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Jean-Raoul Fournier est né il y a bien longtemps (personne n'a
jamais su exactement à quelle époque, mais on pense généralement que
c'était du temps de Massalia ...) sur les rives de la bleue
Méditerranée ....
Jean-Raoul a fréquenté (trop longtemps) la Faculté de droit
d'Aix-en-Provence (licence en droit)
Il a passé une année en Angleterre (diplôme de Cambridge)
Il a participé (contre son gré ) à la guerre d'Algérie, séjour qui
lui a permis de se lier d'une très grande amitié avec le peuple
algérien.
- Et il continue - ...
J'ai eu la chance de pouvoir enseigner aux enfants de ce pays, le
plus
merveilleux de mes souvenirs d'Algérie ...
J'ai enseigné le français dans divers établissements secondaires de
l'Ontario, à Toronto notamment.
J'ai exercé les fonctions de conseiller linguistique pendant un certain nombre d'années auprès du gouvernement de l'Ontario (traduction des lois).
J'ai publié trois ouvrages :littérature française, traduction, un
ouvrage sur la forme physique, éditions Québecor à Montréal.
Ai publié des poèmes dans une Anthologie de la poésie française pur
les jeunes écoliers des écoles francophones de l'Ontario, Éditions
Fidès, Montréal.
Ai écrit un certain nombre de manuscrits, non encore publiés : La
Marraine -- Le clochard de la plage --- La Fête foraine --- des
poèmes ...
Ai écrit une dramatique que je propose actuellement à Radio-Canada :
Les Lilas sous la lune ...
Marié à une Québécoise, Mariette, native de Québec - deux enfants,
Vincent (un parfum de Provence et de Mistral dans ce prénom ! ) et
ma chère Sophie , mon Antigone ...
Jean-Raoul FOURNIER
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(nouveau)
Le Vagabond
Il est entré
et a dit : « J'ai faim».
On lui a donné
du pain
et il a regardé ce pain
comme on regarde
un Christ dans les
moments de grand désespoir.
Il a caressé de ses doigts meurtris
et malhabiles
la croûte de ce pain
comme une icône
un jour de procession,
et ses yeux bleus
ont dit merci.
Ses yeux fixaient le pain
si intensément
que l'on crut une seconde
qu'il allait s'évanouir.
Et puis, soudain,
ses mains ont élevé le pain,
très haut dans la lumière
jaune et pâle.
Et ses doigts très lentement
ont déchiré le pain.
Alors a jailli une musique d'orgue,
mi-profane mi-religieuse
projetant sur nous tous
une vérité, une ceritude
et aussi une sorte de confiance
sereine et belle et forte
et lumineuse.
(Les Écureuils, janvier 2008)
(nouveau)
Plante verte.
Café tiède.
Cigares et pipes.
Néon.
Stylo.
Feuille blanche.
Mozart.
Silence.
Pluie.
Bientôt la nuit.
La ville qui se dilue lentement dans le brouillard.
Écureuil crevé dans le caniveau.
Lampe brisée de réverbère.
Le corbillard devant l'église.
Tanks qui roulent quelque part dans la monde.
Miriam.
Port-au-Prince.
Tête bourrée de mots.
Aucun essentiel.
Rêves qui meurent à peine éclos.
Cris, silence, douleur, chants, nuit, projecteur, barbelés, mains qui se
lèvent, yeux qui regardent, gorges qui se gonflent, prêtre qui dit la
messe.
Nécessité absolue de penser à des arbres, à des fleurs, de dire leurs
noms. N'en trouve aucun. Appris ce matin qu'un professeur, père de trois
enfants, a été torturé puis assassiné à Buenos-Aires. Corps retrouvé dans
une poubelle, à demi mangé par les rats. La nausée qui me prend, l'envie
de hurler ma douleur qui est celle de ce monde qui agonise dans le viol,
la torture, le massacre général. A quand la fin du monde, l'apocalypse
promise qui anéantira à jamais cet atroce cauchemar ?
Demain, réunion des traducteurs dans la grande salle. La salle du grand
lustre. Cigarettes, fumée, cafés. -- « Vous prenez de la crème avec votre
café ? -- «Oui, mais pas de sucre» -- La pluie tombe toujours et la nuit
et la brume. Une femme sanglote et s'éloigne de l'église. Une autre la
rejoint et la prend par le bras. --- « C'est terrible, n'est-ce pas , de
perdre sa mère ? Je la connaissais bien, elle était si gentille ! Mais
vous verrez, avec le temps ... Il fait des merveilles, celui-là ...».
