IL SUFFIT

Il suffit d’un mot
Pour traverser le silence,
D’une vague perdue
Pour entrevoir la mer.

Il suffit d’une épine
Pour connaître la rose,
D’une entaille de lumière
Pour que s’ouvre la nuit.

Il suffit d’une vie
Pour atteindre la mort,
D’un seul geste d’amour
Pour toucher l’infini.

(Jean-Marie La Frenière)
   

 

 

 

 

 Né au Québec dans la vallée du Richelieu, Jean-Marc La Frenière n'a publié, jusqu'à maintenant, ses poèmes que dans des revues ou des recueils à compte d'auteur. Poète de rue, il distribue sa poésie par l'intermédiaire des itinérants. Il s’est mis à la prose depuis 2 ans sur le net, notamment dans les groupes d’écriture collective « Préfaces »
et « Passages ». 

Inconnu du grand public, il ne l'est pas de ses proches et de ses amis qui savent depuis toujours qu'il est un poète debout et sans compromis, loin des écoles, des assis et des fonctionnaires de l'écriture, qu'il est un homme d'une seule croyance, la poésie. L'écriture de Jean-Marc La Frenière n'est pas un chant, c'est une marche, un travail. La bêche dans une main et la lampe dans l'autre, il creuse, il écrit à même sa substance, les yeux ouverts pour redresser mot à mot l'horizon; le sien, le nôtre.
Ch. Loubier

 

 


MES LIGNES SONT ÉCRITES

Mes lignes sont écrites avec la terre,
Avec la vague, avec la chair et les cheveux,
Avec un long baiser, un feu interminable,
Dans un demi-sommeil surgissant d’un tunnel.
Mes lignes sont écrites

Avec la colombe et le nard,
Dans la glaise et l’argile,
Avec des idées qui s’enroulent en spirales.
Mes lignes sont écrites avec l’encre du temps,
Le sang, le sperme et l’eau,
Dans l’étreinte et l’espoir.
L’amour attend son heure
Au milieu du silence.
L’eau chante par la bouche
Au milieu du désert.
L’aile des mots dissout
La pierre qui écrase.
Mes lignes sont écrites avec le blanc des yeux.
Mes mots se perdent dans les trains,
Dans les rues, dans les bois.
Mes mots apprennent le ventre vide,
La colère et la joie,
Le cœur qui mendie
Dans la clarté lunaire
Et les épis secrets.
Mes lignes sont écrites avec la mer à boire,
Le minerai de l’âme,
La flamme et la fumée,
La rumeur de l’abeille
Quand elle touche la rose,
Le fleuve Saint-Laurent
Qui porte mes racines,
Le chant de l’embouchure,
La queue de l’arc-en-ciel,
Le corail et l’écaille.
Mes lignes sont écrites à la lumière du rêve,
Avec l’inconscient, le soleil
Et les graines affamées.
Je chante l’heure nue,
Le fumier frais des vaches,
La croissance des feuilles,
Le glissement des reptiles,
Les lapsus du vent.
L’amour attend son heure
Comme un lampyre dans la nuit.
Je ne sais pas encore
Ce que parler veut dire.
Je donne la lumière
Sans savoir d’où elle vient.
J’écris pour être ce que j’aime.


22 juillet, 2004



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PETIT MATIN

Chaque matin je déjeune 
D'une gorgée d'azur. 
Par la fenêtre ouverte 
Je syntonise l'horizon. 
Les ailes des oiseaux 
Tournent les pages du ciel. 
Les premières cigales 
Me lisent les nouvelles. 
Comme les collines au loin, 
Les montagnes, les lacs, 
Je lave ma peau nue 
Dans un grand bain de soleil. 
Un brin d'herbe fait signe 
Aux étoiles endormies. 
Des hirondelles se croisent 
Et narguent Chibouki. 
L'oreille contre le pouls du vent 
J'écoute battre le monde. 
Il y a toujours 
Un bout de voie lactée 
Dans le nid des abeilles, 
Un murmure d'étoiles 
Dans le fond d'un ruisseau. 
Il y a dans chaque pas 
Le creux de l'origine, 
De la neige endormie 
Dans une pluie d'été. 
Je consens à l'infime 
Pour toucher l'infini. 
J'apprends à n'être 
Comme on apprend à naître. 

11 août 2004 

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POÈMES INÉDITS

SUR UN FIL

Quand l’idée du bonheur
Se jette sous le train
À 5 heures du matin.

Quand l’infini bascule
Du côté noir des choses
À 5 heures du matin.

Quand un fleuve d’oiseaux
Perd ses vagues en volant
À 5 heures du matin.

Quand la fiancée des fleurs
Perd sa bague d’odeurs
À 5 heures du matin.

Quand on marche sur un fil
Qui ne tient plus à rien
À 5 heures du matin.

Quand la chair des mots
N’est qu’une peau de chagrin.
Quand le cuir des bottes
N’est qu’une chair de poule.

Quand le sommeil abat ses rêves
Comme des cartes truquées
À 5 heures du matin.

