MÉMÈRE 

"Qui c'est qui m'a chié ça
Et qui l'a pas r'caché ? "
Grand' mère me disait ça
Quand ell' jouait les fâchées...

Quand l' gamin osait dire
Ses p'tits mots mal tournés
Qui la faisaient tant rire
Qu'ils la faisaient pleurer...

Grand' mère...

Elle a fait ses huit gosses
En une quinzain' d'années,
Elle a roulé ses bosses
Par les vign's, par les blés...

Les mioch's dormaient têt'-bêche,
A trois dans un grand lit,
C'était la joie, la dèche
Et ça croquait la vie...

Garçons d' ferm', ouvriers,
Cuisinièr's ou bonniches.
A pein' l'enfanc' passée,
Fallait quitter la niche...

Pourtant...

Les oiseaux envolés
Reviennent certains soirs,
Chacun et sa couvée,
Manger la soupe au lard...

Ça chahute et ça rit,
Ça s' chamaille et ça piaille,
Ça pleurniche et ça crie,
Ça remue, c'te marmaille...

Les enfants des enfants
Se retrouvent parfois,
Ils s'éloignent souvent,
Mais ils n'oublieront pas...

Mêm' si...

Au matin d'une nuit,
Laissant ses volets clos,
Grand' mèr' sans fair' de bruit
S'en est allée trop tôt...

La maison des mémoires
Vit encore aujourd'hui.
Un moineau sans perchoir
Y a construit un nid...

Alors...

Ne cherche plus, grand' mère,
"Qui c'est qui t'a chié ça",
C'est l'amour, pas la guerre,
C'est la vie... C'est comm' ça !
 

DANS LES BOIS

L' dimanche matin on monte aux bois
On prend les ch'mins à travers vignes
On va à pied, on aim' bien ça
Et on arriv' sur une grand' ligne…
Les gens d' la ville vienn'nt en famille,
Le pèr', la mèr', le p'tit chien-chien,
Sur son vélo, y a la p'tite fille,
Que l' papa pousse, qu' la maman r'tient…

Y a toujours là un gars bien gras,
En chaussur's Nike et en jogging.
Il ram' beaucoup avec ses bras
Pour arriver au bout d' c'te ligne…
Mais nous, on prend les p'tits sentiers
Qui part'nt à droite, après la chaîne,
Et on s' promèn' sous les nois'tiers
Le long des hêtr's et des grands chênes…

Parfois il gèle, parfois il bruine,
On respir' fort parce que c'est bon :
L'odeur du bois et d' la résine,
De l'herbe fraîch', des champignons….
Les glaçons pend'nt dans les ramures,
Un' neige lourde couvre les branches,
Les arbres meur'nt dans la froidure
Sous le soleil de ce dimanche…

Quand on retomb' sur la grand' ligne,
Suant, soufflant, y a toujours l' gars,
Crotté, fourbu, dans son training...
Un' bell' journée commenc' comme ça…
Y a des dimanches, on n'y va pas,
Quand on entend qu' ça tir' partout.
On rest' au chaud, on r'monte les draps,
On r'dort un peu, on s' planqu' chez nous…

Car dans nos bois y a les chasseurs,
Dans leurs musett's i's portent rien :
- Plutôt buveurs, pas trop tueurs -
Un saucisson, deux lit's de vin…
Ils se promèn'nt sur nos p'tits ch'mins,
Fusil sous l' bras, avec leur chien,
Y a plus un lièvr', plus un lapin.
Ils font du bruit pour presque rien…

Les bêt's s' blottissent dans les taillis
Pour s' protéger des armes qui braillent
Et elles attend'nt jusqu'en avri'
Qu' les gars qui boiv'nt enfin s'en aillent...

--------------------------------------------

DEVANT LES PORTES

Devant les portes des écoles
Y a des parents qu' attend'nt aux grilles
Que la cloche sonn' et que s'envolent
Leurs rejetons, garçons et filles.

Dans les écoles, derrièr' les portes,
Y a des sall's gris's et des sal's gosses,
Qui cri'nt, qui pleur'nt et qui rapport'nt,
Qui s' pouss'nt, qui chut'nt et… s' font des bosses

Devant les portes des collèges
Les autobus décharg'nt leur lot,
Dessous la pluie, le vent, la neige,
De p'tits cerveaux qui s' lèv'nt trop tôt.

Dans les collèg's, derrièr' les portes,
Y a des jeuness's qui s'agglutinent,
Et y a des gens qui les supportent,
Qui les maîtris'nt et… qui les ruinent. 

Devant les portes des lycées
Y a des bell's filles et des grands gars,
Qui rient, qui s'aim'nt ou croient s'aimer,
Qui fum'nt, qui frim'nt et s'en font pas

Dans les lycées, derrièr' les portes, 
Y a des voyous et des p'tit's teignes,
Qui pein'nt, qui su'nt et qui s'emportent,
Qui souffr'nt, suffoqu'nt, et… qui s'éteignent.

Dans tout's les classes, il y a des portes
Qu'on ouvr', qu' on ferm'… et qu'on verrouille.
Chez tous ces goss's, il y a des portes
Qui s'ouvr'nt, se ferm'nt… et puis qui rouillent.

-------------------------------------------------

C'EST BIENTÔT NOËL

Dans deux s'maines, c'est Noël...
Décorez vos poubelles.

Les p'tits bonshomm's fluo
Se crèv'nt le long des rues.
C'est un foutu boulot
D' cueillir les détritus.

C'est aujourd'hui Noël...
Alignez vos poubelles.

Faut qu' les p'tits gars frigo
Sous les pluies de grésil
Débarqu'nt encore plus tôt
Charger nos dégueulis.

C'était hier Noël...
A ras bords, les poubelles.

Et les p'tits hommes falots
Vid'nt les gros sacs ventrus.
C'est pas très rigolo,
La chasse aux résidus.

Mais c'est ça, leur Noël...
Garnissez les poubelles.

Car les pauvres prolos,
Si y avait pas d' poubelles,
I's auraient pas d' cadeau.
Heureus'ment, y a Noël...

-------------------------------------

À SAINT-GERMAIN

Il dort le jour
Et veill' la nuit,
Pleurant l'amour
Qui s'est enfui.

Il parl' d'hier,
De sa jeunesse
Qu'était la guerre...
Mais le temps presse.

J'ai été en
Captivité,
Deux ans, Cinq ans,
L'éternité !

J' finis ici,
Loin d' ma maison,
Loin d' mes amis,
Dans c'te prison...

Arrêt', papy,
Cett' histoir'-là.
Tout est fini,
T'es encor' là.

A petits pas,
Seul il trottine
Cahin-caha
Et il lambine.