Je me penche dans le caniveau et caresse l'écureuil crevé. Je relève sa
tête et regarde ses yeux ouverts et vitreux. Pris d'une violente crise de
larmes. Me sens vidé, seul, désemparé, malade, impuissant. Redevenu
enfant, perdu dans cette ville hostile, dans ce monde dangereux que je ne
peux comprendre.
(Journal d'un traducteur ou Chronique d'un citoyen du
monde, année 1980, extrait) - A paraître au printemps 2008 -
À … elle …
Doux comme le duvet d’une colombe,
Émouvant comme le goéland qui plane dans le bleu du ciel,
Mélodieuse comme l’eau de la fontaine qui chante au soleil,
Musical comme le bruissement du vent dans les épais feuillages des
platanes,
Jolies à l’œil comme les bigarrures de ta robe légère,
Colorés comme ces couchers de soleil que nous contemplions ensemble,
Tendres ô si tendres comme les prunelles de tes yeux,
Parfumé comme l’air du soir qui balayait les oliveraies et les champs de
lavande,
Joyeux comme ton rire qui éclatait soudain dans le silence profond de la
nuit,
Enchanteur comme le chant du rossignol niché dans le vieux mûrier devant
la ferme de tes grands-parents,
Et belle, si belle, étrangement belle comme toi ô TOI qui a émerveillé,
troublé et enivré mon adolescence
Et qui a été foudroyée trop jeune par un éclair trop blanc,
Quarante-six ans plus tard, tu demeures imprégnée dans mon cœur et dans
mon corps,
Dans un amarrage éternel.
(2004)
Le vieil homme et le fleuve
Le vieil homme assis sur le talus regarde couler le fleuve majestueux,
dans l’immense chaleur de midi. Nous sommes en juillet. Le ciel est
uniformément bleu, d’un bleu profond et pur. Les cigales stridulent et
leur chant envahit tout l’espace. Le vieil homme reconnaît à peine le
paysage qu’il a si souvent visité lorsqu’il était enfant, petit garçon
blond qui accompagnait son père à la pêche.
Le Rhône est là devant ses yeux. Le Rhône si large, si puissant, dont les
eaux tumultueuses miroitent au grand soleil d’été. Près de la berge, le
vieil homme reconnaît cet abri que forment d’énormes pierres et qui font
comme une anse, une petite rade dans laquelle l’eau du fleuve, emprisonnée
ou presque paraît presque immobile, à peine mouvante. Plus bas, sur la
droite, il reconnaît le vieux saule pleureur près duquel son père et lui
s’installaient pour pêcher il y a presque un demi-siècle de cela.
Le temps qui coule, coule, coule, comme le fleuve qui s’enfuit devant lui.
Mais le temps seul s’enfuit et non pas l’eau du fleuve qui ne fait que
changer de place et se déplace dans une sorte d’éternité sans cesse
recommencée. Quelle est belle, cette eau qui brille et scintille sous le
ciel de cobalt ! Le vieil homme est très ému et les larmes affleurent dans
ses yeux mais ne se répandent pas sur son visage. Il se revoit petit
enfant près de son père, jetant sa ligne sur la masse liquide et calme, si
calme, figée comme un miroir.
Son père ! Il lui semble le revoir, son éternelle cigarette aux lèvres,
son regard fixant un gros bouchon rouge, guettant avec attention le
moindre frémissement du morceau de liège sur l’eau, prêt à tirer d’un
geste leste sa ligne et à sortir de la nappe liquide un poisson frétillant
aux écailles nacrées.
Les heures s’écoulent, paisibles, tranquilles, calmes, au milieu de ce
site si beau : au-dessus de nous, la masse bleue du ciel, sur notre
gauche, une cathédrale de verdure, un long rideau de peupliers et de
saules argentés dont le feuillage bruisse doucement sous la brise légère;
devant l’homme, cette sorte de bassin contenant une eau tranquille,
maîtrisée, à la surface lisse et comme veloutée et à sa droite, le fleuve
géant, cette extraordinaire force et puissance liquide qui semble
s’étendre à l’infinie et dont on peut penser qu’elle ne prendra jamais fin
!
