(1885-1983)

« L'amour,
c'est l'effort que font les hommes
pour se contenter d'une seule femme.»

 

Géraldy, Paul (1885-1983, (pseudonyme de Paul Lefèvre), poète et dramaturge français, auteur d'une œuvre intimiste et sentimentale. Son répertoire est celui du théâtre psychologique traditionnel, qu'il revivifia grâce à une subtile appréhension des relations familiales au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle de l'entre-deux-guerres. 

Il porta son regard essentiellement sur la vie de couple (Aimer, 1921; Robert et Marianne, 1925; Duo, d'après Colette, 1938), soumise à la pesanteur du quotidien. Cet art empreint de sentimentalité lui valut un vif succès, notamment auprès du public féminin. 

Ce fut aussi le cas pour sa poésie, sensible et désuète, où il livre les confidences du cœur avec les mots de tous les jours (Toi et Moi, 1913).

Il a également laissé des études psychologiques dans des narrations
telles que la Guerre, Madame ! … (1916) et l'Homme et l'Amour (1951).

 

 

Dualisme

Chérie, explique-moi pourquoi
tu dis: "MON piano, MES roses",
et: "TES livres, TON chien" ... pourquoi
je t'entends déclarer parfois:
"c'est avec MON argent à moi
que je veux acheter ces choses."

Ce qui m'appartient t'appartient !
Pourquoi ces mots qui nous opposent:
le tien, le mien, le mien, le tien?
Si tu m'aimais tout à fait bien,
tu dirais: "LES livres, LE chien"
et: "NOS roses".

(Toi et moi)


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Abat-jour 

Tu demandes pourquoi je reste sans rien dire ?
C'est que voici le grand moment,
l'heure des yeux et du sourire,
le soir, et que ce soir je t'aime infiniment !
Serre-moi contre toi. J'ai besoin de caresses.
Si tu savais tout ce qui monte en moi, ce soir,
d'ambition, d'orgueil, de désir, de tendresse, et de bonté !...
Mais non, tu ne peux pas savoir !...
Baisse un peu l'abat-jour, veux-tu ? Nous serons mieux.
C'est dans l'ombre que les coeurs causent,
et l'on voit beaucoup mieux les yeux
quand on voit un peu moins les choses.
Ce soir je t'aime trop pour te parler d'amour.
Serre-moi contre ta poitrine!
Je voudrais que ce soit mon tour d'être celui que l'on câline...
Baisse encore un peu l'abat-jour.
Là. Ne parlons plus. Soyons sages.
Et ne bougeons pas. C'est si bon
tes mains tièdes sur mon visage!...
Mais qu'est-ce encor ? Que nous veut-on ?
Ah! c'est le café qu'on apporte !
Eh bien, posez ça là, voyons !
Faites vite!... Et fermez la porte !
Qu'est-ce que je te disais donc ?
Nous prenons ce café... maintenant ? Tu préfères ?
C'est vrai : toi, tu l'aimes très chaud.
Veux-tu que je te serve? Attends! Laisse-moi faire.
Il est fort, aujourd'hui. Du sucre? Un seul morceau?
C'est assez? Veux-tu que je goûte?
Là! Voici votre tasse, amour...
Mais qu'il fait sombre. On n'y voit goutte.
Lève donc un peu l'abat-jour.

(Toi et moi, 1885)


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Absence 

Ce n'est pas dans le moment
où tu pars que tu me quittes.
Laisse-moi, va, ma petite,
il est tard, sauve-toi vite!
Plus encor que tes visites
j'aime leurs prolongements. 
Tu m'es plus présente, absente.
Tu me parles. Je te vois.
Moins proche, plus attachante,
moins vivante, plus touchante,
tu me hantes, tu m'enchantes!
Je n'ai plus besoin de toi. 
Mais déjà pâle, irréelle,
trouble, hésitante, infidèle,
tu te dissous dans le temps.
Insaisissable, rebelle,
tu m'échappes, je t'appelle.
Tu me manques, je t'attends !