Allez, grand-père !
Mais y'a pas qu' vous…
Et vot' dessert ?
Dépêchez-vous !

Pardon, Monsieur,
C'est vot' papa ?
Un peu grincheux,
Mais un bon gars…

Et aujourd'hui
Il est parti
Sans fair' de bruit
Il a just' dit :

" Vous en fait's pas !
J' s'rai mieux là-bas.
Et puis y aura…
Ma douce Ida ! "

---------------------------------

LES BISTROTS DU P'TIT MATIN

Dans les bistrots du p'tit matin
Y a toute une faune qui va, qui vient…
Y a des prolos, y a des gens bien
Dans les bistrots au p'tit matin.

Tout propr's, tout frais, tout roses, tout beaux,
Pour affronter le froid du jour
Ils ont passsé la nuit au chaud…
Tous ces lève-tôt du petit jour.

Y a la grande gueule qu'est au comptoir
Ç'ui qui sait tout, ç'ui qui voit tout,
Qui a tout vu et qu'on va voir !
Qu' c'est pas fini et qu' c'est pas tout...

Y a la minette et son vieux beau
Qui s' prennent un crème et un choco.
Main dans la main, pauvres poulbots,
Vont s'emmurer dans un bureau.

Avec sa tête de fonctionnair' 
Y a l'alcoolo professionnel.
Debout d'vant l' bar, i' vide son verre,
Prend sa monnaie et s'fait la belle.

Et puis y'a moi, j'suis là, j'attends
Le jour qui vient, le temps qui passe.
J'attends, j' suis là, j' regarde ces gens,
Ce monde qui vient, cette foule qui passe.

------------------------------------------------

GASTON

Dans la chaleur roug' du couchant,
Démarch' fragile à l'horizon.
Il est un homme qui va lent'ment
Sur la p'tite rout' qui vient d' Roudon,
Silhouett' courbée contre le vent,
Qui s'avanc' d'un pas nonchalant...

Un p'tit gamin, béret, blous' noire,
Culott's court's, gros godillots,
Passe en courant, rempli d'espoir, 
Puis fil' vers les Mauv's au galop.
Mauv's, qui étir'nt leurs eaux lascives
Sur les bras paisibl's de leurs rives...

Il se couch' près de la rivière,
Puis il dépos' tout doucement
Sur un barrag' construit de pierres
Un' roue de bois, délicat'ment.
Les Mauves chant'nt, la roue chuchote,
L'enfant se lèv' et puis sifflote...

Sous son chapeau cerclé de sueur,
L'homm', sans un mot, s'est approché.
Les lèvres sèch's, la peine au cœur,
Des jours durant il a marché,
Visage maigr' aux traits tirés,
Barbu, crasseux et affamé...

Le gamin encor' endormi
S'assied moros' à gauch' du père,
Cartabl' sur ses genoux bleuis
Par la morsure de l'hiver.
Hue ! Le cheval tir' la carriole
Vers la Nivelle où est l'école...

Devant la porte du moulin,
Un gras du ventr' et moustachu,
Laisse échapper des mots malsains
A l'attention du nouveau v'nu.
Voilà encor' ce crève-la-faim !
Ce mécréant ! Ce bon à rien !

Une femm' s'approch', s'essui' les mains
Sur son vieux tablier à fleurs.
Pendue au cou de son gamin,
La mère l'embrass', sourit et pleure...
À son oreill', tout bas, elle dit :
Qu'allais-tu donc faire à Paris ?

Pour plusieurs mois
Ou quelques jours,
Le mauvais gars
Est de retour !

--------------------

LE PETIT

Si un enfant
Te demande
De lui raconter
Ce qu'est la vie
Dans une prison.

Dis-lui alors
Y a d'autres choses,
Beaucoup plus belles :
Les fleurs
Quand elles se parent
De mille couleurs,
Comme la primevère. 

Montre-lui le ciel,
Le papillon,
La mouette…
Légère et blanche
Qui file au ras 
Des vagues…

Si le petit pleure,
S'il a besoin ensuite
Que tu lui racontes
Ce qu'est la vie
Dans une prison…

Dis-lui encore
Qu'il y a des choses
Encore plus belles : 
La rose blanche,
Les étoiles,
Les lumières
Dans le ciel…

Si un petit
Te demande
De lui raconter
Ce qu'est la vie
Dans une prison. 

Chante lui
Un couplet,
Une chanson !
Invente un jeu… !

Mais ne dis jamais
A un petit
Ce qu'est la vie
Dans une prison… 

----------------------------

LA PAUVRE FILLE

La pauvre fille s'en est allée...
Elle a grimé toutes ses envies,
Dans une valise elle a rangé
Ses idées noires, elle est partie...

La pauvre fille s'en est allée...
A ses amis, elle n'a rien dit,
A sa famille, elle a caché
Qu'elle ne pouvait plus vivr' ici...

La pauvre fille s'en est allée...
Elle avait tout, tout, comme on dit :
Amour, jeunesse et amitié.
Elle avait tout... pour faire sa vie...

La pauvre fille s'en est allée...
Avant de fuir si loin d'ici,
Encore une fois, elle a rangé
Dans sa commode ses blancs habits...

La pauvre fille s'en est allée...
Et pour trouver son paradis,
Discrètement elle est montée
Par l'escalier noir et maudit...

La pauvre fille s'en est allée...
Sans faire de bruit, elle est partie...
Seule dans sa chambre; elle a douté,
Elle a pensé, puis réfléchi...

La pauvre fille s'en est allée...
Vers un avenir moins dur qu'ici...
Sourire aux lèvres, on l'a trouvée...
Dans le silence doux de sa nuit…

---------------------------------------------


LE TROU

Le toit d' l'église
A un gros trou.
L'abbé, en d'ssous,
Pleure dans sa ch'mise.

Les bons cathos,
Gros chats mouillés,
Au lieu d' prier
Font le gros dos

Et sous le flux,
Droit sur sa croix,
Qui lève les bras,
Le p'tit Jésus

L'esprit des cieux 
S'en est allé
Loin des travées
Vers d'autres lieux.

Les voies de Dieu
Impénétrables
Sont perméables
Au ciel pluvieux.

Mais quand l' soleil
Enfin sourit,
La Vierge Marie
Paraît moins vieille.

Le gars Jésus,
Dans la lumière,
Danse une prière
Pour le salut.

Les p'tits oiseaux,
D'entendre chanter
Toutes ces mémés,
Sifflent le credo.

Si y a un trou
Sur le clocher,
Vont le r'boucher,
Qu'i' pleuve p'us d'ssous.

Et les oiseaux
Aussi contents
Que des enfants
S' tairont bientôt.

Le pauvr' p'tit gars,
Vont l' raccrocher
Sur son bûcher,
Les bras en croix.

