Jean Henrion  habite Hesse en France.

Après avoir exercé divers métiers, ouvrier dans une usine, tailleur de pierre, ouvrier sidérurgiste en Allemagne, gardien de nuit, et connu le chômage et la précarité, il a repris ses études pour décrocher une licence de théologie puis un diplôme de lettres et d'histoire.

Il est actuellement professeur de lettres. 

Il a écrit cinq romans dont le premier sera publié, deux pièces de théâtre, des nouvelles, des poésies. il s’adonne également à la sculpture, sa dernière réalisation, sur grès rose, pèse deux tonnes. 

Il a lu des milliers de livres, dont "Sauf-conduit" de Boris Pasternack, aime Thomas Berhardt, Henry Roth, L'or de la terre promise , Marie Darrieusec et bien d'autres.

 

Moi, Georges de La Tour, peintre fameux, de Jean HENRION

 

Moi, Georges de La Tour, peintre fameux
de Jean Henrion
Éditions Apolline – Collection Les 2 Encres
– Gencod : 9782845560147 –
ISBN : 2-8455-6014-1
– Format : 16x24 – pages : 160
– Prix : 19,67 €

 





Pourquoi le vent est-il venu ?
Pourquoi a-t-il soufflé
Les unes après les autres
Les étoiles ?
Pourquoi l’orage gronde-t-il sur la montagne ?
Il fait doux à présent sur le fleuve
Et je pense à la femme amoureuse
Dont la lumière éclaire encore
La chambre heureuse du corps.
Assise près de la fenêtre,
Elle transcrit en soupirs
Les élans de son cœur
Tandis que moi je recueille
Le parfum qui transpire des fleurs.

----------------------------------------------------------------

Comme une puce sur les reins d’un chien.,
J’ai longtemps couru 
Sur l’épiderme de la terre .
J’ai vu des Allemands et des Polonais, 
Et même des Indiens
Qui m’ont parlé des langues étranges. 
Je n’ai peut-être rien compris 
A la vie, la seule chose que j’ai apprise, 
C’est que l’on peut dire la beauté du monde 
De cent et mille manières, 
Il suffit d’écouter le chant des étoiles 
Sous l’écorce des convenances, 
Et de suspendre à son oreille, 
Comme une gemme, 
Toute la terre 
Qui aurait l’apparence de ton seul visage 

---------------------------------------------------------------

 

J’avance mes mots

Vers tes yeux,

Le geste est insensé

Mais le mouvement est beau.

Tu es une étoile que j’ai cueillie

Dans la prairie de la terre,

Tu es une étoile que je veux

Poser sur le velours de mon cœur.

-------------------------------------------------------

 

Les pierres

J’ai taillé tant de pierres dans ma vie,
Que j’en ignore leur nombre. 
Je les ai ramassées sur le bord des routes,
Pleines de fissures et de rides,
Pleines de rires. 
Elles m’ont parlé ou chanté
Leurs airs 
Des nuits entières,
Tandis que je dormais, 
La tête sur l’établi,
Le dos rond. 
C’est ainsi que sont nés 
Des pinacles, des gables 
Et des cathédrales entières,
Grâce à la voix tranquille 
Des pierres,
Des pierres qui ont chanté 
Des nuits entières. 

------------------------------------------------------------------------------

 

Alors que le printemps laissait tomber ses voiles sur le menton de la colline, j’ai ramassé un bloc de marbre et j’ai tenté d’y sculpter un œil. 

L’œil que je sculptais, je le voyais se refléter dans le miroir de mes pensées et c’était le tien. 

Et le jour passa. 

Au milieu de la nuit, cependant, j’ai renoncé à sculpter cet œil. 

« Pourquoi mon regard est-il aussi sombre ? Me dis-je en laissant tomber mes outils . Parce que le marbre n’est pas la vie, me répondis-je. J’ai beau sourire au marbre, son œil ne brille pas. J’ai beau embrasser le marbre, sa paupière ne se ferme pas. J’ai beau durcir mon visage, son œil ne pleure pas. « 

Puis j’ai levé la tête et j’ai regardé au loin. Les étoiles disparaissaient dans le feuillage des nuages et des bracelets de neige scintillaient aux chevilles des montagnes. 

Demain, pensai-je, je me coucherai dans les genêts pour lui tresser des couronnes de soleil puis je les répandrai, tels des parfums de fleurs dans le cœur d’une abeille, sur la lavande de ses yeux. 

