaisir des amours charnelles sans s'encombrer des pudeurs de son temps.

En femme cultivée (elle lit le latin et l'italien, pratique la musique) et “ libérée ” (bonne écuyère, elle n'hésite pas à participer à des tournois en compagnie d'un fière maître d'armes), elle s'attire reproches et calomnies : depuis Genève, l'austère Calvin condamne sa conduite.

À seize ans, elle aime un gentilhomme avec passion : il la quitte, elle souffre.

Joies du cœur et du corps, mal d'amour, dont tout poète sait qu' il ne dure qu'un moment

La Phèdre de Racine en connaîtra le même tourment : «Je sentis tout mon corps et transir et brûler ».


(Phèdre, 1677, vers 276).

 

 
 

 

 

 

III e sonnet

Ô longs désirs, ô espérances vaines,
Tristes soupirs et larmes coutumières
A engendrer de moi maintes rivières,
Dont mes deux yeux sont sources et fontaines !

Ô cruautés, ô durtés inhumaines,
Piteux regards des célestes lumières,
Du coeur transi ô passions premières,
Estimez-vous croître encore mes peines ?

Qu'encor Amour sur moi son arc essaie,
Que nouveaux feux me jette et nouveaux dards,
Qu'il se dépite, et pis qu'il pourra fasse :

Car je suis tant navrée en toutes parts
Que plus en moi une nouvelle plaie,
Pour m'empirer, ne pourrait trouver place.

 

 
 

 

 

 

V e sonnet

Claire Vénus, qui erres par les Cieux,
Entends ma voix qui en plaints chantera,
Tant que ta face au haut du Ciel luira,
Son long travail et souci ennuyeux.

Mon oeil veillant s'attendrira bien mieux,
Et plus de pleurs te voyant jettera.
Mieux mon lit mol de larmes baignera,
De ses travaux voyant témoins tes yeux.

Donc des humains sont les lassés esprits
De doux repos et de sommeil épris.
J'endure mal tant que le Soleil luit ;

Et quand je suis quasi toute cassée,
Et que me suis mise en mon lit lassée,
Crier me faut mon mal toute la nuit

 

 
 

 

 

 

VIII e sonnet


Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis  entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief  tourment j'endure ;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup, je sèche et je verdoie 

Ainsi Amour inconstamment me mène.
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur ,
Il me remet en mon premier malheur.

 

 

 

 

X1V e sonnet
 
Tant que mes yeux pourront larmes répandre
A l’heur passé avec toi regretter :
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :
 
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre :
 
je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,
 
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d'amante :
Prierai la Mort noircir mon plus clair jour.


 

 

 

 

XVIII e sonnet

Baise m'encor, rebaise moy et baise 
Donne m'en un de tes plus savoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus :
Je t'en rendray quatre plus chaus que braise

Las, te plains-tu ? ça que ce doux mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Jouissons nous l'un de l'autre à notre aise. 

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie : 

Tousjours suis mal, vivant discrettement 
Et ne me puis donner contentement, 
Si hors de moy ne fay quelque saillie.

 

 
 

 

 

 

XXII e sonnet

Luisant Soleil, que tu es bienheureux
De voir toujours de t'Amie la face !
Et toi, sa soeur, qu'Endymion embrasse,
Tant te repais de miel amoureux !

Mars voit Vénus ; Mercure aventureux
De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glace ;
Et Jupiter remarque en mainte place
Ses premiers ans plus gais et chaleureux.

Voilà du Ciel la puissante harmonie,
Qui les esprits divins ensemble lie ;
Mais, s'ils avaient ce qu'ils aiment lointain,

Leur harmonie et ordre irrévocable
Se tournerait en erreur variable,
Et comme moi travailleraient en vain.

 

 

 

 

 

SONNET DE LA BELLE CORDIÈRE

Las ! cettui jour, pourquoi l'ai-je dû voir,
Puisque ses yeux allaient ardre mon âme ?
Doncques, Amour, faut-il que par ta flamme
Soit transmué notre heur en désespoir !

Si on savait d'aventure prévoir
Ce que vient lors, plaints, poinctures et blâmes ;
Si fraîche fleur évanouir son bâme
Et que tel jour fait éclore tel soir ;

Si on savait la fatale puissance,
Que vite aurais échappé sa présence !
Sans tarder plus, que vite l'aurais fui !

Las, Las ! que dis-je ? O si pouvait renaître
Ce jour tant doux où je le vis paraître,
Oisel léger, comme j'irais à lui !

 

 
 

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