Le Rhône ! Véritable force de la nature qui combine beauté extrême et
force colossale, poésie déchaînée et calme tranquille selon comme on le
regarde et selon aussi l’éclairage que nous donne l’heure du jour et la
lumière du moment …
Le vieil homme assis sur une grosse pierre revit ces heures de sa prime
jeunesse les yeux tantôt ouverts et tantôt fermés. O temps qui passe
inexorablement, qu’as-tu fait de ma jeunesse et de tous ces êtres que
j’aimais tant ! Ils sont tous partis ou presque et ceux qui restent vivent
leurs derniers jours ici-bas ! Les paysages ont changé et seuls quelques
indices nous permettent de les ressusciter et de les reproduire dans leur
état originel. Que reste-t-il donc de ce lieu enchanteur où je suis venu
pêcher avec mon père ? Le petit chemin de terre bordé d’aubépines et de
jolis mûriers a disparu. Le rideau de trembles et de saules n’est plus. Le
rectangle d’eau tranquille a disparu aussi et l’onde calme d’hier a
rejoint le fleuve impétueux . L’immense saule pleureur à côté duquel mon
père et moi étions installés et pêchions n’est plus là !
Le ciel n’est plus le même.
La terre n’est plus la même.
L’eau n’est plus la même.
L’air n’est plus le même.
La chaleur n’est plus la même.
La lumière n’est plus la même.
Les horizons ne sont plus les mêmes.
Les parfums que nous respirions, mélange de thym, de lavande et de sauge,
ne sont plus les mêmes !
Mais le fleuve, lui, continue de couler aussi puissant et massif qu’alors,
sauf qu’il n’est plus le même lui non plus, quelque chose a changé dans
son coup d’œil, sa couleur, son mouvement, ses tourbillons, ses reflets,
son allure et que je ne saurais vraiment définir.
Le Rhône est toujours là, mais ce n’est plus vraiment le même !
Pareillement l’aire devant nos fermes au-dessus de laquelle ne vole plus
la même paille, la paille dont je ne parviens pas à retrouver la légèreté,
la finesse et l’or pur que je voyais en elle lorsque j’étais gamin. Le
temps a fait son œuvre. Les nuits, les pluies, les orages, le vent, les
morsures du froid, et celles de l’été ont en quelque sorte oxydé la terre,
les pierres et les feuillages et meurtri et défait ces sites enchanteurs
et enchantés. Et l’homme a fait le reste : chemins de campagne goudronnés,
asphaltés, bitumés, balisés et fleurs arrachées, fleurs que l’on
accrochait alors sur les brunes ou blondes chevelures des filles, fleurs
que l’on tenait à la main et que l’on piquait dans le corsage de la jeune
fille aimée … cailloux blancs ou gris enlevés et passés à la moulinette du
concasseur ; eaux détournées, maîtrisées, captées, violentées,
domestiquées, canalisées; nature assassinée, arbres centenaires
guillotinés et dont la sève sanglante s’est répandue sur la mousse et les
fougères de nos forêts et de nos clairières; buissons de chèvrefeuilles et
d’aubépines en fleurs, amandiers accrochés au vieux mur de pierre écrasés,
piétinés, nivelés …
O nature de ma jeunesse ! Au nom de quelle civilisation nouvelle, au nom
de quel modernisme sans nom, t’a-t-on sacrifiée ainsi sur l’autel des
ambitions financières ? Le vieil homme ferme les yeux et revoit le décor
de son enfance; il revoit son père allumer une autre cigarette, et il
revoit aussi ce moment à midi où tous les deux, un peu à l’écart, bien à
l’ombre du vieux saule, mangeaient l’omelette de tomates parfumée d’ail
que la douce maman avait préparée pour eux ! Si délicieuse, si parfumée,
si onctueuse, si … il y avait aussi les aubergines frites, les
extraordinaires aubergines que le vieil homme aimait tant quand il avait
dix ans ! La maman les faisait si bien de ses doigts de reine et de fée du
logis ! Et puis la tablette de chocolat qui avait un si bon goût de cacao,
et le gruyère enveloppé dans le papier métallique et ruisselant d’huile …
et les olives, et les gâteaux secs et la bouteille de café froid sucré …
et la chaleur, et l’eau immobile devant nous, et le ciel, l’immense ciel à
perte de vue au-dessus de nos têtes, et la brise douce, chaude et
parfumée, et toute cette verdure autour de nous baignant dans l’eau du
fleuve, et le grand calme de midi seulement troublé parfois par le passage
d’une péniche là-bas, au beau milieu du fleuve, une péniche chargée de
rêves et qui s’en va vers la mer, vers des îles peut-être …
Parfois on pouvait apercevoir sur le pont du bateau, en train d’étendre du
linge sur un fil de fer une jeune et jolie jeune femme au corps très
bronzé … heureux chalands épris de liberté !