Près d' son enfant,
La Vierge Marie
Sous ce ciel gris
Prendra cent ans.

N'auront plus d'ailes,
Les pauvres chrétiens,
N' verront plus rien,
Surtout pas l' ciel…

Y avait de l'air
Dans leur clocher,
Ils ont r'bouché
Ce trou d'enfer.

D'puis, il est beau,
L' toit d' leur maison.
Et il fait bon,
Dans leur caveau.

Oui, mais là-haut,
Le ciel bougon
N'a plus d' chanson
Pour ses oiseaux !

-----------------------------


BROUETTES A FEU

Sur les coteaux, la fumée monte…
Où l'hiver livre ses ultimes froids.

La pluie, le vent, les hommes s'affrontent
Autour des vignes du raisin roi
Sur les coteaux, une fumée blanche…
Les vignerons livrent bataille.

Sur les sarments les corps se penchent,
Les sécateurs sonnent la taille.

Sur les coteaux, des nuées blanches…
Dans les brouettes, le bois pétille,
Le feu empourpre les menues branches.
Les flammes embrasent les frêles brindilles.

Sur les coteaux, des fumées blanches…
Aux gros bidons tranchés en deux,
Les paysans offrent la tranche
De pain doré que lèche le feu.
Sur les coteaux, les fumets tentent...
Les pommes rôties dans les sarments,

Les châtaignes à l'écorce brillante,
Le lard fumé et le vin blanc.

Sur les coteaux, les flammèches montent…
Et dans les soirs gris de janvier,
Les noirs squelettes des mastodontes
Obstruent le ciel de leur fumée.

Sur les coteaux, une fumée blonde…
Le pampre vert naîtra bientôt 

De ces brindilles que l'on émonde
En grappe juteuse du vin nouveau.
De plus en plus, plus rien ne monte...
Dans le ciel gris de février.

Les sarments meurent, en toute honte,
A même la boue des sols mouillés.

Les vielles brouettes dans les granges crèvent...
Les mains glacées, les gars bataillent,
Les pieds gelées, le froid aux lèvres,
Y a plus d' brouette pour faire la taille…

----------------------------------------------------

COMME TOUJOURS

Au petit jour,
Comme toujours,
Il faut qu'i' s' lève.
Finis les rêves !
Il sort du lit,
Prend ses habits
Au pied du lit,
Reprend esprit
Et puis descend
Tout doucement
Les marches de bois
Qui craquent parfois...

Tasse de café,
Beurre tartiné.
Casquette bleu
Sur l' coin des yeux,
Sort dans la nuit,
Sans faire de bruit,
Parce qu'en haut
Sous le drap chaud
Son enfant dort
Une heure encore...

Par tous les temps,
La pluie, le vent,
En bleu d' travail
Livre bataille.
Quand l'hiver froid
Lui mord les doigts
Ou que l'été
L'a trop brûlé,
Quand le patron
Le traite de con,
Il serre les dents
Pour son enfant...

Qui dort là-haut
Sous le drap chaud,
En attendant
D'être plus grand...
En attendant,
Il dort, l'enfant,
Une heure encore...

Pendant qu'il dort,
Il voit venir
Son avenir...
Mais sans pardon
Pour tous ces cons.

----------------------------

ZONE PIÉTONNE

Ce gros chien noir qui tourne en rond,
De long en large,
De large en long,
Ce gros chien noir qui tourne en rond...

Cet animal qui va qui vient,
De l'un à l'autre,
De l'autre à l'un.
Cet animal qui va qui vient...

Ces gens qui passent, qui ne voient pas,
Courant par ci,
Courant par là.
Ces gens qui passent et ne voient pas...

Derrière le chien, allongé là,
Qui dort d'un œil,
Qui ne dort pas,
A même le sol, un pauvre gars...

Tous ces braves gens qui s'agglutinent
Aux devantures
De ces vitrines
Du centre ville qui s'illumine...

Dans ce décor, montrés du doigt,
Montrant les dents,
Ne mordant pas,
Le pauvre chien, le pauvre gars.

Ce pauvre chien qui tourne en rond,
De long en large,
De large en long,
Ce pauvre chien qui tourne en rond,

Ce pauvre gars qui va qui vient,
De l'un à l'autre,
De l'autre à l'un,
Qui va qui vient... sans but, sans fin...

-------------------------------------------

LE PEUPLIER QUI DORT

Debout depuis l'aurore
Dans cette ville de mort,
Il se couche par terre.
Dans ce déluge d'enfer,
De mitraille et de fer,
L'enfant perdu s'endort.

Fléchissant sous l'effort,
Poussé par le vent fort,
Il est tombé par terre.
Au bord de la rivière
Juste au pied de ses frères,
Le peuplier est mort.

Ni l'arbre qui gît à terre,
Abattu net sans guerre,
Sans tueur, sans croque-mort,

Ni le garçon qui dort
Comme un peuplier mort
Au bord d'une rivière,

Ne portent la misère
De ceux qui mettent à terre,
Ne portent les remords
De ceux qui mettent à mort.

---------------------------------------

J'ENVIE PARFOIS

J'envie parfois ces gars
Qui pass'nt par group' de trois
En vélo dans les bois.
Je les envie parfois…

J'envie parfois ces gars,
Qui le dimanch' matin 
Patrouill'nt fusil en main.
Je les envie parfois…

J'envie parfois ces gars
Qui s'attardent le soir
Aux terrasses des bars.
Je les envie parfois…

J'envie parfois ces gars
Qui rentr'nt à la maison,
Se gliss'nt dans leurs chaussons.
Je les envie parfois…

J'envie parfois ces gars,
Qui revienn'nt du bureau
Et s'attabl'nt aussitôt.
Je les envie parfois…

J'envie parfois ces gars,
Qui murmurent tout bas
Et font marcher au pas.
Je les envie parfois…

Je les envie parfois,
Pas toujours, mais parfois.
J'aim'rais faire du vélo
Porter un beau maillot,
Rentrer tard du boulot,
Garer ma p'tite auto,
Retirer mon chapeau,
Tout ça sans dire un mot,
Et avec mes poteaux
Débusquer l'escargot,
Danser le flamenco
En martelant l' tempo,
Et comme un hidalgo
S'amuser du taureau.
Perdr' mon temps au bistrot
A ne boir' que de l'eau,
Miser mes capitaux
En jouant au tarot,
Avoir le verbe haut
En buvant l'apéro.

J'aimerais fair' tout ça,
Je les envie parfois.
Mais je rest' près de toi,
Le dimanch' dans les bois
Et la nuit dans tes draps.
Tu m'appell's, je suis là.
T' as besoin, me voilà !
Tu soupires tout bas,
J'entends tout, je suis là.

