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En abordant l’an deux mille
Essai de mosaïque historique
Première mosaïque
Tandis qu’à Cîteaux
Un nouvel ordre du monde
Se bâtit
Dans l’immobilité silencieuse
Des cierges tremblants,
Sur le parvis des églises
Les filles s’envolent au son
Des violes,
Alors que des châtelaines
Assises à leurs
Fenêtres à colonnes
Composent des lais,
Sur un jaune parchemin,
Où il n’est question que d’amour
Et de preux chevaliers.
Courbés sur la tonsure des moines,
Des anges transparents et gais,
Dispensent des visions
Dans le narthex des abbatiales.
Sous les voûtes de ses pensées,
Suger, abbé de Saint Denis,
Bâtit
De blancs monastères gothiques
Qui couvrent les épaules de la terre
Comme l’étole blanche son épaule
De prêtre.
( Frédérique Barberousse empereur
De la Germanie sauvage !
Ah ! tu voulais prendre Koniah
Et te baigner dans le Sélef ;
Tu voulais, avec Richard Cœur de lion,
Terrasser le curieux Saladin
Enturbanné, preux et rusé,
Tu voulais restaurer
L’empire de Rome
Et planter
Et l’épée et la croix
Dans le nombril de Jérusalem,
Dans l’enclume des siècles.
Dors maintenant sous ton gisant
De terre,
Tandis que ton compagnon d’Angleterre
Se fait tailler dans le roc
De Fontevrault
Une image de pierre
Moins belle que ton mystère.)
Deuxième mosaïque
Chocs, fer, sang,
Byzance est prise
Par les croisés
Et brûle des nuits durant contre le ciel
Parsemé d’étoiles cruelles et froides.
Troisième mosaïque
Cent chevaliers verront
La Horde d’or, 1241
Toute Mongole,
Avancer au pas de petits
Chevaux nerveux
Sur les rives paisibles
Du Don.
Puis jusqu’à la Moscova.
Mais cela ne suffira pas
Et Kiev tombera
De tout son long
Dans le sang de l’histoire. 1226
Quatrième mosaïque
Saint François d’Assise,
Petit cierge tenu par les doigts des siècles,
Sourcils en fenêtres romanes,
Mains jointes en ogive gothique,
Rosace de l’iris illimitée,
Flûtiau de Dieu,
Pastoureau du rien,
Chantre du tout !
Cinquième mosaïque
L’ange au sourire,
A l’angle de la cathédrale,
Rince la poussière des humains.
Sixième mosaïque
Il y avait cent chevaliers
Sur la plaine de Rovant
Où se dresse la motte de Varmont.
Septième mosaïque
Le soleil a poncé la terre des Fatimides et
Leif Erikson, vogue sur des mers arides
A la recherche de continents nouveaux.
Il songe à ces rois Capet
Qui portent la couronne
Sur le haut de leur front
Et à ces rois là,
Silencieusement dressés, sur la façade
Des églises de France,
Dans leur linge de pierre.
Groenland, pays de la couronne,
Ceinturé de créneaux de glace
Qui craquent et se cognent
Comme des béliers au temps des amours !
Huitième mosaïque
Saint roi Louis à l’esprit de pauvreté,
Chevaleresque tapisserie
Sur le mur des croisades, 1270 !
Et toi, grand Mongole,
Enterré avec tes guerriers,
Debout
Dans la mort qui est ta gloire suprême !
Méditation
Il y a un nombre infini d’années,
Vous aviez de la salive sur la langue,
Vous sentiez le cuir de la vie
Effleurer vos doigts,
La crinière des chevaux et les lèvres des femmes.
Maintenant, vous voilà morts
Et l’histoire vous écrit.
Les mésanges pépient encore
Aujourd’hui comme hier.
Leur patois n’a point changé
Mais nous, nous ne vous comprenons plus.
Neuvième mosaïque
Hitler et ses troupes
Battent le pavé des villes.
Monologue
Drôles de chevaliers
Qui veulent restaurer un empire
En n’étant que des voyous…
Quel est donc leur code d’honneur,
Leur code de chevalerie ?
Les hommes du vingtième siècle
Pourrissent sur la terre...