Le vieil homme continue de rêver au bord de l’eau …
Mais tout cela c’était hier, c’était un autre temps, c’était une autre
époque, un autre monde, c’était le temps de sa jeunesse, une jeunesse qui
lentement s’en était allée tout comme l’eau du fleuve … ce monde-là fait
partie des souvenirs, des souvenirs enfuis dans le fatras du temps, de ce
temps qui passe et qui ne revient plus …
Illusions envolées, rêves anéantis ou non réalisés, espoirs jamais
atteints, la passante, la belle et troublante passante d’un soir seulement
croisée et à jamais disparue, aujourd’hui vieillie, morte peut-être ? Le
vent souffle plus fort et fraîchit un peu, quelques nuages sombres font
leur apparition dans le ciel, il est temps de rentrer.
Le vieil homme se lève un peu péniblement et regarde une dernière fois ce
coin de son enfance, de sa prime jeunesse et soudain il s’aperçoit qu’il
pleure, que de grosses larmes coulent lentement sur ses joues. Et il lui
semble, l’espace d’une seconde, revoir son père au bord de l’eau et
lui-même, le bambin blond à ses côtés et le regardant … le vieil homme les
regarde tous deux intensément, aveuglé par les larmes et les grosses
gouttes de pluie qui s’abattent sur lui. L’espace d’une seconde, d’une
toute petite seconde, le vieil homme a revu son enfance, son Rhône, ce
merveilleux décor de sa jeunesse … il se baisse pour cueillir un œillet
sauvage et lentement, très lentement, presque heureux maintenant, il
marche sous la pluie délicieusement tiède …
(Les Écureuils, novembre 1997)
Amants en colère
à toi
à moi
on se heurte
on se pique
on se détruit
tous les jours
un peu plus
à toi
à moi
on se mutile
on se cogne
on se rogne
nos illusions
et nos mystères
tous les jours
un peu plus
à toi
à moi
on s'énerve
on se brùle
on se taillade
le coeur
tous les jours
un peu plus
à toi
à moi
bien lacérés
bien meurtris
bien transpercés
on s'éloigne
et on meurt
tous les jours
un peu plus
les lampes
de notre lucernaire d'amour
se sont éteintes
à jamais
sans espoir
de résurrection
vers la lucidité.
(1978)
Sur la palissade de l'ennui
j'ai glissé
et personne n'est venu me ramasser
la foule s'assemble
j'entends quelqu'un crier
«regardez cet homme là-bas vautré sur le caillou
et qui s'ennuie ! »
il a glissé dit un badaud
tant pis pour lui crie son voisin
pourquoi regardait-il le soleil ?
demande un troisième
le soleil brûle les yeux
et donne le vertige
ce doit être un papillon
dit un gamin aveugle
à ces mots je me suis envolé
vers une autre palissade ...
adieu populace, garde ton ennui !
(Londres, 1969)
Rose rouge
Rose pourpre
Qui se cueille
Qui se donne
Qui se fane
Rose rouge
Rose pourpre
Qui se tend
Qui se pose
Qui décore
Rose rouge
Rose pourpre
Qui se caresse
Qui éblouit
Qui se donne
Rose rouge
Rose pourpre
Qui frémit
Quelque part
Très loin
Sur du blanc
Rose rouge
Qui illumine
Une bouche
Jeune et fraîche
Rose rouge
Qui croit
Qui espère
Et qui vit
Et qui meurt
Dans le pourpre
D’un soleil.
(1976)
À ma mère
J'ai regardé, ébloui,
l'eau de la fontaine
danser et chanter
dans le soleil.
J'ai regardé la mousse
sur la pierre antique
et j'ai trempé ma main
dans l'eau glacée
et pure.
Et dans ce prisme de couleurs
et la monotone complainte
de l'eau,
j'ai attendu longtemps,
un brin d'aubépines en fleur
à la main,
le moment
de ton retour.
(1978)
À toi
Àmoi
On se heurte
On se pique
On se détruit
Tous les jours
Un peu plus.
À toi
À moi
On se mutile
On se cogne
On se rogne
Nos illusions
Et nos mystères
Tous les jours
Un peu plus.
À toi
À moi
On s’énerve
On se brûle
On se taillade
Le cœur
Tous les jours
Un peu plus.
À toi
À moi
Bien lacérés
Bien meurtris
Bien transpercés
On s’éloigne
Et on meurt
Tous les jours
Un peu plus.
Les lampes
De notre lucernaire d’amour
Se sont éteintes
À jamais.