Je voudrais rester là,
Et hop, on va là-bas.
Tu voudrais aller là
Et hop, on y est déjà…
Tous ces gars pas comme moi…
Je les envie parfois.

-----------------------------------

VIN BLANC

Sur un sourire sans dents,
Un regard tout flétri,
Une face toute meurtrie
En ce matin mordant.
Des cheveux blancs et gris,
A peine plus de trente ans,
Et dans des yeux d'enfant
Un regard abruti.

Quatre litres de blanc
Dans le fond d'un caddy,
Quatre litres maudits
Pour un corps tout tremblant.
Dans la peur et la honte,
Deux, trois pièces tendues
Au creux d'une main tordue
Qui compte et qui recompte.

Dans un coin à l'abri,
Boire à pleines goulées,
Boire à en dégueuler
Ce poison blanc et gris.
Ce nectar de la honte
Avalé dans la rue,
Ce breuvage incongru,
Et l'envie folle qui monte.

Ces éléphants qui dansent
Dans ce jour de verglas
Et qui sonnent le glas
A tout rêve d'enfance.
Ces rats qui tournent autour
D'un lit tapi de ronces,
Et dansant qui annoncent
Un aller sans retour.

A la caisse, en tremblant,
Elle prend du caddy,
Dépose sur le tapis
Quatre litres de blanc.
A la caisse, en payant,
Pauvre femme, qui n'ose
Regarder autre chose
Que ses litres de blanc.

--------------------------------

VENDANGES

Y avait dans ces matins brumeux
Comme une douce frénésie,
Comme une ivresse de gens heureux
Dans ces couplets aux accents ch'ti.

Y avait ces gars venus du Nord,
Ces noirs mineurs montés du fond,
Cueillant les grappes de raisin d'or,
Respirant l'air à pleins poumons.

Y avait les vieilles en haut des vignes,
En rang d'oignons face aux clayettes,
Les grains trop verts, les grappes malignes,
Elles les sabraient d' leur épluchette.

Y avait partout ces gros hordons
De grands costauds, de femmes vaillantes,
Qui s'abattaient comme des bourdons
Sur les vieux ceps aux feuilles luisantes.

Y avait, derrière, le proprio,
Panier en main et sécateur,
A la recherche des p'tits grelots
Qu'auraient laissés ses vendangeurs.

A la maison, chez la bourgeoise,
Ça cuisinait pour ces gloutons
Des seaux de potée champenoise,
De salades cuites aux p'tits lardons.

Y avait le soir l'accordéon
Qui f'sait guincher le réfectoire.
Ça résonnait de mille chansons,
De chants d'amour, de mots d'espoir.

Y avait bien sûr des amoureux
Dans les coins noirs des arrière-cours
Qui s' bécotaient à qui mieux mieux,
Se promettant d' s'aimer toujours.

C'était pas rare qu' dans leurs bagages
Les filles du Nord repartent avec
Un trop d'amour donné en gage,
Petit cadeau d'un jeune blanc-bec.

Il arrivait qu'en souvenir
D'un gars du Nord, une fille du bourg,
N'en pouvant plus de se languir,
Se r'trouve le ventre en mal d'amour.

L'été passait sur les vertus
Et ça faisait neuf mois plus tard
Petits mineurs parlant pointu,
Petits vignerons à la gueule noire.

On régularisait la chose,
Les gens du Nord redescendaient.
Maire et curé, pour la bonne cause,
Les tourtereaux légalisaient.

Et ça faisait qu' le gars des mines
Se retrouvait sur les ch'mins d' terre,
La fille du Nord à la cuisine,
Patronne, femme du propriétaire.

Mais aujourd'hui, pour les vendanges,
Y a plus d' chanson dans les grand' cours.
Faut qu' ça rapporte, faut qu' ça engrange.
Finies les belles histoires d'amour.

Les filles du bourg font leurs études,
Œnologie font les jeunes gars.
Et se marient, par lassitude,
Pour les hectares de grand-papa.

Les mines fermées, y a plus d' mineur,
Les gens du Nord restent chez eux.
Et dans les vignes, y a qu 'des chômeurs
Dans leur silence de pauvres gueux.

------------------------------------------------

SUR RICHELIEU

Dans les rues balayées par des vents de saison,
Les petits jouent encore et retardent le temps,
Où la cloche sonnera, au-delà des maisons,
Appelant à l'étude les malheureux enfants...

Au milieu des jardins, sur les arbr's encore verts,
Les oiseaux se rassemblent et unissent leurs chants.
Le Richelieu s'écoule, en attente d'hiver,
Le long des berges clair's et si pur's au couchant....

Dans Saint-Jean bien au chaud, l'auréole des néons
Inondera bientôt les ruell's refroidies.
Les volets de bois peint fermeront les maisons,
Les plongeant dans ce noir, qui jamais ne finit...

Cet automne enivré de soleil rouge orange
Exhiba trop souvent ses lueurs bleues qui chantent,
A leur faire oublier que ce ciel si étrange,
Un jour, les couvrirait de matins qui déchantent...

Et les forêts attendent, sans la moindre impatience,
Ces vents froids dans leurs branches, ces gelées matinales,
Qui surprenn'nt dans son gîte l'animal sans méfiance,
Meurtrissant sans clémence les beautés automnales...

Le matin comme le soir, les villages dormiront,
Désirant patiemment que revienne le beau temps
Et, dans Carignan borgne, les enfants grandiront,
A l'abri de la neige, dans l'espoir du printemps.

Seuls les lits des amants
Seront chauds plus longtemps.
Leur amour fleurira
Dans la moiteur des draps,
A l'envers des saisons,
Le temps ils défieront...
Quand le printemps viendra,
Leur hiver s'en ira...

---------------------------------------------

DIMANCHE À LA CAMPAGNE

Le matin, elle se lève.
Au sortir de ses rêves,
S' plaint déjà du clocher
Qu' a pas cessé d' sonner…

En plus, elle a eu froid.
On dort bien mieux chez soi…
Le lit n'était pas bon,
Trop dur pour son cul rond.

Qu'est-ce que c'est qu' ce thé-là ?
Lipton ! Ah… Elle aime pas.
Elle boit qu' du truc anglais,
Du vrai, pas en sachet…

Ensuite, pour la prom'nade,
Elle reste derrière, en rade.
C'est qu'avec ses p'tits pas
Nous, on avance, elle pas…

A midi, c'est r'parti.
Pas d' repos, pas d' répit !
Entre l' golf, la chorale,
Sa vie est infernale !

Les patat's, ça l'irrite,
Et la viand' qu'est pas cuite !
Quant au tiramisu,
Ça a un drôle de goût…

Les gamins sont pas sages,
Ils vont la mettr' en rage.
Elle va bien les mater,
Tous ces p'tits mal élevés !

