Hayat Ait-Boujounoui

  Hayat Ait-Boujounoui vient tout juste de publier un recueil ,
"Dans la chair" aux Éditions L'Harmattan :

 
«DANS LA CHAIR» de Hayat AIT-BOUJOUNOUI

 

«Dans la chair»
Hayat Ait-Boujounoui
Aux Édtions L'Harmattan
ISBN : 978-2-296-54459-8
avril 2011 • 86 p.

 

 

 

 

Moukla (nouveau)


Si je commence par « Il était une fois », on me dira que j’ai bien raison. Alors, une histoire se crée, tranquillement, sans trop annoncer la couleur et dans un rythme formidable. C’est qu’il lui faut de la place, à cette chérie, un immense espace où elle pourra se dire elle-même.


Une grand-mère d’un certain âge venait tout juste de sortir de sa maison pour aller donner à manger aux poules. Elle s’appelait Moukla. Elle vivait dans une relative solitude, sur une haute montagne.

Ses poules, elle ne les mangeait pas. Elle préférait les voir et les entendre, et parfois se souvenir du temps où ses enfants étaient encore là. Son mari, Goustave, était parti vivre sur une autre montagne. Il ne voulait plus voir le poulailler, ni même entendre parler de plumes, alors il avait quitté sa compagne en lui laissant croire qu’il ne ferait qu’une petite escapade. Il reviendrait vite, mais partir était indispensable. Il se disait vieux depuis toujours, avant même la naissance de leur premier enfant. Il avait maintenant soixante-quinze ans et s’inquiétait de son avenir. Le temps était son thème de prédilection.

Moukla pensait à cette obsession goustavienne quand elle entendit la clochette des fanfares. C’était le retentissement des vaches des Etoile. Cette famille, qui vivait tout près, à quelques kilomètres de son hameau, avait constitué un immense domaine, où un grand nombre de vaches étaient assises dans le vent. Elles vivaient dehors en cette saison et pouvaient paître sans problème. Elles pouvaient même rire entre elles, car les vaches ne se contentent pas de nourrir les Hommes par leur lait, elles leur suggèrent parfois de sacrées pistes de réflexion.

Moukla vivait donc avec ses poules. Elle regardait encore les arbres comme cinquante ans auparavant, mais ne s’y attardait plus vraiment. Goustave était parti et son imagination ne la portait plus très loin. Elle aurait pu s’inquiéter de sa longue absence, se demander s’il lui était arrivé un malheur, aller voir la famille Etoile pour se rassurer, mais elle avait une petite armure : ses poules.

Ses poules lui enlevaient nombre de tourments. Elles avaient, comme les vaches, quelque chose d’extraordinaire. Elles pouvaient accaparer du silence par le bruissement de leur caquet interminable. Moukla s’en accommodait volontiers, en s’accordant absolument au présent. Elle s’occupait tranquillement de sa maison, et confectionnait des bibelots à base de feuilles séchées. Elle recueillait suffisamment de feuilles à l’automne pour élaborer ses merveilles.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle ne vivait pas hors de la modernité. Le refuge qu’elle avait conçu avec Goustave était très confortable. Il lui arrivait même assez souvent de se rendre en ville, là, dans le bas de ces semblants de collines qui lui donnaient à voir de beaux paysages. Elle devait marcher longtemps pour atteindre le domaine de la famille Etoile et demander à Jacquo s’il voulait bien l’emmener faire des emplettes. C’est que, du haut de sa montagne, il lui fallait vivre de manière décente, sans jamais tomber en elle-même, juste s’élever, comme un ange le lui avait murmuré au moment d’un choix décisif, essentiel.

Moukla aimait beaucoup rire. Quand elle entendit la clochette des fanfares, elle se dit que Goustave était sûrement sur le chemin du retour. Deux mois d’absence, c’était tout de même beaucoup. Ils ne s’étaient jamais quittés. Les vaches avaient dû monter très très haut pour se faire entendre à ce point. D’habitude, elle n’entendait que certains fragments de leurs notes, bien que son oreille fût très fine. Elle s’inspirait du chant cacophonique de ses poules pour concevoir des mélodies sublimes. Elle ne les écrivait pas toujours, car toutes les notes devaient être parfaites et se placer au bon endroit, au plus profond d’elle-même, avant d’être reportées sur quelques pages.

Moukla ne se perdait pas en contemplation sur ses souvenirs, mais se laissait parfois aller lorsqu’elle savait que l’un ou l’autre de ses enfants allait bientôt réapparaître. Les paysages n’avaient plus de secret. Leurs paroles lui livraient des ouvrages intenses qu’elle savait préserver, même si elle n’y prêtait pas toujours attention. C’était un dialogue permanent. La musique en était la quintessence, une nature, et la nature même, lorsqu’elle s’accordait avec les yeux. Elle avait accueilli cette belle nature, comme elle avait accueilli chacun de ses enfants. Goustave et elle ne s’étaient pas réfugiés sur une montagne par hasard. Ils avaient compris leur liberté, leur réalité et leur chance. Ils retourneraient vivre parmi les autres, mais pas dans l’immédiat.