Sans espoir
De résurrection
Vers la lucidité.
(1978)
Un matin
En allant au travail
Je me suis trompé
De route
Et je me suis perdu
Quelque part dans la ville
Je me suis perdu
Dans tes bras
Amarré à ton corps
Toi
La Circé urbaine
Je me suis perdu
Et je n’ai jamais
Cherché
À retrouver
Mon chemin.
(1979)
Noir ...
Mes rêves se font sur du noir.
Je danse dans le noir
ce tango langoureux
et un peu triste.
Je célèbre le noir
en regardant la nuit,
en caressant ce chat
à la robe de suie,
c'est dehors que je suis
sur le coup de minuit
tout seul dans la nuit noire.
Oui, offrez-moi des fleurs
mais des orchidées noires
et de beaux souvenirs
de deuil, des contes noirs.
Je m'habille de noir
et mes idées sont noires,
mes nuits rarement blanches.
C'est la nuit, la chaleur,
c'est le blues
oui, c'est Porgy and Bess
qui dansent dans la rue,
et c'est toi mon amour
à la peau de goudron
qui me tiens dans tes bras
et me fais oublier
dans le noir.
(1979)
Été ...
Odeur de paille nue et d'éteule au soleil,
ébrouement de la bête qui mange dans l'étable,
ombre touchant la lumière quand midi fait son miel,
vieux sac décousu pour servir de rideau,
chien qui sommeille sur le seuil de la grange.
(Avignon, 1979)
Le jeune homme rêve devant l'aire
dans la nuit chaude de l'été
où se font entendre une chouette
et la chanson du grillon brun
sous les étoiles solitaires.
(Avignon, 1979)
L'odeur du pré et du jardin,
la lumière qui joue dans l'eau
et la musique du matin
dans l'aurore naissante,
tout cela dure peu.
(Provence, 1980)
Il n'y a qu'un ciel et c'est celui qui se nourrit de la présence
royale du soleil, celui que nous regardons, certains matins ou
certains soirs, au moment d'une quête, humbles, appréhensifs, comme
allant au-devant d'une vérité qui changera, peut-être, le cours de
notre vie. Désapprendre le ciel, c'est désapprendre l'amour.
(1983)
Cette fleur dans le bleu
De mes rêves
Vogue doucement
À la dérive
De mes actes.
La trahison n’est jamais loin
Et nous le savons bien.
Les exils ne sont même plus doux
Au cœur de l’opprimé.
De ma cellule de verre
Je regarde la monotone
Et cruelle pluie
Tomber.
Existent des jours
Existent des heures
Existent des fractions de temps
À l’infini
Où j’aimerais ne connaître
Que le sable, la mer,
Le ciel et les étoiles,
Car ceux-là sont de la bonne espèce
Et, en fin de compte,
Pas trop compliqués.
Existent des grèves où
J’aimerais marcher.
Les enfants qui vont à l’école
Ne sont pas des enfants heureux
Et on ne peut pas les blâmer
D’être ainsi,
Car enfin, pourquoi seraient-ils heureux
Ces enfants
À la pensée d’être
Enfermés, prisonniers, cloîtrés
Entre quatre murs
Du matin au soir
Et contraints d’écouter
Des choses qui ne sont pas vraies
Et qui ne leur serviront jamais à rien,
Des choses fausses et archifausses
Comme : il faut s’aider les uns les autres,
Rien ne sert de courir il faut partir à point
Il faut aimer sa patrie, il faut étudier
Toute sa vie, seuls les gens sérieux réussissent
Et autres sornettes du même genre.
Les enfants qui vont à l’école
Ne sont pas des enfants heureux
Car ils savent bien
Ces enfants, que le bonheur
N’est pas dans la salle de classe,
Que la vérité ne sort pas
De la bouche du maître,
Le bonheur, le malheur, la vérité
Bonne ou mauvaise
C’est la vie
Et que la vie
C’est dehors qu’elle se trouve,
Quelque part
Dans l’immensité de la ville,
Hostile, dangereuse, capricieuse
Et attachante
Comme la vie.
Regrets dans un parc solitaire
Comment aurais-je pu deviner
que vous alliez me quitter ?
Comment aurais-je pu penser
que vous alliez vous en aller ?
Votre départ n'était pas de saison
pourquoi partir ainsi sans raison ?
Les aubépines étaient encore en fleur
vous me laissez tout à mes pleurs.
Allée de chèvrefeuille dans le parc
vide et solitaire et dont les arbres épars
ressemblent à des statues défaites.