Leurs villes sentent le pétrole,
Et leurs âmes sont de fer !
Dixième mosaïque
Je chante la science
De Ramon Llule
Qui songeait en catalan,
Écrivait en hébreu,
Et psalmodiait en latin.
Le moyen âge est une portée
En ut
Sur laquelle composent
D’admirables docteurs.
Onzième mosaïque
Pour Marco Polo le monde
Est une voile
Que gonfle le vent du rêve,
Et les navires des marchands
De son temps cherchaient
Encore le paradis
Du prêtre Jean.
Oui, le monde est neuf !
Douzième mosaïque
Armstrong et Aldrin ont posé le pied
Sur le sol poussiéreux
De la Tranquillité
Après 102 h 45’42’’
De vol. Collins veille.
Treizième mosaïque
Dante, Béatrice.
Avec une plume d’oiseau le poète
S’élève à son amante.
Il faut traverser l’Enfer
Pour voir le Soleil.
Quatorzième mosaïque
Guerre de Cent Ans,
Une ceinture de morts
Autour des reins,
Défriche les cités.
Cris, incendies,
Haches crachent
Des âmes
Hors des corps.
Des rois maudits,
Comme des astres pâles,
Des reines pleines
De morgue,
Regardent dans la nuit
Des peuples.
Quinzième mosaïque
Un alchimiste ausculte
Les entrailles de la matière
Dans son antre sombre
Et cherche l’or du nombre
Dans la pierre philosophale
Qui roule dans les grimoires
Au fur et à mesure qu’il tourne
Les pages rondes comme
Des tuiles blanches.
Seizième mosaïque
Giotto est seul.
Michel-Ange est seul.
Raphaël est seul.
L’homme est seul.
Dix-septième mosaïque
Un Pape après l’autre
Sur le trône
De Rome.
Leurs robes rouges
Frôlent les dalles de marbre,
Rouges
Comme les pinceaux de leurs peintres,
Comme les lances de leurs gardes,
Comme les gosiers des pauvres
Blottis dans leur misère,
Comme le sang des prêtres,
Comme le sang des martyrs,
Comme le sang du Christ,
Amer et doux,
Coléreux et paisible,
Humain et divin.
Dix-huitième mosaïque
Byzance est tombée en 1453 !
Dix-neuvième mosaïque
La plus haute flèche médiévale
Indique le ciel de son index
De pierre :
Strasbourg, moyen âge.
Dans les venelles sombres et humides,
Comme des bandes de rats,
Des cabaretiers et des charrons,
Des laboureurs et des équarrisseurs
Surgissent sur les places des villes
Et vocifèrent contre le Juif.
La peste est dans les âmes,
La peste est dans les corps,
Le feu est sur la terre,
Le feu est sous les pieds,
Les sorciers se damnent
A la lumière des putains
Et le corps écume comme une lame
Sur le récif des nuits.
Méditation
Mille ans ont passé.
Redoutable et sauvage fut chaque minute,
Prisonnière du sablier des saisons.
Chaque minute, chaque heure, chaque jour
Chaque mois, chaque année, chaque siècle
A ruisselé dans la boue de l’histoire.
Les empereurs n’ont plus de couronne,
Les rois n’ont plus de trône,
La démocratie règne.
Vingtième mosaïque
Dans le crâne de Colomb,
Ovale comme un globe,
S’est forgée une Inde nouvelle
Pleine d’or et de dieux,
Et de chants indiens larges et vieux,
Sombres et taciturnes
Qui résonnent sous le pagne des forêts.
La panthère de velours
Se repose derrière ses yeux de verre.
Vingt et unième mosaïque
Dieu contre Dieu,
Protestants contre catholiques !
Les entrailles de la Bible
Pendent comme une vigne rose,
Visqueuse,
Sur l’écorce de la croix. 1554
Toute religion n’est-elle pas bonne
Dans sa pauvreté primitive ?
Le prince huguenot réclame un collier en or,
Le prince catholique demande un château fort.
La guerre est déclarée.
On prie de chaque côté.
Les biens sont le motif,
La religion le prétexte.
Où l’étincelle.
Les doublons sont les hosties de la haine.
Vingt-deuxième mosaïque
S A R A J E VO !