(Toi et moi, 1885)


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Passé 

Tu avais jadis, lorsque je t'ai prise,
il y a trois ans,
des timidités, des pudeurs exquises.
Je te les ai désapprises.
Je les regrette à présent.
A présent, tu viens, tu te déshabilles,
tu noues tes cheveux, tu me tends ton corps...
Tu n'étais pas si prompte alors.
Je t'appelais : ma jeune fille.
Tu t'approchais craintivement.
Tu avais peur de la lumière.
Dans nos plus grands embrassements,
je ne t'avais pas tout entière...
Je t'en voulais. J'étais avide,
ce pauvre baiser trop candide,
de le sentir répondre au mien.
Je te disais, tu t'en souviens :
« Vous ne seriez pas si timide
si vous m'aimiez tout à fait bien !... »
Et maintenant je la regrette
cette enfant au front sérieux,
qui pour être un peu plus secrète
mettait son bras nu sur ses yeux. 

(Toi et Moi)


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ÂMES, MODES 

Tu ne serais pas une femme
si tu ne savais pas si bien
te faire et te refaire une âme,
une âme neuve avec un rien.
À ce jeu ta science est telle
que, chaque fois que je te vois
tu fais semblant d’être nouvelle,
Et j’y suis pris toutes les fois.

… (Toi et Moi)


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ENTRE, VOICI MA CHAMBRE…

Entre ! Voici la chambre éparse et provisoire
où j’étais seul, où je vivais en t’attendant,
et ma tristesse avec sa lampe et ses armoires,
et voici le portrait de ma mère à vingt ans.
Voici mes résumés de cours et mes poètes,
Mes disques préférés, mes Bach et mes Schubert,
le calendrier neuf où le jour de ta fête
est marqué d’une croix, et puis voici mes vers.

(Toi et Moi)


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Méditation

On aime d’abord par hasard 
Par jeu, par curiosité
Pour avoir dans un regard
Lu des possibilités

Et puis comme au fond de soi-même
On s’aime beaucoup
Si quelqu’un vous aime, on l’aime
Par conformité de goût

On se rend grâce, on s’invite
À partager ses moindres mots
On prend l’habitude vite
D’échanger de petits mots 
Quand on a longtemps dit les mêmes
On les redit sans y penser
Et alors, mon Dieu, on aime
Parce qu’on a commencé 


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Bonjour ! 

Comme un diable au fond de sa boîte, 
le bourgeon s'est tenu caché... 
mais dans sa prison trop étroite 
il baille et voudrait respirer. 

Il entend des chants, des bruits d'ailes, 
il a soif de grand jour et d'air... 
il voudrait savoir les nouvelles, 
il fait craquer son corset vert. 

Puis, d'un geste brusque, il déchire 
son habit étroit et trop court 
"enfin, se dit-il, je respire, 
je vis, je suis libre... bonjour !" 


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Jalousie 

Je suis jaloux. Tu es là-bas, à la campagne, 
et moi je suis là, tout seul, à présent ! 
Des parents, je sais, t’accompagnent 
qui ne sont pas très amusants. 
Mais je suis jaloux tout de même, 
jaloux de te savoir là-bas par ce printemps… 
Tout ce bleu doit te faire oublier que tu m’aimes… 
Moi je pense à toi tout le temps ! 
J’ai l’âme ivre et comme défaite. 
Je pleure d’amour et d’ennui. 
Ton image est là, dans ma tête : 
tu es joliment bien, petite âme, aujourd’hui ! 
Je suis jaloux, quoi que je fasse ou que je veuille. 
Il fait tiède et doux dans Paris ! 
C’est adorable ! Et moi je rage et je t’écris, 
à toi, à toi, petit chéri, 
qui est là-bas, où sont les feuilles… 
Tu dois avoir ton grand chapeau 
de paille blonde et de glycines 
qui met des petits ronds de soleil sur ta peau. 
Tu dois bien m’oublier ! Et moi je te devine 
jolie, heureuse… Il fait si beau ! 
Ah ! je pleurerais de colère ! 
Il a plu pendant tout un mois : 
Il faut qu’on t’écarte de moi 
quand tu m’es le plus nécessaire ! 
Je ne t’ai jamais tant aimée qu’en ce moment. 
Cet air tiède et doux m’exaspère 
qui pénètre l’appartement 
Je t’en veux, je souffre, et souhaite 
que là-bas tu souffres autant. 
Ce n’est pas très gentil, bien sûr ! C’est un peu bête. 
Mais, que veux-tu ! je t’aime tant ! 
Je voudrais que tu me regrettes 
au point de haïr ce printemps… 
Je serais même très content 
s’il te faisait un peu mal à la tête. 