Est-ce fini ? Est-ce la fin des fêtes ?
Je regarde pensivement le rideau de cyprès
dont le vert sombre me plisse un peu le coeur.
Est-il possible que tout soit dit, vous hier si près
de moi au milieu de ce parc, de cette vie sans heurt ?
Vous êtes entrée seule dans ce jardin immense.
Vous m'avez oublié, cruelle, mais moi je pense
à ces promenades que nous fîmes main dans la main
au milieu de la sauge, des lys, du romarin.
Mais si jamais la tristesse un jour vous envahit,
vous mordille le coeur, vous chagrine l'esprit,
vous savez, chère dame, que près d'une fontaine
vous attend un ami, un ami qui s'ennuie et égrène
des vers d'un autre temps, des vers d'une autre veine.
Je serai à côté de cette statue que vous aimiez tant
et que vous regardiez en prenant votre temps.
Elle représentait Cupidon en colère, trompé, malade et irrité
n'ayant plus de curare pour y tremper ses flèches acérées ...
Je vous promets, belle étrangère, dès votre entrée au portail,
de viser un peu mieux, juste au-dessous de l'éventail
que vous tenez si bien et avec quelle grâce, avec quel air boudeur !
et de vous décocher, madame, une flèche en plein coeur ...
Ce regard que tu m’offres
Cette main que tu tends
Au milieu de la neige
Et par-delà le temps
Ces lèvres un peu pâles
Qui ébauchent un sourire
Et moi qui te regarde
Comme paralysé
Devant tant de blancheur
L’incroyable beauté
De la fille
Dans ce matin glacé
D’un dimanche en janvier.
(1998)
Il y a de ces moments
dans la vie
où il fait bon
être en vie
regarder le ciel
la surface de l'eau
les horizons sans fin
les frondaisons
dans le soleil couchant
de ces moments
où l'on se dit
que c'est bon d'être là
près de lui près d'elle
près de toi
au milieu de ces prés
de ces vignes de ces champs
dans le soleil levant
voir le mouvement rapide
de la truite dans l'eau glacée
au milieu des algues
et des fleurs parfumées
humer le goût de l'air presque sucré
regarder les couleurs entendre
la musique du vent écouter le silence
de l'été qui s'abat et qui bruisse
dans le feuillage des trembles
des cyprès et des peupliers
l'eau qui chante dans les fontaines
moussues
et heureuse la libellule bleue danse
à côté de la guêpe à la robe d'or
et le clocher de la vieille église
qui sonne l'angélus
dans la chaleur de midi
il y a de ces moments dans la vie
où il fait bon être en vie ...
(1999)
Le cygne
Le grand cygne
Élégant, peu commun,
Un peu snob, très altier
Et cocasse
Le bon cygne
De l’étang
Le cygne des temps
Trop modernes
Le cygne innocent,
Imprudent, insouciant,
Qui lance un dernier chant,
Le cygne vulnérable
Le cygne abordable
Qui fait signe
À ces gens
À tous ces gens
Qui le regardent
Et qui ne comprennent
Rien.
Le soleil de feu ou de terre
À force de rayons diagonaux
Ébranle la pensée
Et déconcerte l’esprit
Les joncs du marais
Figés dans la glace
Sont autant de lances
Fichées dans mon cœur
Ce nuage en forme de dinosaure
Est visiblement à la recherche d’un volcan
Mais ce volcan n’a plus d’âme
Réfléchissant seulement
Les lumières d’autres planètes
La maison du pasteur
S’est écroulée cette nuit
Et une croyance de plus a disparu
Sur cette digue fissurée
J’attends avec complaisance et ironie
La renaissance d’un soleil.
Miriam !
Ô ma Miriam de Port-au-Prince
Toi qui cours sur la plage
Tendant les bras au ciel
Vers ce soleil de feu
Rapace insatiable
Qui dévore vos peaux
Et fait bouillir la mer
Toi la brune fillette
Couverte de haillons
Tu cours sur cette plage
Incroyablement seule,
La mer, le ciel, le sable
Et tous les coquillages
Qui bruissent sous tes pieds
Et puis des fleurs géantes
Qui poussent près de là
Aux corolles voraces
Et parsemées de sang.
Ô Miriam, ma Miriam
Frêle enfant de ces tropiques morts
Tu vis la tragédie
D’un peuple d’opprimés.