Il n'est que dix-neuf heures !
On l'attend pour vingt heures
Peut pas partir avant.
Et puis, ' z'avez bien l' temps…

Et personne pour lui dire
Qu'elle est chiante et immonde
Et qu'elle emmerde tout l' monde,
Qu'elle trouve toujours à r'dire !

Et personne pour lui dire
Que, même le doigt en l'air,
Elle est limite vulgaire,
Qu'on n'a jamais vu pire !

Et personne pour lui dire
Qu'elle se taise quand elle bouffe,
Qu'on voudrait qu'elle s'étouffe,
Que ça nous f'rait bien rire !

Et personne pour lui dire
Qu'on voudrait d'puis longtemps,
Qu'elle se barre maintenant !
Mais elle… veut pas partir…

--------------------------------

JOUEUR DE BILLES

D'une main sale aux ongles noirs,
Il la dépose d'un air sérieux,
Dans l' caniveau au beau milieu,
Il s'agenouille sur le trottoir.

Il se recule et prend deux pas,
Il calcule l'angle ainsi qu' la pente,
La parallèle et la tangente,
Hésite encore, non, pas comm' ça.

Il la caresse comme une jeune fille,
La fait rouler au creux d' sa main,
La palpe, l'essuie avec grand soin,
Lui parle tout bas : ma fille, ma bille ! 

Et il s'élance, sans coup férir,
Et elle s'envole inaccessible
Finit sa course, atteint sa cible
Dans le silence des soupirs.

Assis sur un banc trop étroit,
En blouse grise au dernier rang,
Il baisse la tête bien trop souvent,
Mais dans la cour, il est le roi.

Dans son école buissonnière,
Ce chevalier du caniveau,
Qui pêche en classe tous les zéros,
Est un seigneur de la poussière.

Il était né petit prolo,
Avait poussé sans trop s'en faire,
Appris l'école sans rien y faire,
Jouant aux billes dans l' caniveau.

Le temps des rires eut vite une fin :
Il se r'trouva le bec dans l'eau,
La tête en bas, les pieds en haut,
Pilier d' bistrot, puis sac à vin.

Pas bien méchant, mais prêt à s' batt'e,
Le sam'di soir, c'était le cinoche,
Deux, trois p'tites bières sur les balloches,
Il ramassa deux, trois p'tites tartes.

En grandissant dans le ruisseau,
De bille de terre en bille de verre,
De limonade en verre de bière.
Il a appris tous les bistrots.

De cuite en cuite, de pot en pot,
On l'a trouvé le cul par terre.
Un froid matin de trop d' misère,
Il a r'trouvé son caniveau...

--------------------------------------------

CHAMPAGNE

J' veux pas d' Canard Duchêne
Vieilli en fût de chêne,
Ni de Moët et Chandon
Qu'on sert dans les salons.
J' veux pas non plus d' Pomm'ry
Qu'on boit dans les saut'ries,
Encore moins du Mercier
Qui coule dans les celliers...

Leur champagne à flafla,
Qu'on boit du bout des doigts,
Qu'on boit du bout des lèvres
Dans du cristal de Sèvres,
Qu'on boit, la bouche pincée,
Avec des culs serrés,
Ce vin d'hypocrisie
Qu'on boit en bourgeoisie...

Moi, d' tout ça, j'en veux pas,
J' préfère ce p'tit vin-là,
Qu'on boit à deux ou trois
Sans chichi ni blabla
Autour d'un vieux tonneau,
Qu'on boit chez l' proprio
Dans un verre ébréché
Qui attend sur l'évier.

Pis on n'est jamais saouls
Vu qu'on rit comme des fous.
On cause même politique,
C'st fou tout c' qu'on critique.
On est sûrs à la fin
Qu'ils n' nous apportent rien,
Mais qu'ils nous piquent nos sous…

On est bien mieux chez nous...
Nous,on boit pas d' Lanson,
C'est fait pour les bouffons,
On boit pas du Roed'rer,
Ça non, y a rien à faire !
Même pas d' la Veuve Cliquot,
Ça, c'est pour les perdreaux,
On veut pas d' Perrier-Jouet

On préfère d' la piquette,
On en veut pas d' tout ça,
On veut juste boire sympa,
Juste repeindr' le monde,
Refaire la terre plus ronde,
Parler pour avoir soif,
Et boire jusqu'à plus soif.
On boit sans étiquette
Et puis on fait la fête...

-----------------------------------

AMIGO

Fils de la guérilla,
Des ruelles au soleil,
Enfant de Camagüey,
Luisito de là-bas

Arrive sous la pluie,
Dans le vent et le froid,
Il recherche un pays
Pour suppléer Cuba...

Il en a plein la tête,
De Saint-Just à Danton,
Des images surfaites
De la Révolution...

De la démocratie,
Du passé historique
De notre grand pays,
De notre République...

Il promène ses pas
Par la campagne verte
Par les chemins des bois,
Part à la découverte

D'un pays qui l'accueille,
De gens qui se méfient,
Qui voient d'un mauvais œil
Ce qui n'est pas d'ici...

Ami Luis de là-bas,
Il brûle moins, mon soleil,
Il est loin, ton Cuba,
Dans ton cœur, Camagüey,

Car ton père au même âge
Se leva dans la nuit.
Il partit sans un bruit
Pour laver un carnage..

Monta dans la Sierra,
Armé de quelques pierres,
Chassé par les soldats...
Traversa des rivières,

Sans repos et sans trêve,
Dans la crasse et la faim,
Il se salit les mains
A faire naître un doux rêve...

De peuple souverain,
D'amour, de liberté,
De souveraineté,
De jolis lendemains...

Qui t'offrirent un matin
Pour une histoire d'amour,
Un voyage lointain,
Un aller sans retour...

Mais un jour, mon vieux frère,
Nous partirons de France,
Nous survolerons les mers
Direction ton enfance...

Dormir sous les palmiers,
Brûler sous le soleil,
Renouer l'amitié
Des cœurs de Camagüey...

---------------------------------------

SOLEIL DE PLOMB

Sous le soleil de plomb de l'été africain,
Des enfants dans la cour s'amusent sans méfiance,
Les femmes européennes s'affairent sans entrain
Et le peuple algérien crève d'intolérance...

La caserne dont les murs
Transpirent la pourriture
Etrangle les murmures
Des bougres qu'on torture...

Robe blanche sous le ciel, une douce petite fille
Ignore tout du regard de ses tendres parents,
Ne lit pas la misère qui s'accroche à ces grilles,
Ne voit pas la colère de ce peuple qui attend...