Quand personne ne m’attend.
Quand les morts me rejoignent
À 5 heures du matin.

J’invente à l’espérance
Une sœur jumelle.


16 août 2004

 

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LA TERRE DES VOYELLES

Excusez-moi du peu.
Je n’ai pas d’ailes pour voler
Des chausse-trapes aux chaussettes.
Je n’ai pour vous parler
Que quelques cris du cœur,
Les dix doigts de la main
Pour retenir le temps
Comme on retient la pluie,
Le rouge des oreilles
Qui tache la musique
Et le rouge des joues
Qui remonte à l’enfance,
La page inachevée
Sur laquelle je m’endors,
Du vin blond, du vin fou
Sur la nappe des yeux,
De la couleur dans l’ombre
Et ses poils en pinceau,
Des mots roulés en boule
Dans un sac kangourou,
Des poissons bizarres
Qui traînent leur bocal
Avec une laisse en eau,
Un vieux chat qui ronronne
Dans ma gorge nouée,
Le pollen des amis
Qui me saoule de mots,
Le bleu du Richelieu
Qui coule dans mes bras.
Et porte dans ma voix
Tous les genoux qui saignent
Et les cailloux lancés
Sur le pas des vieillards.

Excusez-moi du peu.
J’ai troqué ma valise
Pour le cheval du rêve.
Je n’ai qu’un peu d’avoine
Pour traverser l’hiver,
Le mouvement des bras
Amorçant l’accolade,
La terre des voyelles
Où croissent des images,
Un soleil en pied de bas
Et des abeilles en fleurs.


8 octobre 2004 

 

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LE POÈME INVERSÉ

Une table en pommier
Garde l’odeur des pommes.
Ça commence par les graines
Et finit par les miettes.
La sève s’emmêle au pain
Et le verre à la soif.

Ce n’est pas moi qui chante
C’est la clef de fa
Dans mon coffre à outils.
Ce n’est pas moi qui tombe
C’est la pomme
Avec un gramme en trop.
Elle offre sa peau nue
À l’humus gourmand.

Ce n’est pas moi qui vois
C’est le cœur de l’aveugle
Qui lui sert de lumière.
Ce n’est pas moi qui pleure
Ce sont les larmes bleues
Sur le mur de crépi,
L’encre légère du vent
Sur les tuiles d’ardoise.

Je ne dis jamais rien
C’est le soleil qui parle,
Les plumes d’hirondelle
Dans la mémoire du nid,
Les chaussettes oubliées
Dans le tiroir du cœur.

Ce n’est pas moi qui frissonne
C’est la hanche envahie
Par des paumes aveugles,
C’est la maison qui bouge
sous le souffle des morts.


On a beau voyager
À l’autre bout du monde
Il y a toujours un voisin
Qui cogne à la cloison.
Le linge sale de chacun
Finira par se taire.
Il se rétrécira
Jusqu’au linceul final.

Je n’ai jamais compris
Que les pensées qu’on sème
Dans la terre des mots,
L’entêtement des racines
Dans les vagues immobiles.
J’ouvre au flanc du néant
Une fenêtre d’images.

Ne croyez pas ce que je dis
C’est le poème qui m’écrit
Quand je rêve en dormant.


3 décembre 2004

 

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POSTE RESTANTE

Demain c’est décidé
Je laisse mes idées
Courir la galipote.
Je marche sur la tête,

Un chapeau sur le cœur. 
Je vois avec ma peau.
Et mes orteils chantent
À travers les trous de bas.

Je serai le cheveu 
Dans la soupe des riches,
L’assassin du pouvoir
Dans leurs matelas de peur,
Le chien sale qui jappe
Quand le silence frappe,
Les yeux sans fond d’un chat
Qui griffent le réel.

Je serai le trou de beigne
Dans le sourire d’un Big Mac,
Le menu qu’on égorge
Sur la table de lois,
Le téléphone qui sonne
Derrière l’invisible,
Le mur qu’on abat
Au pied du merveilleux.


Je serai la lumière
Dans les flocons de suie,
Les cristaux de l’espoir
Sur la glace des cœurs,
La mouche qui se noie
Dans un bouillon de culture
Et l’eau claire des yeux
Rinçant le paysage.

Demain c’est décidé
Étant déjà timbré
J’enveloppe le silence
Et je me poste avec.


13 décembre, 2004 

 

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À L’IMPÉRATIF

Au milieu des klaxons
Je détisse à l’envers
Le vieux pull d’Ariane
Pour retrouver les prés.

De la laine à la source
Je broute l’herbe nue
Qui me sert de papier.
Le bleu du ciel m’appelle
Par la fenêtre ouverte.

Les cent pas dans ma tête
Font la ronde en dansant.
Mes idées à fleur de peau
Affleurent en caresses.

Face aux rêves perdus
La même vague se lève,
La même rage de vivre.

Je conjugue le temps
À l’impératif du désir
Et mon verbe à l’espoir.