Pointe de glace
Qui tombe du ciel
Et neige blanche ou noire
Qui couvre les montagnes,
Pylônes qui égorgent la terre
Et chemin jeté là peut-être
Par hasard
Pour le voyageur attardé,
Voyageur trouvé ou retrouvé
Voyageur perdu qui ne trouve
Pas la vérité
De la vie,
Qui ne comprend pas,
Qui ne comprend plus
La vie et qui cherche
Quelque chose appelé bonheur
Et qui trouve misère,
Désespoir et humiliation.
Et ce suicidé là-bas
Sur ce fleuve,
Où va t-il
Dites-moi ?
Je ne pense pas que les défaites, chez l’homme, représentent un côté
négatif, je veux dire, je ne pense pas que les défaites
affaiblissent l’homme.
Ce qui l’affaiblit, à mon avis, c’est la conviction que l’on puisse
vivre de la défaite. Car l ’homme ne doit pas aspirer à la grandeur
matérielle mais bien plutôt à la grandeur morale. La puissance est
fugace, transitoire.
La sagesse est éternelle. Ne nous posons jamais la question : « mes
soldats sont-ils plus valeureux que mes ennemis ? », ou bien, « mes
lances et mes boucliers sont-ils mieux trempés que ceux de
l’adversaire ? », mais demandons-nous plutôt s’il n’est pas possible
de gagner l’amitié de ces hommes en face de nous.
Ne vivons pas pour un drapeau, une sonnerie de clairon, un défilé ou
pour un général. Vivons pour un Rembrandt, un César Franck, un
Mozart ou un Alain-Fournier.
À la rigueur, même, vivons pour une belle nuit, un coucher de
soleil, un bateau qui quitte le port au petit matin et se dirige
vers de nouveaux embruns, de nouvelles îles.
Vivons enfin pour que partout, la vérité et la justice aient une
chance de triompher.
Une odeur de muguet
Est entrée l’autre jour
Pendant que j’écrivais,
J’écrivais des bêtises
Un simple gribouillage
Pour camoufler un peu
Le trop sombre éclairage
De mon cœur.
Il était encore tôt
Et le soleil levant
Saupoudrait de carmin
Le mur de la chambrette.
Je m’arrête d’écrire
Et regarde le ciel.
Je me suis retrouvé
Quelques instants après
Au bord d’un doux ruisseau
Tout près d’un pont moussu
À l’orée d’un bois frais
Où vous êtes venue jadis
M’offrir quelques brins de muguet,
Cette fragrance retrouvée
L’espace d’un instant
Dans ce matin de mai.
Village …
Il existe un village
Quelque part au soleil
Au soleil chaud et lourd
Dans un lointain Midi
Qui vit très doucement
Dans le chant des cigales.
Il existe un clocher
Qui se mélange au ciel
Au ciel d’un bleu limpide
Et qui boit la campagne
Qui s’étend tout autour
Un beau clocher de pierre
De pierre lézardée.
Il existe un hospice
Tout près d’un frais canal
Avec un grand jardin
Rempli de belles fleurs
Où l’on peut voir des vieux
Assis sur des bancs verts
Qui parlent doucement
En attendant la mort.
Il existe des arbres
De grands arbres feuillus
Qui caressent les murs
De remparts très anciens
Dans le doux bruissement
Des caresses du vent
La volière inlassable
Enchante nos oreilles
Il existe des arbres
Où se mêle le vent.
Existe une rivière
Aux eaux claires et froides
Qui coule lentement
À travers le village
De petits ponts de fer
L’enjambent quelquefois
D’où l’on peut voir traîner
Dans la nappe émeraude
De longues lianes vertes
Qui s’agitent au courant.
Existent des enfants
Des garçons et des filles
Qui jouent sur la placette
Tout près de la vieille mairie
De beaux regards d’enfants
Émerveillés de vivre
Ces heures merveilleuses
Ces heures de l’enfance.
Existent des fontaines
Qui chantent au soleil
Au soleil de midi
Qui anéantit tout
Et sur les gouttelettes
Suspendues dans l’air chaud
L’abeille gainée d’or
Bourdonne enivrée.
Pas très loin du village
Existe un vieux mûrier
À côté d’un étang
Où tu venais me voir
Lorsque j’avais quinze ans.
L’été romain …
Comment pourrais-je t’oublier,
Toi que j’ai connue dans un passé
Qui se perd, lentement, dans la nuit de mes songes ?
Un passé qui nous ramène à une jeunesse qui s’estompe
Chaque jour un peu plus.
Les étés ont toujours un goût de miel.
Mais cet été-là fut pour moi le plus beau et
Le plus doux de tous.