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MEA CULPA 

Au fond, vois-tu, mon erreur, ma grande folie,
c'est d'avoir chargé ton cœur de tout le poids de ma vie.
Le jour où l'on s'est aimé j'allais pouvoir enfermer 
tout mon univers.
C'est de cette erreur profonde que maintenant nous souffrons,
On ne fait pas tenir le monde derrière un front.
J'ai voulu te cacher ma peine
Ta bouche dévouée a fondu sous la mienne
Mais ta tempe plus lourde à ma tempe a pesé
Et tu as dit, chaude et lointaine
"Il est si triste, maintenant, notre baiser !"


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NERFS

Non ! Ne t'enfuis pas !
Ce geste ! de te repousser de moi,
cette rigueur, cette voix,
ce mot brutal _ reste ! reste !
ne s'adressaient pas à toi.
Je ne gronde et vitupère
que contre mon propre ennui.
C'est sur toi qu'en mots sévères
se délivrent mes colères,
mais c'est moi que je poursuis.
T'en vouloir? De quoi ? Je pense
à ton cœur sans récompense.
Je le voudrais rendre heureux.
C'est de mon insuffisance,
pauvrette, que je t'en veux.
Ris-toi donc du méchant geste
et pardonne aux mots mauvais.
En toi ce que je déteste.


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CHANCE

Et pourtant, nous pouvions ne jamais nous connaître !
Mon amour, imaginez-vous
tout ce que le Sort dû permettre
pour que l'on soit là, qu'on s'aime, et pour que ce soit nous ?
Tu dis : "Nous étions nés l'un pour l'autre." Mais pense
à ce qu'il a dû falloir de chances, de concours,
de causes, de coïncidences,
pour réaliser ça, simplement, notre amour !
Songe qu'avant d'unir nos têtes vagabondes,
nous avons vécu seuls, séparés, égarés,
et que c'est long, le temps, et que c'est grand, le monde,
et que nous aurions pu ne pas nous rencontrer.
As-tu jamais pensé, ma jolie aventure,
aux dangers que courut notre pauvre bonheur
quand l'un vers l'autre, au fond de l'infinie nature,
mystérieusement gravitaient nos deux coeurs ?
Sais-tu que cette course était bien incertaine
qui vers un soir nous conduisait,
et qu'un caprice, une migraine,
pouvaient nous écarter l'un de l'autre à jamais?
Je ne t'ai jamais dit cette chose inouïe :
lorsque je t'aperçus pour la première fois,
je ne vis pas d'abord que tu étais jolie.
Je pris à peine garde à toi.
Ton amie m'occupait bien plus, avec son rire.
C'est tard, très tard, que nos regards se sont croisés.
Songe, nous aurions pu ne pas savoir y lire,
et toi ne pas comprendre, et moi ne pas oser.
Où serions-nous ce soir si, ce soir-là, ta mère
t'avait reprise un peu plus tôt ?
Et si tu n'avais pas rougi, sous les lumières,
quand je voulus t'aider à mettre ton manteau ?
Car souviens-toi, ce furent là toutes les causes.
Un retard, un empêchement,
et rien n'aurait été du cher enivrement,
de l'exquise métamorphose !
Notre amour aurait pu ne jamais advenir !
Tu pourrais aujourd'hui n'être pas dans ma vie !...
Mon petit coeur, mon coeur, ma petite chérie,
je pense à cette maladie
dont vous avez failli mourir...

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image: Marie-Lydie Joffre

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