-------------------------------------------------------------------------------

 


En abordant l’an deux mille 

Essai de mosaïque historique


Première mosaïque

Tandis qu’à Cîteaux 

Un nouvel ordre du monde 

Se bâtit

Dans l’immobilité silencieuse 

Des cierges tremblants,

Sur le parvis des églises 

Les filles s’envolent au son 

Des violes,

Alors que des châtelaines

Assises à leurs 

Fenêtres à colonnes 

Composent des lais,

Sur un jaune parchemin,

Où il n’est question que d’amour 

Et de preux chevaliers. 

Courbés sur la tonsure des moines,

Des anges transparents et gais,

Dispensent des visions 

Dans le narthex des abbatiales.

Sous les voûtes de ses pensées, 

Suger, abbé de Saint Denis,

Bâtit 

De blancs monastères gothiques

Qui couvrent les épaules de la terre

Comme l’étole blanche son épaule 

De prêtre. 

( Frédérique Barberousse empereur 

De la Germanie sauvage !

Ah ! tu voulais prendre Koniah

Et te baigner dans le Sélef ;

Tu voulais, avec Richard Cœur de lion,

Terrasser le curieux Saladin

Enturbanné, preux et rusé,

Tu voulais restaurer 

L’empire de Rome

Et planter 

Et l’épée et la croix

Dans le nombril de Jérusalem,

Dans l’enclume des siècles.

Dors maintenant sous ton gisant 

De terre,

Tandis que ton compagnon d’Angleterre 

Se fait tailler dans le roc 

De Fontevrault

Une image de pierre 

Moins belle que ton mystère.)



Deuxième mosaïque

Chocs, fer, sang,

Byzance est prise

Par les croisés

Et brûle des nuits durant contre le ciel 

Parsemé d’étoiles cruelles et froides.



T
roisième mosaïque

Cent chevaliers verront

La Horde d’or, 1241

Toute Mongole, 

Avancer au pas de petits 

Chevaux nerveux 

Sur les rives paisibles 

Du Don.

Puis jusqu’à la Moscova.

Mais cela ne suffira pas

Et Kiev tombera 

De tout son long 

Dans le sang de l’histoire. 1226 



Quatrième mosaïque

Saint François d’Assise,

Petit cierge tenu par les doigts des siècles,

Sourcils en fenêtres romanes,

Mains jointes en ogive gothique,

Rosace de l’iris illimitée,

Flûtiau de Dieu,

Pastoureau du rien,

Chantre du tout !


Cinquième mosaïque 

L’ange au sourire, 

A l’angle de la cathédrale, 

Rince la poussière des humains. 


Sixième mosaïque

Il y avait cent chevaliers 

Sur la plaine de Rovant

Où se dresse la motte de Varmont.



Septième mosaïque

Le soleil a poncé la terre des Fatimides et 

Leif Erikson, vogue sur des mers arides

A la recherche de continents nouveaux. 

Il songe à ces rois Capet 

Qui portent la couronne 

Sur le haut de leur front

Et à ces rois là, 

Silencieusement dressés, sur la façade

Des églises de France, 

Dans leur linge de pierre. 

Groenland, pays de la couronne,

Ceinturé de créneaux de glace

Qui craquent et se cognent

Comme des béliers au temps des amours ! 



Huitième mosaïque


Saint roi Louis à l’esprit de pauvreté,

Chevaleresque tapisserie

Sur le mur des croisades, 1270 !

Et toi, grand Mongole, 

Enterré avec tes guerriers, 

Debout 

Dans la mort qui est ta gloire suprême ! 

Méditation

Il y a un nombre infini d’années,

Vous aviez de la salive sur la langue, 

Vous sentiez le cuir de la vie 

Effleurer vos doigts,

La crinière des chevaux et les lèvres des femmes. 

Maintenant, vous voilà morts 

Et l’histoire vous écrit. 

Les mésanges pépient encore 

Aujourd’hui comme hier.

Leur patois n’a point changé

Mais nous, nous ne vous comprenons plus.

 

Neuvième mosaïque

Hitler et ses troupes 

Battent le pavé des villes. 

Monologue 

Drôles de chevaliers 

Qui veulent restaurer un empire 

En n’étant que des voyous… 

Quel est donc leur code d’honneur, 

Leur code de chevalerie ? 

Les hommes du vingtième siècle 

Pourrissent sur la terre... 