Méditation
L’histoire a une unité parce que les hommes
Naissent, s’éduquent et meurent.
Ils bâtissent leurs valeurs sur celles de leurs ancêtres,
Et les valeurs de leurs ancêtres
Sont héroïques et pleines de sang.
Mon grand père était Allemand.
Il a tué vingt hommes pour son camp,
Un Mauser à la main
Comme une fourche à fumier.
Que voulez-vous, il était paysan.
En abordant l’an deux mille,
Ma mémoire se souvient des villes
Qui frissonnent et scintillent
Dans les remous des fleuves.
Voici devant nous l’agonie d’un roi de mille ans.
L’huile de nos peines perle à son front
Et le bien et le mal
Et le grand et l’inavoué
Et le désirable et le misérable
Coulent sur son front
Comme un Saint Chrême.
Apostrophe à la mosaïque irreprésentable
Millénaire de fer et de plastique
Tu n’es plus qu’un joujou
Perdu sur la grand’ route !
Long train tout repeint
De peintures rupestres,
Douleur sortie du vagin
De la chronologie,
Léviathan déroulant
Ses anneaux infinis sur les infinis
Du tapis noir du temps.
Tes cris, tes armures
Le son de tes cloches,
Tes six cent millions de milliards
De repas, de morts, de mensonges,
De feux, de civets de lapins,
D’indiens exterminés, de juifs disséminés
De chrétiens déporteurs et déportés,
De pets de chiens et de fourchettes,
De Picasso et de brocanteurs,
D’anonymes, oui d’anonymes,
De mortels communs plâtrés
Comme ça sur les murs de la mort,
De pneus crevés et de banquiers gonflés,
De fibules et de boutons de manchettes,
D’épopée de choses, quoi !
Tiens, j’ai oublié les filous,
Les radins et les écornifleurs
Qui n’ont pas réussi encore
A rouler la camarde
Sournoise et cruelle.
Et l’amour.
Remémoration
Comment pourrais-je user tes longs
Cheveux, longs et noirs
Comme des pans de nuit ?
Chaque jour où coule une once de vie
Dans le moule de mes mots,
Je te dis
Que ta vie se courbe comme une tour étrange
Sur les berges de mes sens
Et tes hanches et ta tête
Et le regard de la fête
Et le manège des impressions
Et le claquement des talons du vent
Sur le béton de la ville
Me rappellent à quel point je t’aimais.
Vingt-troisième mosaïque
Des discours prostrés sur la terre
Attaquent les Bastille construites sur la terre !
Le bonnet bourgeois s’est revêtu d’idées !
On guillotine les missels et les pucelles :
La RÉVOLUTION !
Le peuple ne sait parfois qu’en faire !
À l’assaut des grilles du Tsar,
La Russie s’est enfoncée dans l’hiver
Des morts qui marchent vers la mer
Et la glace et l’enfer.
En ce siècle cependant
La liberté verse à boire
A ce nouveau Dieu que l’on nomme
PROGRÈS
L’argent coule à flots
Dans les naseaux
De ces veaux de fer
Que l’on nomme usines
Progrès médical progrès des transports
Compression du temps
Vitesse et performance de vie
Les poètes chantent l’industrie et le commerce
La sidérurgie et les trains
Les paquebots qui fendent la plaine
Des mers et les voitures,
Nom que porta un poète
Souhait poétique
Ô ! le poète que je suis,
Voudrait voir dans l’immense rêve
De Dieu,
Toute l’histoire des Hans,
Le geste noble et solennel
Du dernier Inca qui pose
Son cou sur le billot du destin,
Entendre les légendes Khmers
Et voir se construire les dômes d’Angkor,
Voir mis en terre les tsars de toutes les Russies
Dans leurs caveaux de glace
Et leurs linceuls de neige,
Courir avec les princes de Norvège
Sur des plaines de plâtre,
Être chaque homme, un instant,
Intensément, insensément,
Du petit berger Afghan de 1324,
Au mort de Kamour que ses femmes
Portent en terre en ce septième jour d’octobre
1466
En passant par le pays
Où l’on attend la fin du monde- chez les Kers !