Les machines électriques dans la nuit algérienne
Ronronnent la routine du rythme fonctionnaire,
Enfantent des aveux accouchés dans la haine,
Arrachent les enfants à leurs rêves éphémères...

Bon papa qui embrasse sa fillette en passant
Rajuste son képi, resserre son ceinturon
Et descend comme on va à l'usine, en chantant
La France qui colonise et trucide sans canon...

La banlieue dont les murs
Se couvrent de graffiti
Résonnent des murmures
De ses fils qu'on détruit...

Fillette devenue femme entend avec effroi
Ce père qui, moribond, avoue ses agissements,
Concède les horreurs qu'il commit autrefois,
Engendrant dans la haine, éduquant dans le sang…

-------------------------------------------------------

VIEUX MOULIN

Mon p'tit village expose ses vignes,
Entre un moulin et un vieux phare,
A tous les vents, tous les regards,
Assis le cul sur sa colline.

Le crâne au frais sous les sapins,
Un gros nez rouge dans les étoiles, 
Comme un Bacchus qui se dévoile,
Il s'empiffre de gros raisins...

Son noir clocher en guise de sexe,
Il étal' sa virilité,
Réclame aux anges en liberté
Des doux baisers et des caresses....

La panse bien pleine de trop manger,
Il s'autorise une petite sieste,
Quand, le verre vide, aussi l'assiette,
Le soleil le fait somnoler...

C'est dans l'une de ces rues étroites
Que j'ai lancé mes premiers rires,
Mes premières larmes, premiers désirs,
Premières envies de vie pas droite...

C'est sur cette place aux pavés gris
Que j'ai joué des jours durant,
Que j'ai laissé passer le temps,
Passer le temps sans voir l'ennui... 

C'est dans la cour de cette école
Que j'ai lancé mes premières billes,
Que j'ai aimé mes premières filles,
Aimé la vie quand elle rigole...

Assis sur l'un de ces vieux bancs,
J'ai barbouillé mes mains, ma plume
De l'encre noire de l'amertume,
Et je me suis enfui souvent...

Et c'est sur l'un de ces coteaux
Qu'à tous les vents je gueule l'amour, 
Toutes les nuits et tous les jours,
Pour que s'envolent ainsi mes mots....

Je sais que personne n'entendra
Ces hurlements poussés en vain,
Car les oiseaux emportent au loin
Ces maux muets que j'ai en moi…

--------------------------------------------------

EN RANG PAR DEUX

Sous le soleil, en rang par deux,
Gorge serrée et ventre creux.
Par ce chaud matin de septembre
J'allais commencer à comprendre :

Finis les rires, ballons et billes,
Que des garçons… et pas une fille !

A peine douze ans, en rang par deux,
Jeunes lycéens au ventre creux.
On nous fourrait pour notre bien,
Petits cerveaux de bons à rien,

Dans cette usine à ramollir
Les p'tites cervelles en devenir,

En salle d'étude, en rang par deux,
Jeunes à dompter au ventre creux.
Nous apprenions dans de vieux livres
Le temps qui passe sans pouvoir vivre,

La nuit qui tombe, l'ennui constant,
Par groupe de trente… et seul pourtant.

Au réfectoire, en rang par deux,
Jeunes affamés au ventre creux.
Le riz collait dans les assiettes,
On s' gavait d' pain, sans laisser d' miette.

On repoussait l'infâme bectance
Qu'on refilait… à notre enfance…

Et dans la cour, en rang par deux,
Jeunes impatients au ventre creux.
Comme un vampire, l'horloge blanche
Ouvrait sa gueule comme une revanche,

Montrait les dents en nous disant :
Vous en avez… pour un bout d' temps.

Et chaque soir, en rang par deux,
Jeunes fatigués au ventre creux.
Dans le silence des longs couloirs
La troupe montait vers les dortoirs.

Les lavabos, les sols tout gris,
Les pommes croquées... biscuits rassis.

Et dans la nuit, les larmes aux yeux,
Jeunes sans sommeil au ventre creux.
Sous les draps froids des idées noires,
Le cœur cognait vivant d'espoir,

Pesant l'attente, comptant les heures,
Gorge serrée… chagrin au cœur.

------------------------------------------

VINASSE

Je te trouvais parfois,
Couchée sur le sol froid,
Vautrée dans la cuisine,
Au-dessus d'une bassine,

Baignant dans la vinasse,
Immonde et dégueulasse,
Nageant dans le vomi,
La pisse, le dégueulis…

Tu disais que le sort
T'avait baisée à mort,
Qu'il fallait te laisser
Te casser, te tuer …

J'aurais voulu t'aimer,
Te soigner et t'aider,
Mais je n'existais pas,
Tu ne me voyais pas…

Tu t'es bourré la gueule,
Tu t'es brisée toute seule,
Tu as mis en bouteilles
Ton amour sans soleil …

Tu t'es laissée mourir,
Pour oublier, t'enfuir,
Retourner à la terre,
Tu as bu ta misère…

Mais…
… tu es là ce soir
Au fond de ton trou noir,
L'entends-tu cet enfant
Qui te pleure et t'attend ?

L'entends-tu, cet enfant ?
Tu lui manques souvent…
Cet enfant qui espère
Le sourire d'une mère ?

------------------------------------

QUAND UNE MÈRE…

Quand une mèr' sourit,
C'est que l'enfant est là,
C'est le pèr' qui se dit
Qu'ils sont bien, tous les trois…

Quand une mèr' espère,
C'est que l'enfant grandit,
C'est le pèr' qui s'affaire
A construire le nid…

Quand une mèr' s'inquiète,
C'est que l'enfant est grand,
C'est le pèr' qui regrette
D'avoir perdu son temps…

Et quand l'oiseau s'en va,
C'est l'enfanc' qui fout le camp
Et tous deux restent là
A voir passer les ans…

Mais quand la mèr' s'en va,
Les souvenirs se pleurent,
Le pèr' est loin déjà.
C'est l'enfance qui meurt…

------------------------------------

LE JAVELOT

Le père a découpé,
Avec son vieux couteau,
Une branch' de nois'tier
Pour en faire un jav'lot.

Etait-ce un bout d' nois'tier,
De chêne ou de bouleau ?
Le gamin sans s' soucier
Trouvait ça rigolo.

Le père a expliqué
Aux yeux ronds du gamin
Comment le projeter
Pour qu'il s'envole au loin.

Était-ce un bout d' nois'tier,
De sapin ou de hêtre ?
Le gamin sans s' méfier
Trouvait ça un peu bête.

Avoir le bras bien raide,
Aller chercher l'élan
Bien derrière la tête
Et balancer devant.

Était-ce un bout d' nois'tier,
De hêtre ou de sapin ?
L' gamin sans essayer
Trouvait ça enfantin .