Leurs villes sentent le pétrole,

Et leurs âmes sont de fer ! 



Dixième mosaïque

Je chante la science 

De Ramon Llule

Qui songeait en catalan,

Écrivait en hébreu,

Et psalmodiait en latin.

Le moyen âge est une portée

En ut

Sur laquelle composent 

D’admirables docteurs. 


Onzième mosaïque

Pour Marco Polo le monde 

Est une voile 

Que gonfle le vent du rêve, 

Et les navires des marchands 

De son temps cherchaient 

Encore le paradis

Du prêtre Jean.

Oui, le monde est neuf ! 



Douzième mosaïque

Armstrong et Aldrin ont posé le pied 

Sur le sol poussiéreux 

De la Tranquillité

Après 102 h 45’42’’

De vol. Collins veille. 



Treizième mosaïque 


Dante, Béatrice.

Avec une plume d’oiseau le poète

S’élève à son amante.

Il faut traverser l’Enfer 

Pour voir le Soleil. 



Quatorzième mosaïque 

Guerre de Cent Ans, 

Une ceinture de morts 

Autour des reins, 

Défriche les cités.

Cris, incendies, 

Haches crachent 

Des âmes 

Hors des corps. 

Des rois maudits,

Comme des astres pâles, 

Des reines pleines 

De morgue,

Regardent dans la nuit

Des peuples. 



Quinzième mosaïque 

Un alchimiste ausculte

Les entrailles de la matière

Dans son antre sombre

Et cherche l’or du nombre

Dans la pierre philosophale

Qui roule dans les grimoires

Au fur et à mesure qu’il tourne 

Les pages rondes comme

Des tuiles blanches. 


Seizième mosaïque

Giotto est seul. 

Michel-Ange est seul. 

Raphaël est seul. 

L’homme est seul. 

 

Dix-septième mosaïque

Un Pape après l’autre

Sur le trône 

De Rome. 

Leurs robes rouges

Frôlent les dalles de marbre,

Rouges

Comme les pinceaux de leurs peintres,

Comme les lances de leurs gardes, 

Comme les gosiers des pauvres

Blottis dans leur misère,

Comme le sang des prêtres,

Comme le sang des martyrs,

Comme le sang du Christ, 

Amer et doux,

Coléreux et paisible,

Humain et divin. 


Dix-huitième mosaïque

Byzance est tombée en 1453 ! 

Dix-neuvième mosaïque 

La plus haute flèche médiévale

Indique le ciel de son index 

De pierre : 

Strasbourg, moyen âge.

Dans les venelles sombres et humides, 

Comme des bandes de rats, 

Des cabaretiers et des charrons, 

Des laboureurs et des équarrisseurs

Surgissent sur les places des villes

Et vocifèrent contre le Juif. 

La peste est dans les âmes,

La peste est dans les corps,

Le feu est sur la terre,

Le feu est sous les pieds, 

Les sorciers se damnent

A la lumière des putains

Et le corps écume comme une lame

Sur le récif des nuits. 

Méditation

Mille ans ont passé.

Redoutable et sauvage fut chaque minute,

Prisonnière du sablier des saisons.

Chaque minute, chaque heure, chaque jour

Chaque mois, chaque année, chaque siècle

A ruisselé dans la boue de l’histoire. 

Les empereurs n’ont plus de couronne, 

Les rois n’ont plus de trône, 

La démocratie règne. 

Vingtième mosaïque

Dans le crâne de Colomb, 

Ovale comme un globe, 

S’est forgée une Inde nouvelle

Pleine d’or et de dieux,

Et de chants indiens larges et vieux,

Sombres et taciturnes

Qui résonnent sous le pagne des forêts. 

La panthère de velours 

Se repose derrière ses yeux de verre.

 

Vingt et unième mosaïque

Dieu contre Dieu, 

Protestants contre catholiques ! 

Les entrailles de la Bible

Pendent comme une vigne rose,

Visqueuse, 

Sur l’écorce de la croix. 1554

Toute religion n’est-elle pas bonne 

Dans sa pauvreté primitive ? 

Le prince huguenot réclame un collier en or,

Le prince catholique demande un château fort. 

La guerre est déclarée. 

On prie de chaque côté. 

Les biens sont le motif, 

La religion le prétexte. 

Où l’étincelle. 

Les doublons sont les hosties de la haine. 


Vingt-deuxième mosaïque

S A R A J E VO !