13 décembre, 2004

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PASSAGE EN DOUCE

Je songe à ma femme qui est parmi les fruits, les plantes, les oiseaux. Je me réveille à peine et je la sens présente. Je la dispute aux feuilles, aux abeilles, à la neige. Ses bras sont un ruisseau où je plonge mes doigts. La rosée tendrement vient me parler pour elle. Ses yeux font sur ma vie un grand vague perdu. Je l’imagine encore toute fine et tremblante, agrandie par les champs, avalée par le vent. Je demande aux oiseaux de l’embrasser pour moi. Les plantes lentement penchent la tête sur elle. Les gestes des ajoncs ressemblent à ses cheveux.
Après toutes ces années, elle renaît au printemps et passe doucement pour me dire bonjour. Ses bruits de papillon rendent sa mort légère. Elle s’étend pour l’été dans la terre du jardin. J’y sèmerai des mots qui sentent la framboise, des mots verts, des mots bleus, des mots imprononçables aux syllabes d’arc-en-ciel. Elle sert de racines à ma flore d’espoir.

Je la guette derrière le silence. Elle détache les arbres prisonniers de la terre. Son souvenir a la force du vent. Il pousse les fontaines un peu plus vers la soif. Ses paupières sont des ailes dans le ciel du rêve, ses souvenirs des rames dans l'eau de la mémoire. Pour peu que j'imagine un peu de pluie ancienne, le vide à mes côtés se remplit de présence. Son corps, ce matin, est le soleil qui pointe et déshabille d'un geste les seins de l'horizon. Son corps, ce matin, est un désert envahi de verdure. Le monde malgré tout s'emplit de plénitude.

Un million d'années c'est peu, mais cinq années sans toi, une journée sans toi, une seconde sans toi, c'est plus long que la mort.

 


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EN HABITS D'AUTOMNE

Un étrange parapluie a recouvert l’automne. Les pas cherchent les pieds. Les mains perdent leurs gestes. Le sang tache le temps. On sent les morts bouger dans la peur des vivants. Les yeux perdent leur flamme. Les mots se prononcent en panique quand ils se laissent dire. Quant au silence, il déchire la peau. Ça sent le pet de Dieu et les ombres des hommes écrasées sur le mur, l’évier bouché, la mort dans l’âme. Ça sent le tatouage sur le bras des idées, les pieds dans les plats, les yeux mal affûtés qui se refusent à voir. Qu’est-ce qui a pu nous échapper ? Trop de chiffres nous salissent les doigts. Le sommeil tombe comme un oiseau qui ne sait plus voler. Les plumes du rêve s’éparpillent partout et se tachent de boue, de sang et de misère. Les mots nous sautent à la figure et laissent des trous noirs sur la langue. La beauté nous quitte et brise les images jusqu’au fond des pupilles. Je parle avec le vent mais ça ne change rien. Il emporte mes mots comme des feuilles mortes. Le ciel qui venait lire sur les 
feuilles des arbres se déchire à ses branches. Les tempêtes pliées dans la tête du vent s’apprêtent à sortir. Elles ont mis leurs défroques de neige. Il faudra des mitaines pour caresser le bois. Les fruits ferment boutique au bec des oiseaux. L’air bleu qui dansait en caressant les filles se fige dans l’espace. Les fleurs se cachent pour mourir. Le silence vient déposer des mots à l’abri des orages.

L’arbre sait-il déjà s’il sera une porte ou un cercueil, une table, une matraque, un lit ou une potence ? L’oiseau qui se veut feuille ne connaît pas le destin des racines. Rejeté par la mer l’homme détruit la terre pour un ciel hypothétique. Quand le temps passe et efface tous les livres, je prépare un en-cas. Je sais bien que les mots n’apprennent pas la vie mais ils aident les morts. Bien au-delà des cendres, les lignes de nos mains continuent d’exister. C’est dans les mots qu’on rencontre le silence, celui que la mort nous refuse. Tout bouge pourtant. Tout remue. La vie est en latence. L’espoir bourgeonne en cachette dans le repaire des écureuils et les graines oubliées. Les mots tassés derrière ma bouche n’attendent qu’un signal, une guitare, une voix. Dans un monde de trous et de vides, il faut quand même faire le plein.

Les mots se vident en parlant ou se remplissent. Les voix de nos pères labourées dans la terre et celles de nos mères dans les fleurs du jardin se répondent en écho. Ceux qui parlent avec la voix cassée ont aussi des regards en tessons, des ébréchures à l’œil. On ne voit pas le temps passer mais chaque objet enregistre les saisons. Je suis un étranger parmi les travailleurs, un poisson qui nage à l’envers pour éviter le filet, un marteau sans tête qui cherche ses feuilles, un loup qui se ronge la patte pour se sortir du piège, une plante sauvage qui mange l’asphalte, une abeille qui bourdonne dans un essaim d’oreilles. 

Nous sommes rescapés des obus de la pensée, poussière cosmique de souvenirs innés. L’histoire qu’on nous conte est un habit sans squelette. Je cherche la parole entre le cœur et les boyaux, celle qui fait exploser les miroirs et les masques. Je cherche le noyau dans le fruit du silence. Je cherche l’air dans le paradis des bulles, la caresse des ronces au milieu du jardin. Fatigué de marcher sur les mains, j’écris la tête à l’envers comme une chauve-souris. Même la boue reçoit la lumière du ciel. La douleur ou l’amour sont si vastes, et pourtant, ils entrent dans le cœur.