Le pieu n'allait pas loin,
Le p'tit gars pas doué
N'atteignait jamais rien,
Commençait à râler.

Était-ce un bout d' sapin,
De bouleau ou de charme ?
S'en foutait le gamin,
Il balançait son arme .

Le père s'en est allé,
L'attendait son boulot.
L'enfant a continué
À jouer du jav'lot.

Était-ce un bout d' nois'tier,
De sapin ou de chêne ?
L'enfant sans sourciller
Lançait à perdre haleine .

Jusqu'au moment prévu
Où la chos' dans les airs
Atteignit droit son but :
En plein dans l' dos du père !

Était-ce un bout d' sapin,
De charme ou de bouleau ?
Ébahi le gamin
Déjà tendait le dos.

Le père s'est retourné
Pour engueuler l'enfant,
Mais vite a pardonné
Au sourire innocent.

C'était un bout de quoi,
Ce machin bien trop grand ?
Le gamin n' savait pas,
Il s'en foutait, l'enfant !

Quand le temps s'en ira,
Que sera le petit ?
Qui lui expliquera
Les arbres de la vie ?

C'était un truc en bois,
Un machin sans valeur,
Un jouet d'enfant roi,
Un morceau de bonheur !

----------------------------------

BELOTE

Belote et re… et dix de der…

C'est la ballade du sam'di soir,
C'est la java des p'tits pépères
Qui s' jouent la vie sans faire d'histoires.
C'est le couplet dans les mémoires,
Celui qui chante et qui enterre
Les souvenirs dans les mouchoirs.
Belote et re… et dix de der…

C'est la soirée des pères peinards
Ceux qui s' racontent leur dernière guerre
Et qui se marrent comme des soudards.
C'est la patrie des gars sans gloire,
Ceux qui s'enfilent des petits verres
Et qui s'engueulent sans trop y croire.
Belote et re… et dix de der…

C'est la victoire des vieux briscards
Qui s'ront au ciel comme sur la terre,
Une étincelle dans le regard.
C'est le grand soir du gros pinard,
Celui qui tache et désespère,
Qui laisse des larm's sur les costards.
Belote et re… et dix de der…

C'est toute une vie sans un départ,
C'est l'amitié des soirs d'hiver
Quand le soleil n'est que brouillard.
C'est la défaite des p'tits vieillards
Qui passent leur temps sans un mystère
Et qui s'en vont sans crier gare.

Belote et re !
Carré de rois !
Cinquante et cent !
Vous êtes dedans !
Et dix de der !
C'est la dernière !
Et vingt d'atout !
Tout l' monde dans l' trou !

------------------------------------


LES PITEUX

Quand disparaît la nuit 
Leur courage s'assoupit

Dans leur tout premier cri
Il y a déjà merci
Ils sont comme ces enfants
Aux sourires tremblotants
Qui restent à la fenêtre
A attendre des muses
Ils ne savent que paraître
Ils végètent et s'excusent
Pas une fois dans leur vie
Ils ne prendront pour eux
Ce grand bol d'énergie 
Qui rêve d'oser les cieux
Ils reviennent toujours
Là d'où ils sont partis
Ils négligent l'amour
Ignorant leurs envies

Les piteux.

Quand disparaît la nuit 
Leur courage s'assombrit

Ils font taire leurs mots
Pour être comme il faut 
De leur regard cassé 
Ils voient passer la vie
Ils passent des jours entiers
A se remplir d'ennui 
Petites mauvaises mines
Petits culs petites fesses
Ils se voûtent l'échine
Et les femmes les délaissent
Ils enfouissent leurs idées
Dans de profonds sommeils
Se laissent bouffer le nez
Et ils s'en émerveillent.

Les piteux.

Quand disparaît la nuit 
Leur courage s'évanouit

Et quand vers les minuit
Chez eux plus rien ne luit
Ils retombent en errance
Comme on défile au pas 
Vieux débris de l'enfance
Cabossés de tracas
En regrettant l'avant 
Ils se laissent conduire
Comme on mène des enfants
Dans des lieux sans avenir
Ils doutent une fois dernière
Voyant venir la nuit
Ils se payent l'enfer
Faute de paradis…

Les piteux.

-------------------------------------

RIEN À DIRE

Je tourne en rond depuis des jours,
Je cherche des lignes qui ne viennent pas,
J'aligne des rimes qui ne sonnent pas,
Je trouve des mots…
… qui sont trop courts !

J' veux une idée, un bon sujet,
Je réfléchis, j' me creuse la tête,
Je crains parfois même que ça pète,
Mais rien à faire...
... pourtant j'aim'rais...

Une putain de belle histoire,
Histoire d'amour noyé de larmes,
Plein' de passion qui tourne au drame,
Quand je la tiens…
… v'lan, je me marre !

Ou un truc triste parlant de mort,
De catastrophes, de drame humain,
De la misère qui tend la main,
J' voudrais pleurer…
… mais je me tords !

Alors j'me dis, fais une chanson,
Avec des fleurs, des paysages,
Des petits ponts et des nuages,
Quand j'ai fini…
… je trouve ça con !

J' décide alors de m' défouler,
De faire un truc très rigolo,
Un peu cradingue, pas intello,
Quand j' me relis…
… ça m' fait chialer !

Enfin, j' me dis, faut qu' tu arrêtes,
Fais autre chose, mets ton jogging,
Va au bistrot, joue au bowling,
Mais ces conn'ries…
… ça m' prend la tête !

En fait, je crois que je délire,
J'en ai plein l' dos de tous ces mots,
Ces phras's, ces stroph's, c'est même pas beau,
Alors j' me tais…
… j'ai rien à dire !

------------------------------------------------------

WIMEREUX !

Le Touquet, Paris-Plage,
Sur un fond de nuages,
L'été résiste encore
A l'annonce de sa mort.

Sable chaud, fin et doux,
Soleil pâle du mois d'août,
Trampolines et balances,
Soubresauts de vacances,

Drapeau vert flotte au vent,
Les derniers estivants
Se trempent encore le cul,
Plage des pas perdus .

Wim'reux sous le ciel bleu
Qui offre ses adieux
Aux planches qui se voilent,
Aux seins qui se dévoilent.

Le toutou, sa mémé,
Le pépé, son collier,
Le gamin, ses rollers,
Petit frère, sa grande soeur.

Au bout de la jetée
Encore se promener,
Un dernier petit tour
Sur un air de retour.

Les touristes remballent
Leurs amours estivales,
Le ciel tourne sa page,
La plage revient sauvage.

On démonte la mer,
On entasse les affaires,
On n'a rien vu venir,
Viendront les souvenirs !

La falaise qui se gausse
Sous le nez du blockhaus,
Cap Gris Nez, Cap Blanc Nez,
Sangatte sans liberté.