Je te regardais souvent sans que
Tu t’en aperçoives. Je me souviens
De tes traits de jeune femme au front lisse et brun.
De tes gestes à la fois assurés et lents.
De tes accès de rire et de tes longues
Plages de silence profond.
Je posais parfois mon regard sur toi et
Il arrivait alors que mes yeux rencontrassent
Les tiens.
Tes yeux ! Ils étaient souvent noirs et sombres
Comme ces ciels immobiles et menaçants
Qui annoncent l’imminence d’un violent
Orage.
O l’été sublime que j’ai passé
A tes côtés alors que l’armée romaine
s’apprêtait à partir vers des contrées
lointaines afin de mater une rébellion
croissante et pouvant s’avérer
dangereuse pour la sécurité de la République.
César, inquiet à Rome, avait décidé
De punir Carthage. Jeune
Centurion ambitieux et avide de gloire, je devais
Rejoindre bientôt l’armée d’Antoine.
Il me restait toutefois quelques
Temps de liberté et ces journées
D’oisiveté, j’avais décidé de les
Passer à tes côtés dans la magnificence
D’un été dont les feux paraissaient ne jamais vouloir
S’éteindre. La douceur extrême de
L’air, tous les parfums qu’il exhalait,
Le bouillonnement de la lumière au
Milieu des oliviers, des pins et des
Sycomores, la pureté sans tache du
Ciel, tout cela me faisait oublier
Qu’une guerre m’attendait et que
Je verrais le sang gicler à flots de
Chairs abruptement déchirées par les lames
Acérées de lourdes et brillantes épées …
Oui, pour moi, ces paysages de
Guerre étaient loin. Je dois avouer
Que je n’y pensais pas, que je
N’y pensais guère. Tout ce qui
Comptait alors pour moi était
Uniquement ta présence à mes côtés,
Ton regard un peu moqueur, ton rire un peu saccadé,
Tes gestes tantôt lents, tantôt rapides,
Ton déhanchement à peine marqué
De panthère aux aguets,
Ta démarche accélérée et coulante.
Tout ce qui importait alors au jeune homme
De vingt ans que j’étais, c’était
Ta présence quotidienne près de moi.
Elle me faisait oublier le poids du
Temps qui pesait sur mes épaules
De jeune soldat romain. Nous marchions parfois
Côte à côte sur un sentier de terre et de
Cailloux, au bord d’oliviers d’où s’élevait
Le chant monotone et lancinant
De milliers de cigales. Je me souviens
Qu’une fois, dans la fournaise de midi,
Alors que fatigués et brûlés par le soleil, nous goutions un peu de
fraîcheur
A l’ombre d’un immense chêne, tes mains ont soudain
Saisi mon visage et tu as
Vite posé tes lèvres sur les miennes.
Ce rapide moment d’abandon ne se
Reproduisit jamais plus.
Mais, ô bonheur ! J’avais, l’espace
D’une infime fraction de temps,
Goûté le sel grisant et pénétrant
De ta bouche. Ce
Goût d’écume de mer ne me
Quitta que beaucoup plus tard.
Que de fois alors,
Pendant le temps trop court que durèrent ces
Journées de bonheur, j’eusse aimé
Te tenir serrée contre moi et te dire
Que je t’aimais !
Mais ton père, Consul vieillissant et vénéré à Rome,
Avait déjà choisi pour toi un officier
De haut rang qui servait dans la
Glorieuse armée de Claude
Et que tu ne connaissais que de nom.
Je limitais donc ma folie à ma seule
Présence auprès de toi, à nos longues
Conversations, à nos promenades et parfois à des lectures
A voix haute de poètes lyriques.
Et tous les soirs, à l’heure où le
Grand disque orange plongeait lentement
Derrière les collines bleutées de Rome,
Je te quittais près des orangers et des
Citronniers qui ornaient et embaumaient
Le devant de votre somptueuse et claire villa …
Mon cœur, au moment de te quitter, battait
Plus fort et tout mon être était
Envahi et pénétré d’une douce et
Etrange langueur …
Quelques jours plus tard je partis
Pour Carthage rejoindre les légions …
- Les Ecureuils, mars 2006 -
©
Jean-Raoul
FOURNIER
«À peine inimitable»
de Jean FOURNIER
aux Éditions Publibook
14, rue des Volontaires
75015 PARIS,
FRANCE 192 pages
EAN : 9782748338133 Prix:
Version papier : 18.99 €
Version PDF : 10 €
Pour commander, «à peine
inimitable» adressez-vous à
amandine@publibook.com
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