Les oiseaux s’envolent quand on coupe les arbres. Ils volent en boitant d’un léger désespoir. Leurs plumes sautent du coq à l’ange et de l’auge aux étoiles. Les racines survivent dans la tête des fruits. J’écris comme une fillette fait la lecture à sa poupée, sans déranger l’histoire mais en changeant les mots. La prière des sourds-muets n’a pas besoin de voix, elle dessine l’espoir dans l’envol des mains. Nous naissons éternels dans le néant du temps. Peu à peu nous crevons la carapace du silence. Dans ce vide environné d’images quelque chose de nous doit survivre à la mort. Au cimetière d’à côté des polissons escaladent le mur pour ramasser entre les tombes une balle perdue. Ils cueillent en passant des arcs-en-ciel en fleurs pour en faire un sandwich. Quelques morts se réveillent, leurs tripes à la main, pour jouer du biniou. Les statues dansent sous l’œil vert des arbres. Les pierres tombales se mettent à rire et les piquets de clôture à chatouiller l’espace. La terre reprend son rythme au départ des enfants. Seule la rosée témoigne du passage des fées.

À l’école des feuilles les arbres se préparent une carrière d’humus. De branche en branche, de nid en nid, les oiseaux répondent au silence des racines. D’éclair en éclair, le ciel se déchire en gouttes d’insomnie. De motte en motte, la terre se décline en phrases végétales. Il faut des mots solaires au milieu de la neige. Même les fleurs du givre ont besoin de pollen dans la grande main du froid. Il arrive qu’un poème me réveille la nuit. Je m’éveille au matin avec un mot déjà fané sur la tige du crayon, son pistil oublié par l’abeille du sens.

Le temps passe comme une eau qui boirait nos visages. Sur quel néant ou quelle éternité poserons-nous nos bagages ? Je n’aurai plus dans mon panier que les pépins d’un mot. J’aurai laissé sa chair à la faim des oiseaux. Les rires du bonheur sont en verre fragile. Les larmes non versées se transforment en boulets. Quand nous nous éloignons de la terre promise, c’est que nos yeux portent trop loin pour atteindre la cible. On n’entend plus la souffle qui respire à côté. Les monuments aux morts n’effacent pas le sang versé. Les guichets de banque ne rendent pas la monnaie sur les cœurs brisés. On n’achète pas la liberté mais de la poudre aux yeux pour farder la misère. Madame la vie s’enferme à double tour. Elle attend l’espérance avec les jambes ouvertes. Madame la vie ne se laisse plus séduire par les chanteurs de pommes. Elle fait de la compote avec les fruits qui tombent. Le vent d’automne tire des balles d’or qui redonnent la vie. L’été résiste sous la neige aux chenilles des skidoos, au doute du poème et aux pas des chasseurs. Madame la vie s’étire en confettis d’étoiles.

18 novembre 2004

 

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SOUS LA UNE DES IMAGES


Il y a parfois trop de poussière sur la minceur des images pour y mettre la vie. Chacun a le même passé que l’on garde secret. La mémoire est un trou dans le tissu du monde. La phrase court vers son écoute, son écho, son déclic. Le fond de notre tête n’apparaît pas dans le miroir. En traversant notre visage c’est le regard de l’autre qui vient s’y imprimer comme une épreuve photographique. La tête est une chambre noire.

On chuchote rarement la vérité, c’est plutôt le contraire. Quand on crie sur les toits, les antennes restent sourdes. Les fenêtres se ferment. Les cheminées fument de colère. Quelques chiens nous répondent en tirant sur la laisse. On peut tuer sans haine, on ne peut pas dire je t’aime sans amour à donner. J’ai beau nommer la mer encore faut-il nager. La pluie essuie mes larmes avec le bas de sa robe. Le vent tord dans mon dos le bras de mes idées. J’ai le coude du soleil enfoncé dans les yeux, les grosses mains du temps qui tripotent ma peau. Je me protège comme je peux en écrivant des mots. Devant les muets, on espère encore quelque chose des mots, l’envol d’une main remplaçant l’alphabet, une parole pour l’œil.

L’ennui s’amuse avec un jouet mort. Il croit donner le change avec des faux billets. Je vois la lune embrasser les nuages sur la bouche. Je vois la terre mêler ses rides aux vagues de la mer. Je m’éveille ce matin des algues sur la peau et de l’eau dans les yeux. Il ne faut jamais croire la une des images. Il faut voir plus loin que la couleur de l’encre, tous les jardins possibles dans la sépia des mots. Chaque pixel de vie est le pixel d’une autre. Ceux qui marchent à l’envers soutiennent avec leurs mains les orteils des autres. Je suis de ceux qui creusent jusqu’à voir le ciel. Quand on érige un mur, je cherche la fissure. De ligne d’horizon en ligne d’horizon, je grimpe avec mes yeux une échelle infinie.