Méditation

L’histoire a une unité parce que les hommes 

Naissent, s’éduquent et meurent. 

Ils bâtissent leurs valeurs sur celles de leurs ancêtres,

Et les valeurs de leurs ancêtres 

Sont héroïques et pleines de sang. 

Mon grand père était Allemand. 

Il a tué vingt hommes pour son camp,

Un Mauser à la main

Comme une fourche à fumier. 

Que voulez-vous, il était paysan. 

En abordant l’an deux mille,

Ma mémoire se souvient des villes 

Qui frissonnent et scintillent 

Dans les remous des fleuves. 

Voici devant nous l’agonie d’un roi de mille ans. 

L’huile de nos peines perle à son front 

Et le bien et le mal

Et le grand et l’inavoué

Et le désirable et le misérable

Coulent sur son front

Comme un Saint Chrême. 

Apostrophe à la mosaïque irreprésentable

Millénaire de fer et de plastique

Tu n’es plus qu’un joujou 

Perdu sur la grand’ route !

Long train tout repeint 

De peintures rupestres, 

Douleur sortie du vagin 

De la chronologie,

Léviathan déroulant 

Ses anneaux infinis sur les infinis 

Du tapis noir du temps. 

Tes cris, tes armures

Le son de tes cloches,

Tes six cent millions de milliards

De repas, de morts, de mensonges,

De feux, de civets de lapins,

D’indiens exterminés, de juifs disséminés

De chrétiens déporteurs et déportés, 

De pets de chiens et de fourchettes, 

De Picasso et de brocanteurs,

D’anonymes, oui d’anonymes, 

De mortels communs plâtrés 

Comme ça sur les murs de la mort,

De pneus crevés et de banquiers gonflés,

De fibules et de boutons de manchettes,

D’épopée de choses, quoi ! 

Tiens, j’ai oublié les filous,

Les radins et les écornifleurs

Qui n’ont pas réussi encore 

A rouler la camarde 

Sournoise et cruelle. 

Et l’amour.

Remémoration

Comment pourrais-je user tes longs 

Cheveux, longs et noirs 

Comme des pans de nuit ? 

Chaque jour où coule une once de vie 

Dans le moule de mes mots,

Je te dis 

Que ta vie se courbe comme une tour étrange 

Sur les berges de mes sens 

Et tes hanches et ta tête

Et le regard de la fête

Et le manège des impressions

Et le claquement des talons du vent

Sur le béton de la ville 

Me rappellent à quel point je t’aimais.

 

Vingt-troisième mosaïque

Des discours prostrés sur la terre 

Attaquent les Bastille construites sur la terre ! 

Le bonnet bourgeois s’est revêtu d’idées ! 

On guillotine les missels et les pucelles :


La RÉVOLUTION !

Le peuple ne sait parfois qu’en faire !

À l’assaut des grilles du Tsar,

La Russie s’est enfoncée dans l’hiver 

Des morts qui marchent vers la mer

Et la glace et l’enfer.

En ce siècle cependant 

La liberté verse à boire

A ce nouveau Dieu que l’on nomme 



PROGRÈS 

L’argent coule à flots 

Dans les naseaux 

De ces veaux de fer 

Que l’on nomme usines 

Progrès médical progrès des transports 

Compression du temps 

Vitesse et performance de vie 

Les poètes chantent l’industrie et le commerce

La sidérurgie et les trains 

Les paquebots qui fendent la plaine 

Des mers et les voitures, 

Nom que porta un poète 

Souhait poétique 

Ô ! le poète que je suis,

Voudrait voir dans l’immense rêve 

De Dieu, 

Toute l’histoire des Hans, 

Le geste noble et solennel 

Du dernier Inca qui pose

Son cou sur le billot du destin, 

Entendre les légendes Khmers 

Et voir se construire les dômes d’Angkor, 

Voir mis en terre les tsars de toutes les Russies

Dans leurs caveaux de glace 

Et leurs linceuls de neige,

Courir avec les princes de Norvège

Sur des plaines de plâtre,

Être chaque homme, un instant, 

Intensément, insensément, 

Du petit berger Afghan de 1324,

Au mort de Kamour que ses femmes 

Portent en terre en ce septième jour d’octobre 

1466

En passant par le pays 

Où l’on attend la fin du monde- chez les Kers !

Et par la mémoire de 

Sergueï, le moine ivrogne du mont Athos 

Qui ne fait que rêver

Tandis que l’on brûle vif 

Dans la mer de Lépante. 


