« Malhabiles, nous sommes à nous atteindre, les hommes, 
malgré la promesse entrevue dans l'eau du regard.»

André FrénaudAndré FRÉNAUD  (1907-1993)

Épitaphe


Quand je remettrai mon ardoise au néant
un de ces prochains jours,
il ne me ricanera pas à la gueule.
Mes chiffres ne sont pas faux,
ils font un zéro pur.
Viens mon fils, dira-t-il de ses dents froides,
dans le sein dont tu es digne.
Je m’étendrai dans sa douceur.

Mai-septembre 1938
(Les rois mages)

 



Paysage

Grand corps étendu incertain,
de loin je te vois
par-delà les corbeaux et la cendre.

La grande plaine oblongue
et les profonds herbages,
les hauteurs de tes hanches
où perle un gentil ruissellement de l’eau,
montagne aimée des abeilles et du vent
de mon souffle mort, recomposé autour de toi
pour pénétrer par la bouche entrouverte.

La vie d’ici n’est pas la nôtre,
divertis, chacun, par d’anciens ravages,
mais celle de la grave statue crispée que je regarde,
éperdue dans un mouvement sablonneux.
La lumière longe les ravins, plonge
et voici que s’éclaire notre ombre sans mensonge,
aurore où toi et moi serons à jamais confondus.

(Les rois mages)






14 JUILLET


C'est le jour de fête de la Liberté
Nous avions oublié la vieille mère
Dont les anciens ont planté les arbres.

Il est des morts vaincus qu'il faut précipiter
Encore un coup du haut des tours en pierre.
Il est des assauts qu'il faut toujours reprendre.
Il est des chants qu'il faut chanter en chœur,
Des feuillages à brandir et des drapeaux
Pour ne pas perdre le droit des arbres
De frémir au vent.

Nous allons en cortège comme une noce solennelle.
Nous portons le feu débonnaire des lampions.
Soumis à notre humble honneur, le geste gauche.
Les bals entrent dans la troupe et les accordéons.

Le génie de la Bastille a sauté parmi nous.
Il chante dans la foule, sa voix mâle nous emplit.
Au faubourg s'est gonflé le levain de Paris.
Dans la pâte, nous trouverons des guirlandes de verdure,
Quand nous défournerons le pain de la justice…
C'est aujourd'hui ! Nous le partageons en un banquet,
Sur de hautes tables avec des litres.
Le monde est en liesse, buvons et croyons !
Je bois à la joie du peuple, au droit de l'homme
De croire à la joie au moins une fois l'an.
À l'iris tricolore de l'œil apparaissant
Entre les grandes paupières de l'angoisse.
A la douceur précaire, à l'illusion de l'amour.

(Il n'y a pas de paradis, Gallimard 1967)

INUTILE NATURE

Pourquoi grogne la truie ? Elle ne sème pas l'esprit, la truie, parce qu'elle grogne.
Pourquoi meugle la vache ? Elle n'adoucit pas la terre, la débonnaire, parce qu'elle la lèche.
Pourquoi bêle-t-elle, la bique ? Serait-ce bien ainsi façon de prier Dieu ?
Pourquoi met-elle bas, la brebis, si aucun agneau, jamais, ne nous rachètera.
Pourquoi les chevaux courent, longue crinière... Qu'ont-ils à faire ?

Le souffle inaltérablement vrillé par les grillons, s'échappera-t-il, se lèvera-t-il ?


Il n'y a pas de paradis - Poésie/Gallimard, 1967
© l'auteur et Gallimard

 

J'ai bâti la maison idéale
 

Je l'ai proférée en pierres sèches, ma maison,
pour que les petits chats y naissent dans ma maison,
pour que les souris s'y plaisent dans ma maison.
Pour que les pigeons s'y glissent, pour que la mi-heure y mitonne,
quand de gros soleils y clignent dans les réduits.
Pour que les enfants y jouent avec personne,
c'est-à-dire avec le vent chaud, les marronniers.

C'est pour cela qu'il n'y a pas de toit sur ma maison,
ni de toi ni de moi dans ma maison,
ni de captifs, ni de maîtres, ni de raisons,
ni de statues, ni de paupières, ni la peur,
ni des armes, ni des larmes, ni la religion,
ni d'arbres, ni de gros murs, ni rien que pour rire.
C'est pour cela qu'elle est si bien bâtie, ma maison.

 

Il y a de quoi dans ma maison


Il y a de quoi boire et de gros biftecks dans ma maison.
De quoi rire et de quoi s'aimer et de quoi pas.
De quoi passer sa rage et apaiser son temps.
De quoi faire attention et de n'y prendre garde.
Des fenêtres pour obstruer, des portes qui ferment clair.
Des arbres sans horizon et des beaux. Des bêtes à toutes voix.

Il y a place pour des animaux anges dans ma maison.
Pour des anneaux parfaits, pour les rêves qui débordent.
Pour de petits coeurs, du genre : soupirs de veau.
Place pour le feu et pour les pierres.
Pour du nuage en foule et pour la dent des rats.
Il y aura place pour nous y étendre. 

Bibliographie:

  • Les Rois mages, Seghers, 1943

  • Poèmes de Brandebourg, NRF, 1947

  • Poèmes de dessous le plancher,Gallimard, 1949

  • Il n'y a pas de paradis, Gallimard, 1962

  • L'Etape dans la clairière, Gallimard, 1966

  • Les Rois mages, Seghers, 1966

  • La Sainte face, Gallimard, 1968

  • Depuis toujours déjà, Gallimard, 1970

  • Notre inhabileté fatale, 1972

  • La Sorcière de Rome, Gallimard, 1973

  • Haeres, Gallimard, 1982

  • Nul de s'égare, Gallimard, 1986

  • Glose à la sorcière, Gallimard, 1995.

  • (quatre recueils parus dans la collection poésie Gallimard) :
    - Les rois mages suivi de L'étape dans la clairière
    - Il y a pas de paradis
    - La Sainte Face
    - La sorcière de Rome - depuis toujours déjà.) 

- Collectif
André Frénaud, la négation exigeante

Actes du Colloque de Cerisy (2000) sous la direction de Marie-Claire Bancquart.
384 p. 16,5/24.
2004. ISBN 2.86853.398.1 —
29,00 Euros
 

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