On a beau courir ou ralentir, changer de direction, marcher sur les mains ou sauter dans l’abîme, le temps finit toujours par nous rejoindre. En essayant de l’attraper par sa crinière végétale, je me suis coupé à ses ronces d’horloge. Dans nos durées de courte paille, il faut faire du feu malgré tout. Le temps des arbres nous unit. Celui des murs nous sépare. La terre est un savoir que les arbres m’apprennent. J’écris avec mes doigts sous l’édredon des choses des romans sans histoire que je ne finis jamais. Je retarde la mort de tous mes personnages. 

Quand on parle, des images apparaissent entre les plis sonores. Elles vont plus vite que les mots et laissent des trous noirs où germent d'autres mots. Le rêve a besoin des poteaux du langage pour devenir réel. La pensée n'est que l'écart entre les deux. Lorsque le présent brûle à la surface de l’œil, le regard intérieur doit dissiper la fumée visuelle. Dans la maison de mes vertèbres, le jazz me sert de colonne de son. Je suis un abonné des dimanches éternels, le poil d'une épine dans la purée des fleurs. Je cours la galipote dans le champ des oiseaux. J'accroche mon hamac entre les points virgules. Je dors dans un lit soutenu par les caresses.


Il y a des arbres dans ma cour comme de hautes syllabes. Je suis cerné de phrases. L’encre du vent laisse tomber des mots en feuilles ou en flocons. L’automne est un calendrier qui se démembre. Les pieds du lundi boitent et les bras du vendredi n’arrivent pas à réveiller leur main. Les arbres qui s’effeuillent se sont couverts d’oiseaux et les pronoms s’incarnent dans la boue du silence. Dans les ombres qui lèvent, ce ne sont pas les mêmes heures qui attendent le jour. Le regard varie selon ce que l’on voit. Quand l’oiseau dort, c’est le ciel qui vole. Quand l’homme rêve, c’est le réel qui dort. Le cœur de l’escalier, c’est la marche qu’on monte.

Le rire entre nos lèvres est comme l’eau qui passe. Il ne fait qu’humecter un immense désert. Les premiers flocons de neige ont le même goût que celui du papillon quand il sort du cocon. Chacun écrit avec son corps sans savoir les mots. Les morts se retournent en s’éloignant pour être sûrs qu’on les suit. Quand les graines refusent d’éclater, on ne voit jamais la main des fleurs ni les branches sourire sous la caresse du vent. Avec l’eau mère du chagrin dans l’argile de joie, je rafistole un arc-en-ciel. Les roses ne questionnent pas leur odeur. Elles attendent simplement une réponse des abeilles.

Il faut se méfier quand une idée devient un acte, un drapeau ou un groupe. J’aime mieux les mots qui traversent les murs que ceux qui cognent à la porte, les mots qui claquent des dents à ceux qui claquent au vent, les mots comme des noyaux qui se souviennent des fleurs. Je cherche une maison qui n’aurait pas de liens, une montagne si légère que les oiseaux la portent. L’inventeur des serrures n’est sûrement pas le même qui inventa la clef. C’est comme les portes, il y a un ébéniste qui fait les portes ouvertes, un autre pour les portes fermées. Celui qui fabrique les berceaux ne fait pas les potences. Il aime trop la vie. Quand les paupières effacent les images, l’œil continue de voir. Je replie dans mes pas la route qui voyage. C’est l’eau qui se repose sous les ponts fatigués. 

J’ai un petit bout de fil accroché aux cordes vocales. Il vient de la pelote primitive, bien avant qu’on commence à parler, d’un couinement d’étoile, d’une poussière de galaxie. Je m’en sers pour attacher les mots ou libérer leur sens. Un pied à gauche, un pied à droite, l’enfant s’efforce de voler bien avant de marcher. Les cailloux sont des montagnes qui sont restées timides. Les ombres qui nous suivent ne franchissent pas les portes. Elles attendent au soleil qu’on vienne les reprendre. Le pied de l’escalier ne monte jamais les marches. L’ampoule éteinte croit encore qu’elle éclaire. Quand une main se ferme jusqu’au sang, le cœur peut éclater à la moindre étincelle. Quand je compte les heures, il en manque toujours une.

Il y a des armoires qui donnent des noms à leurs tiroirs, des manches de chemise qui se voudraient chaussettes, des pieds de céleri qui se cherchent un soulier. L’eau qui coule dans les doigts a la caresse d’un sourire. L’hiver devient velu dans le tronc des arbres. Il rumine dans le sommeil des ours. Le miel peut dormir en paix jusqu’au printemps. Dans le bol des jours la soupe dort en cuillère, la table dort en pain, le sucre en pain doré, l’espoir en pain d’épices. Quand les mots dorment dans les livres, c’est le silence qui les borde. Ce sont de grands enfants qui veulent toujours des contes.
Les mots croisés sont en prison,
les mots doux sur la peau.
Les mots d’ordre se tiennent au garde-à-vous,
les mots d’enfant dans le poème.
Les mots d’esprit sont dans la tête.
Les bons mots sont dans le cœur,
les mots d’auteur entre guillemets.
Les gros mots sont en maudit..
Les mots d’affaire sont en cravate.
Les moments sont dans la montre.
Les monuments sont en béton.
Les jolis mots sont en colliers.
Les noms de fleurs ont des abeilles pour amies.