Calais sous le ciel gris,
Les ferries dans la nuit,
L'autoroute dans les crassiers
Emporte ses vacanciers.

-----------------------------------

TEMPS DE PLUIES

Il a pleuva
Des trompes d'eau
Dessus mes draps
D'éléphanteau

Il a pleuré
Sur mes genoux
L'amour crevé
Au fond du trou

Il a plui
Comme un ruisseau
Tu t'as enfuie
Au fond des flots

Il a pleuvo
Surtout sur moi
Même un peu trop
T'étos pas là

Il a pleuvu
Toute la nuit
Sur mon cœur nu
Tu as parti

Il pleuvera
Mes larm's sur toi
Si tu r'viendras
Moi, j' partira...

------------------------

LES CUILLERS DE L'ÉCUYÈRE

L'âme sans honte
De tous les pontes,
Elle est en fonte…

Le parler droit
Des homm's de foi,
Il est en bois…

Le portrait mort
De l'eau qui dort,
Il est en or…

L'oeil entrouvert
Du pèr' sévère,
Il est en fer…

La plum' muette
Des grands poètes,
Elle est en miettes…

Le pantalon
Des p'tits bouffons,
Il est en plomb…

Mes mots pas beaux
D'affreux jojo,
Ils sont en trop…

Mais les cuillers
De l'écuyère,
Elles sont en verre…

J'ai mis en vers,
De l'écuyère
Les chers cuillers…

Le cul hier
De l'écuyère,
J' l'ai r'peint en vert…

----------------------------

FEUILLE BLANCHE

En haut, à gauche, elle met mon nom
En capitales, puis mon prénom.
Juste en dessous, mon matricule,
Quatrième chose, sixième bidule…

Ma main traverse l'océan,
De part en part du papier blanc,
Vient déposer, plus bas, à droite,
Le jour fatal, le mois, la date…

Puis elle descend, un tout p'tit peu,
Pour révéler en plein milieu,
En lettres grasses et magnanimes,
Le sens et la nature du crime…

Et elle musarde en minuscules,
En pattes de mouche ridicules,
Sur deux trois lignes, pour me montrer
La belle culture à commenter...

C'est du français, c'est pas des maths,
Pas d' la philo qui m' prend aux pattes,
Pas de l'histoire, ni du latin,
C'est des poètes des temps anciens...

Et ma page blanche prend mauvaise mine,
Pas de p'tite fleur qui l'illumine,
Pas d' tits z'soiseaux qui la parcourent,
Pas de zizique, pas d' brin d'amour…

La seule couleur qu'elle va trouver
C'est le vermeil des fautes rayées
Par le stylo du prof tout rouge
Qui va tirer sur tout c' qui bouge !

Qui va me dire ce qui est beau,
Et m'expliquer pourquoi c'est beau,
Qui va chercher à m'imposer
Ce beau que je n'ai pas trouvé !

--------------------------------------------

LES GRANDS POÈTES

Les grands poètes chantent les fleurs,
Celles qui décorent l'amour en pleurs,
Moi, je préfère le chrysanthème,
Celui que cueillent les gens qui s'aiment…

Les vrais poètes chantent les ruisseaux
Qui se pavanent dans les roseaux,
Moi, je me noie dans les eaux sales
Des amours mortes et immorales…

Tous ces plus grands hissent leurs rimes,
Fixent leur lyre en haut des cimes,
Moi, je n'ai que, comme guirlandes,
Les corps raidis de ceux qui pendent…

Les âmes sensibles mettent en vers
Les vents du large, les vents de terre,
Moi, je ne sens que la misère
Des naufragés que broie la mer…

C'est très poète de voir l'oiseau
Batifoler dans l'azur beau,
Moi, je n'entends que les corbeaux
Piquer en vrille sur les tombeaux…

J'entends aussi les rimes énormes
De ceux qui vantent l'uniforme,
Moi, je me tais face au troupeau
Qui va mourir pour un drapeau…

J'en connais même dans des bistrots
Qui jouent leurs strophes à l'apéro
Moi, à cloche-pied, mes petits vers
Je les distille en solitaire…

Il y a ceux, au mont Parnasse,
Qui tirent les muses comme à la chasse,
Moi, je préfère - c'est incongru -
Poèter comme un malotru…

O vous, poètes aux grands mots,
Je vous salue bas du chapeau,
Mes mots à moi ne sont pas beaux,
Souvent vilains, parfois trop gros…

-------------------------------------------------

L'ANICROCHE DE L'ACROSTICHE

A h ! Dites-moi ! C'est ça qui cloche,
C es vers sans rime qui s'anicrochent,
R iez de moi, mais je m'en fiche !
O u dites-moi : " Ces acrostiches,
S ont-ce pour toi des pieds qui louchent ?
T u ferais mieux de clore la bouche !
I l faudrait bien qu'enfin tu saches
C roire en ces mots qu'on te rabâche,
H urler ces lois aux rimes riches
E t renoncer aux vils pastiches…

A h, mes amis ! Je suis atroce !
N e croyez pas mes pieds en bosse !
I l est en moi un gros salace,
C omme un pourceau bien dégueulasse,
R imailleur gras, bourré de vices,
O btus du bulbe, pire qu'un jocrisse, 
C omment vous dire ? Je suis hélas
H abité par une âme bêtasse,
E t ne sais pas, dans ce pastis,
S i l'âne y croche ou l'accro s' trisse !

------------------------------------------

DIMANCH' MATIN

Des mecs en short sur un terrain,
Un typ' fringué comme un pingouin,
Des imbibés dans des gradins,

C'est la mess' du dimanch' matin…

Dans une églis', un sacristain
Envoie au ciel ses pieux refrains,
Ses chants d'amour pour ses prochains !

C'est le match du dimanch' matin !

Un gars qui joue avec ses mains,
Des autres qui aimeraient bien…
Ballon qui vol', qui part trop loin,

C'est la mess' du dimanch' matin…

Petit's bigotes qui joign'nt les mains,
Marmonn'nt tout bas des mots latins,
Puis plong'nt la tête entre les seins,

C'est le match du dimanch' matin !

Un p'tit futé qui frappe du poing, 
Un sifflet qui donne un coup de coin !
Foule qui hue le bon à rien,

C'est la mess' du dimanch' matin…

Dans la fumée, des pauvr's gamins,
L'air emprunté, mais l'air serein, 
Qui s'cou'nt des cloch's, qui vers'nt du vin.

C'est le match du dimanch' matin !

Qu'on soit footeux ou calotin,
Qu'on ait vingt ans ou quatre-vingts,
Y aura toujours des lieux divins

Où passer nos dimanches sereins !

Lassal