Et par la mémoire de
Sergueï, le moine ivrogne du mont Athos
Qui ne fait que rêver
Tandis que l’on brûle vif
Dans la mer de Lépante.
Vingt-quatrième mosaïque
Austère,
Martin Luther brandit la Bible
Et dit non
A l’empereur,
Au Pape. 1520
Non, quelques-uns ont su dire non,
Sur le bûcher,
Devant les empereurs
Et devant les princes
De toutes les oppressions,
Colonialisme,
Nazisme,
Impérialisme,
Monarchisme,
Démocratisme.
Comment les représenter en un seul poème ?
Vingt cinquième mosaïque
Magellan et Vasco de Gama
Vont chercher l’or au bout du monde
En traçant des routes superbes
Dans la savane des océans
Qui n’en finit pas de se mouvoir.
Sur les côtes d’Italie
S’élèvent des phares,
C’est la renaissance de l’art !
Tout Rome est dans un émoi
Baroque
Et tisse sur le monde
Des perspectives nouvelles.
Le Tibre serpente vers la mer
Et Michel-Ange coule vers Dieu,
Tout s’épanouit !
Et l’homme dans un geste pudique
Découvre sa nudité et son esprit !
Vingt-sixième mosaïque
Davaï ! Davaï !
Eins ! Zwei !
Davaï ! Davaï !
Eins ! Zwei !
Dans la neige de Russie
Les ambitions des tyrans
Se sont pétrifiées comme ces isbas
Qui ressemblent à de grosses meringues
Sur la plaine pâteuse.
Les corps des morts sont roides
Dans leur gangue de verre.
Il pleuvra toujours sur Stalingrad !
Monologue d’injonction !
Figurons à présent des peuples disparus !
Byzantins, noirs ou blonds,
Comment donc étiez-vous ?
Moi, s’il s’agissait de vous dessiner,
Je vous représenterais
Avec de longues robes d’or
Et des chapeaux d’argent,
Des yeux fardés et des têtes d’icônes,
Et vous Indiens des Amériques,
Fils de la terre et des torrents,
Je vous dessinerais couverts de peaux de bêtes,
Créatures vous-mêmes
Du Grand Esprit,
Qui souffle sur la terre,
Motifs joyeux dans la broderie de la création,
Secoués de spasmes et de cris
A la vue du bison,
Indiens, esclaves soudain des Blancs,
Ces Dieux progrès,
A la férocité utile,
Calculée, jamais en faillite,
Qui dévorent le cœur des peuples
Pour que leur or foisonne.
Grande méditation
Combien de mouches sont donc mortes
Durant ce millénaire ?
Combien a-t-on fabriqué de casseroles,
Combien de fois a-t-on fait l’amour ?
Prié ? gémi ? menti ? vécu ?
Combien de lettres ont-elles été écrites ?
De syllabes prononcées ?
Combien de bonnes choses ont-elles été pensées ?
Nous n’en savons rien, rien, rien
Car nous ne sommes que des ignorants.
Nous ignorons jusqu’au nombre des choses que nous ignorons.
Sculpture langagière finale
Cependant,
En abordant l’an deux mille,
Laissez-moi dire simplement que
Dans la faible clarté
Qui illumine encore
Le couloir du passé,
Lumière qui se condense dans la pupille
De nos êtres
En ce moment unique,
L’on peut toujours apercevoir,
Derrière les hiéroglyphes
Des guerres et des ruines,
Derrière les hiéroglyphes
Des armées immobiles et des tyrans
Divinisés sur les murs du temps,
Apparaître en filigrane,
Gracieuse et fine,
Diaphane et cristalline,
La figure mille fois changeante
De l’espérance,
Sous la forme d’une Jeanne d’Arc,
D’un Soljenitsyne, d’un de Gaulle
D’un Las Casas, d’un franciscain de Bourges.
Pour cela,
L’Humanité veut se poster à la proue de l’histoire
Et regarder en avant
Ce continent nouveau qui émerge
Des brumes de la mer.
Il y a des choses à chanter
Qui n’ont jamais été dites,
Et des choses à inventer
Qui n’ont jamais été pensées,
Des valeurs nouvelles à forger,
Un homme neuf à pétrir
Dans l’argile de ce que nous sommes.
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