Avec le fil du temps on se découd comme on se coud. On se recoud, on se secoue. Avec les bras du vent on s’accoude au soleil. Quand on vit dans l’heure qu’il est, on est toujours un peu à l’étroit. Les mots débordent dans la marge. Le couteau n’a pas de langue pour apprendre à parler mais des dents pour couper le pain de la parole. Le vent n’a pas de cou pour y mettre une laisse. La mer n’a pas d’anse pour en faire une tasse mais elle a dans son anse une plage où dormir. Il faut tenir les mots comme un clou pour enfoncer leur sens dans la planche du silence.

Le silence est posé sur une chaise. Il m’attend pour s’habiller. Les mots m’éveillent dans la nuit. Quand je me lève pour écrire, ils sont déjà partis. J’en prends d’autres au hasard et la journée commence bien plus tôt que prévue. J’entends une eau couler entre mes deux oreilles. Les nœuds des planches me regardent écrire. Ils lisent peut-être entre les lignes ce que je n’écris pas.

Dans un voilier d’outardes, on dirait qu’un seul oiseau dirige, un seul oiseau fait de tous les oiseaux. Ils se relaient sans cesse sur le bout du grand V. L’homme n’a pas encore atteint cette solidarité. Il avance en enjambant les cadavres. Ils lui servent de pont pour aller vers la mort. Ceux qui parlent plus fort n’entendent pas les oiseaux. Il y a toujours un poil qui fausse la balance. On finit par avoir un bœuf sur la langue. Leur langue est si pesante qu’elle laisse des ornières sur la peau du silence. D’autres, les plus discrets, marchent sur la route avec des pierres dans les poches pour ne pas s’envoler.

On dirait que le plein soleil accélère le pouls des phrases. Quand il pleut, j’écris plus lentement. Peut-être que les mots doivent sécher avant qu’on les écrive. Un peintre en hiver ne fait qu’ajouter ce qui manque à la neige. Un écrivain n’est qu’un silence qui ne veut pas se taire. Il n’écrit pas les mots, il laisse écrire par eux comme un ruisseau s’enivre au toucher du soleil. Aujourd’hui les mots font boule de neige et roulent sur la page. On dirait des flocons qui s’échappent du rêve. Dans la nuit la plus noire, l’eau voyageuse des mots fait des trous de lumière.


Enfant quand j’étais seul je jouais avec mon ombre comme les arbres du parc. Aujourd’hui, je joue avec les mots. J’allume une bougie dans les paroles éteintes. J’habille de rêve la poupée du réel. Les mots sont comme un ventre chaud que je quitte à regret.
 


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LES PIERRES

Toutes les pierres ont quelque chose à dire. Leur silence sécrète toute l'histoire du monde. J'ai toujours un caillou dans ma poche, un grain de sable dans l’œil. 

Quelque chose relie le minéral au végétal, et même à l'animal. Les fossiles sont des mots, des photos plutôt, des épreuves que le temps développe. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les pierres ne sont pas le fermé, le refus, le reclus, le clos. Des veines les parcourent qui ouvrent sur l'espace. Elles voyagent immobiles de l'infime à l'infini. Dans un seul grain de sable, il y a déjà la plage, le désert, la montagne. La présence d'un cristal réfracte la pensée. Quand un enfant suce un caillou, il goûte aux étoiles. Quand il boit de la neige, c'est la mer qu'il apprend. Quand il mange de la terre, il communique avec les premiers hommes.

On dit tomber comme une pierre en parlant du sommeil. On n'a pas tort. Il y a du rêve dans les pierres. Qui peut croire que les pierres puissent souffrir, que des larmes bleues composent leur géode, que leurs veines figées sont de très vieux sourires? Quand je parle à la roche, je sais qu'elle me répond. Le sol tremble quelque part au fond de mon cerveau. Chaque empreinte digitale est un minuscule sismographe quand notre main touche à la pierre. 

Le plus petit caillou porte en soi tous les autres.

 

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L’ENVERS DES MOTS

La pensée a inventé le temps. La poésie invente l’éternel. Même ses blancs de mémoire laissent des traces d’infini. Ce n’est pas vraiment l’oreille qui entend, c’est le silence qu’elle recèle. La mer sans cesse se refait un visage. Les fleuves qui s’y perdent en dessinent les traits sans renier la source. Certains boivent pour oublier la mort, je me protège du malheur en mangeant une fraise. La fleur en fanant parfume l’horizon.