Vingt-quatrième mosaïque

Austère,

Martin Luther brandit la Bible

Et dit non

A l’empereur, 

Au Pape. 1520

Non, quelques-uns ont su dire non, 

Sur le bûcher, 

Devant les empereurs

Et devant les princes 

De toutes les oppressions,

Colonialisme, 

Nazisme, 

Impérialisme, 

Monarchisme,

Démocratisme. 

Comment les représenter en un seul poème ? 



Vingt cinquième mosaïque

Magellan et Vasco de Gama 

Vont chercher l’or au bout du monde 

En traçant des routes superbes 

Dans la savane des océans

Qui n’en finit pas de se mouvoir. 

Sur les côtes d’Italie

S’élèvent des phares, 

C’est la renaissance de l’art !

Tout Rome est dans un émoi 

Baroque

Et tisse sur le monde 

Des perspectives nouvelles. 

Le Tibre serpente vers la mer 

Et Michel-Ange coule vers Dieu, 

Tout s’épanouit ! 

Et l’homme dans un geste pudique 

Découvre sa nudité et son esprit !



Vingt-sixième mosaïque


Davaï ! Davaï !

Eins ! Zwei !

Davaï ! Davaï !

Eins ! Zwei ! 

Dans la neige de Russie

Les ambitions des tyrans 

Se sont pétrifiées comme ces isbas

Qui ressemblent à de grosses meringues

Sur la plaine pâteuse. 

Les corps des morts sont roides

Dans leur gangue de verre. 

Il pleuvra toujours sur Stalingrad !

Monologue d’injonction !

Figurons à présent des peuples disparus ! 

Byzantins, noirs ou blonds, 

Comment donc étiez-vous ?

Moi, s’il s’agissait de vous dessiner, 

Je vous représenterais

Avec de longues robes d’or 

Et des chapeaux d’argent, 

Des yeux fardés et des têtes d’icônes, 

Et vous Indiens des Amériques, 

Fils de la terre et des torrents, 

Je vous dessinerais couverts de peaux de bêtes, 

Créatures vous-mêmes

Du Grand Esprit, 

Qui souffle sur la terre,

Motifs joyeux dans la broderie de la création, 

Secoués de spasmes et de cris

A la vue du bison, 

Indiens, esclaves soudain des Blancs, 

Ces Dieux progrès, 

A la férocité utile, 

Calculée, jamais en faillite,

Qui dévorent le cœur des peuples 

Pour que leur or foisonne. 

Grande méditation 

Combien de mouches sont donc mortes 

Durant ce millénaire ? 

Combien a-t-on fabriqué de casseroles, 

Combien de fois a-t-on fait l’amour ? 

Prié ? gémi ? menti ? vécu ? 

Combien de lettres ont-elles été écrites ? 

De syllabes prononcées ? 

Combien de bonnes choses ont-elles été pensées ? 

Nous n’en savons rien, rien, rien

Car nous ne sommes que des ignorants. 

Nous ignorons jusqu’au nombre des choses que nous ignorons. 

Sculpture langagière finale

Cependant, 

En abordant l’an deux mille,

Laissez-moi dire simplement que

Dans la faible clarté 

Qui illumine encore

Le couloir du passé, 

Lumière qui se condense dans la pupille 

De nos êtres 

En ce moment unique,

L’on peut toujours apercevoir,

Derrière les hiéroglyphes 

Des guerres et des ruines, 

Derrière les hiéroglyphes 



Des armées immobiles et des tyrans 

Divinisés sur les murs du temps,

Apparaître en filigrane,

Gracieuse et fine, 

Diaphane et cristalline,

La figure mille fois changeante

De l’espérance, 

Sous la forme d’une Jeanne d’Arc, 

D’un Soljenitsyne, d’un de Gaulle

D’un Las Casas, d’un franciscain de Bourges. 




Pour cela, 

L’Humanité veut se poster à la proue de l’histoire 

Et regarder en avant 

Ce continent nouveau qui émerge 

Des brumes de la mer. 

Il y a des choses à chanter 

Qui n’ont jamais été dites, 

Et des choses à inventer 

Qui n’ont jamais été pensées, 

Des valeurs nouvelles à forger, 

Un homme neuf à pétrir

Dans l’argile de ce que nous sommes.

 _________________________________________________________________

image: Marie-Lydie Joffre

Retour à l'accueil de La Poésie que j'aime ...