Leur vie avait été très éprouvante. Ils avaient choisi de se ressourcer, jusqu’à ce que Goustave s’inquiétât une fois de plus, au point de vouloir s’éloigner. Il n’avait envisagé qu’une petite escapade et sans doute avait-il été sincère quand il en avait exprimé l’intention à Moukla. Il avait réalisé, comme souvent, qu’il était très très vieux, mais il avait surtout très peur de voir que Moukla ne doutait jamais. Elle n’avait peur de rien et était demeurée la même. Elle pouvait avancer jusqu’au bout, car elle était au bout du monde. Son bonheur reposait largement sur leurs enfants. Elle était parvenue à les connaître vraiment et savait qu’ils étaient libres. Ils transmettraient eux-mêmes quelque chose d’essentiel. Il y avait de quoi être fier et serein. Leur vie avait un sens.

Novembre 2010, à Chaumont

 

 

  Ce train

Sur le panneau en défilement
Ce train est à destination de Brest
Un point au bout une phrase
Le train repart de Morlaix juste avant
La ville en bas au loin des lumières jaunes
Et bleues et blanches s'éloignent

Pourquoi ne m'as-tu pas appelé ?
Ce jeune homme au téléphone
Je suis seul avec mes mots
C'est curieux ces mots qui s'affichent
Et ceux qui luttent pour rester muets
Quand le train prend un virage

Ces mots qui ne m'appartiennent pas
Juste le reflet sur la vitre
Dehors quelques réverbères
C'est Landivisiau la pause juste avant
Un autre départ et les voitures attendent
Devant un cédez le passage

La nuit de nouveau et des réverbères
Au loin sur des passants invisibles
Les lampadaires à l'intérieur éclairent
Quelques traits pas de masque
C'est le soir mais en néon le Stiff Café
En bleu dans nos régions

Puis le port de plaisance la voie express
En parallèle plus haut le train avance
Arrive il est près de vingt heures

Au bout du quai des fleurs vivent
Doux parfum de l'aube inscrite
Où nos cœurs se rejoignent

Février 2006, à Brest
 

 

 

Au creux des apparences

Le soleil berce ma peau
Dans une feinte atroce
Au-delà des yeux
Où mes os se meurent
Le sourire se répand
En vaine profusion

Les visages s’évadent
Dans l’unique vague
De mes remparts

Le festin de sable
De mon cœur bleu
M’entraîne au fond des âges

Mes racines s’y accrochent
En couleur d’exil
Et je reste sans voix


Août 2008, à Bordeaux
 

 

En aparté

Du fond du puits
Remontent les chants berbères
Qui s’écoulent de mes mains

Dans le battement de l’aurore
Je suis cette eau véhémente
Qui me lave du destin

Je ferme les yeux
Contre Narcisse qui ne comprend rien

Si j’avance encore
Dans mes pensées sirènes
J’essuie mes cheveux de satin

Dans la lumière de l’onde
Le ruissellement prend fin
Et ce mensonge sublime
Me retient

Les chants m’enroulent de leur soie
Et je deviens l’aube qui nous voit enfin


Septembre 2008, à Bordeaux
 

 

 

  Les ruelles de la mer

Les pas de sable de la nuit esquissent un silence médiocre. Juste ainsi. Au bout de rien, au bout de tout.

De ses traits ordinaires, une couleur écharde regarde pourtant la mer, comme une volonté ordinaire ouvrant le plaisir, si consciente d’un nulle part.

Entre les briques soufflées au travers, le corps sait les placides attractions. Les franchises coulent tous les froids soumis, en élaguant l’or qui sait le temps. Ce peu du dehors, ce peu du dedans, sans prouesses, ni impasses vives.

Je me demande où nous sommes, mais nous sommes là. Là où rien ne pleure.

La terre seule dit, à notre échelle.

D’un froissement à l’autre, une feuille oubliée semble faire le feu d’un âge. Hors le vide. Serait-ce le sens d’un palace ridicule ?

Le filet d’une voix lente éclate ses mises :

« Où suis-je dans la ronde ? Et que savent les sœurs de pluie qui inscrivent leurs pensées quand je passe ? »

Entre les grains, chaque vent accueille.

Et la ville ne tait que le bruit qu’elle n’a jamais entendu.

« Serions-nous encore le ciel et la terre, ce jour et cette nuit dans les mots que nous ne dirons jamais ? »
 

Novembre 2009, à Chaumont
 

Nuances

Sur la rive des cruciales, j’ai vu le monde. Un petit jour accroché au rempart du temps. Il avait la place fière et le pli d’un fracas, comme ces murs silencieux qui serinent le vent.

Je l’ai juste regardé.

Et j’ai pensé que je le savais ailleurs, là où le rêve reprend les grâces. Entre les sens improbables et les choses ordinaires.

Pourtant, l’écume est la même, toujours différente d’un matin à l’autre.

Dans le calme des rires, un plaisir fourrage.

Dans le corps du ciel, une lettre retarde.

Et chaque pas s’y met, dans la force du chiffre, sans comprendre la nécessité.

Car les hasards se disent parfois, en se ruant.

Je me souviens du silence et de ces notes concomitantes. Presqu’inaudibles, juste ouvragées.

Et le soleil avait oublié de vivre.

Décembre 2009, à Chaumont

______________________________________________________________

retour à l'accueil de La Poésie que j'aime ...