Après le romantisme de l’automne, ses falbalas, ses trilles, la neige viendra gommer toute la rhétorique. La parole sera à son degré zéro. Les érables déjà calcinent leur été. Faire passer les mots de la tête à la main n’est pas toujours facile. Les couleurs se délavent ou changent de costume. Les images les plus nues arrivent en haillons ou se trompent de peau. Certaines qu’on croyait mortes éclaboussent nos yeux. La tête est trop rigide ou la main trop timide. Elle garde au bout des doigts les souvenirs à vif. Il faut laisser la langue réchauffer les voyelles. Le poids d’une virgule, le dosage d’un son peuvent transformer le sens. Il faut des ouvertures pour entrer dans le texte, de la lumière aussi. Écrire, c’est un peu donner à la page ce qu’elle demande. Il y a parfois des mots qui refusent d’être dits. Chaque objet se tient dans ce qu’il est et ne donne rien d’autre.

Les mots traversent la clôture et reviennent en sculptant des orages d’espoir. Il y a derrière les formes, une garde-robe chargé d’autres formes possibles. La main n’est pas la même selon qu’elle caresse ou presse la gâchette. Ne pas dire quelque chose peut le tuer, le dire aussi. On ne mesure pas l’impact de nos silences ou de nos mots sur la ligne d’horizon. Ce qu’on lit sur une page n’est pas l’envers des mots. L’extrême beauté d’un livre est ce qu’on ne lit pas. Quand j’écris le mot paix les canons tonnent encore mais j’entends un ruisseau dans le ventre du a. Je vois des oiseaux croisant leurs ailes dans le x. La queue du p si finement palpable est un sexe en émoi et le point sur le i un soleil tout tremblant. On n’écrit pas pour la littérature mais l’au-delà du rêve.

La terre qui nous regarde avec ses fleurs que voit-elle en hiver ? Le premier homme l’est-il devenu en pleurant, en rêvant ? Si j’enlevais sa voix dans les mots que j’écris, ils tomberaient en poussière. Entre ma bouche et mes doigts une ligne torturée jaillit, un fil de salive qui se transforme en encre, une ligne de musique sur la portée du monde. La bouche de la mémoire embrasse tant de vie, elle déborde sur les lèvres futures. Je repeins ses paroles dans les yeux de la voix. Les mots imitent les visages, les maquillent ou arrachent les masques. Il y a des mots que je n’os pas dire, ils parleraient trop fort. Je garderai toujours un malaise d’enfant face aux cris des adultes.


L’eau qui nous coule entre les doigts refait ses vagues dans nos têtes. J’avance sans connaître l’avant ramassant les débris d’un ciel qui s’émiette, relevant les odeurs qui ont piqué du nez, pansant et repensant les images blessées. Ce qui nous sépare nous rapproche, nous rassemble, nous ressemble. Il y a un murmure dans nos têtes, le sang des loups, les ailes des oiseaux et même des racines avec leur motte de glaise, quelque chose avec du cœur, avec le ciel, des éclaircies, des aubes, des aubades mais il y manque encore quelque chose de nous. Lorsque mes mains s’activent à remuer la terre, ce sont des mottes de mots, des fleurs rhétorique qui me tachent les mains.

Je voudrais dessiner l’arabesque du cœur, lancer le ballon d’un sourire au milieu des enfants malheureux, faire lever le pain dans les ventres affamés. Je ne suis qu’une poire dans le panier des mots, un caillou dans la mer qui se voudrait une île. Ce qui me reste de vie est la chair brûlée d’une femme dont je lance les cendres en papillotes sonores. La parole peu à peu me creuse un vagin d’homme pour accoucher du sens et apprendre à aimer.


26 octobre 2004 

 

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À L’HÔTEL DES MOTS 

À l’hôtel des mots le ciel habite à chaque étage. Il suffit d’éclairer le bon côté des phrases. L’horizon vient dormir entre les draps du rêve. Le soleil prend ses aises et ouvre les rideaux. Il pousse des chansons dans le cerveau des meubles. Une lettre d’amour arrive à chaque porte. L’enfance court dans les corridors sur les jambes du verbe. Le temps se laisse glisser sur les rampes d’escalier sans prendre l’ascenseur. Il a fuit par sage vers le septième ciel. Il monte ou il descend avec la marée. Les robes dansent au fond des garde-robes et les habits s’enlacent. Les souliers jouent à la marelle et les chapeaux s’envolent sous l’aile des idées. 

À l’hôtel des mots on y croise des fous, des rivières, des cailloux. Une montagne habite dans la chambre 108, celle qui donne sur la mer et lui fait des avances. On y sert des caresses au petit déjeuner, des baisers, des fous rires. La chorale de l’eau fait chanter les tuyaux. Un vieux cheval fourbu fait des rimes d’avoine. Un clown fait des pirouettes entre deux parenthèses. L’abc fait l’école aux fleurs analphabètes pendant que deux voyelles se font l’amour anal.

À l’hôtel des mots la pluie tombe à l’envers. La terre se reflète sur le buvard des nuages. Un arc-en-ciel sur le dos en recueille les fleurs dans son berceau d’enfant. Les tournesols tendent le cou. Leurs yeux noirs pétillent devant tant de chaleur. Le réel s’éveille dans les bras de l’azur. Sa peau devenue douce a besoin de caresses.

À l’hôtel des mots une grammaire dort dans le lit des rivières. Le petit chaperon rouge déguste avec un loup une soupe de rêve. Des sauterelles affolées se déguisent en virgules. Un proverbe sirote un whisky bien tassé au bar des métaphores. Il souffre d’être seul au milieu des images. Il se voudrait poème mais il manque de fleurs, de rhétorique et d’encre.

À l’hôtel des mots des chiens fous sous la table viennent lécher les mains de poèmes inconnus et les pieds de vers boitent sans se soucier des rires. La fable est mise pour le rêve avec sa nappe de mots ponctuée d’orthographe. Il suffit d’une image transformée en musique pour dessiner le monde sur l’œil d’un aveugle, d’un seul son transformé en image pour sculpter l’absolu dans l’oreille d’un sourd.

À l’hôtel des mots les soupentes soupirent en regardant la lune. Tous les pays lointains apportent leurs oiseaux et la forêt galope de miroir en miroir. La langue des révoltes sur les seins de l’espoir fait dresser les mamelons d’une rosée sauvage. L’amour dans chaque langue se traduit en baiser.

À l’hôtel des mots on nous donne le droit d’ouvrir les fenêtres et de planter le rêve au cœur des galaxies.


16 janvier 2005


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Dans un attaché-case

Nous sommes calibrés,
Millimétrés, préfabriqués.
Tout s’achète et se vend,
Les rivières, les consciences,
Les ordures et les gènes.
On croit tenir le monde 
Au bout du bras
On traîne un cimetière 
Dans un attaché-case.
On croit parler aux dieux
On pend la parole sans un fil.

Au lieu de prendre le sentier
Nous choisissons la chaise,
L’écran au lieu du ciel,
La table au lieu du pain,
Nous préférons la peine d’amour 
À la panne d’essence.
Quand un enfant a soif
Nous reprenons du vin
Pour oublier sa voix.

L’Espagne nous ouvre ses guitares
Et nous fermons la porte.
Les Haïtiens débarquent,
Nous les voulons de neige.
Nous armons nos fusils
Au retour des oies blanches.
Nous rejetons l’espoir
Dans la poussière du cœur.
Il n’y a plus de terre promise
Mais des corps à louer.
Les pleins d’essence
Mettent la terre en panne.
Nous vivons à portée de fusil,
De désespoir, de bombes,
De solutions finales.
On ne protège pas le cœur
Dans les abris fiscaux.

Rasés, tatoués, percés,
Même les révoltés
Se laissent tondre.
Au suivant disait Brel.
Nous sommes fichés, numérotés,
Prêts pour les mines
Et les champs de mines.
Tout le contraire du chant.
On troque le sacré
Pour les machines à sous,
Les voitures à dix places
Et les danses à dix piasses.

Quelques pouces d’écran
Nous séparent du vent
Et du fumier de la vie.
Nous parlons derrière des barreaux
Par peur des contagions.
Nous partageons le même pimp,
La même langue sonnante,
La langue des affaires,
La langue du mensonge
Et du papier-monnaie,
Celle qui calcule, qui soupèse,
Celle qui fait main basse
Pour faire monter les prix,
Celle qui sniffe l’espérance
Avec la poudre aux yeux.

Pourtant la neige tombe
Sans souci des banquiers
Ou des huards qui flottent.
Toutes les lignes se croisent
Dans la main du métro.
Une goutte d’encre dans l’eau
Dessine mon pays
Et le chant des oiseaux
Me donne sa parole.

Les buses avec leur tête d’oiseau
Pensent plus loin que nous.
Il faut remplacer le stress
Par la tristesse de Ferré,
La prose par la poésie,
Cette vieille échevelée,
La frime à 400 pages
Par des rimes toutes simples,
Sortir du dictionnaire
Et faire tomber la veste.
J’écris du fond des bois
Comme dans une cathédrale.
Aux banquiers qui festoient
Je préfère les rats
Qui grignotent le temps.

Les fleuves, les oiseaux, 
Les femmes traquées,
Les hommes détraqués
Ne veulent pas mourir.
Il faut ouvrir les stores
Qui cachent la lumière,
Rallumer les idées,
Les rires insaisissables,
Les sables insondables,
L’arôme du matin,
S’éloigner de la mort
En bateau de fortune,
Réveiller les ruisseaux
Et croire aux miracles.

Je ne suis pas né 
En chien de fusil
Du trafic des armes
Ni d’une espèce sonnante,
Des graines d’ordinateur
Ou d’un orgasme médiatique.
Je suis né d’une femme,
Du cœur d’un violoncelle,
D’une rue, d’une ville.
Je suis né de l’argile,
Du silex et du feu,
De la neige et de l’herbe,
Ce rien d’éternité
Qui détraque les rails.


17 février 2005

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BIBLIOGRAPHIE

- pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990
- L'Autre versant, Chemins de plume, 2005
- La nuit des gueux, collectif, La plume libre, 2006
- Photomaton, collectif, En.ligne.Édition, 2006
- Parce que, Chemins de plume, 2007
- Manquablement, Chemins de plume, 2009

- lire Jean-Marie La Frenière sur son blog

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