Pau Éluard   (1895-1952)

Paul Éluard

(Saint-Denis 1895 - Charenton-le-Pont 1952)

« Je n'ai pourtant jamais trouvé ce que j'écris
dans ce que j'aime. »
 

 

 

 Notes biographiques

De son vrai nom Eugène Grindel, dadaïste, co-fondateur du Surréalisme , avec Breton, chantre de la Résistance (en particulier avec son poème mondialement connu « Liberté », militant communiste, célébrant avec une ferveur qui fut depuis, parfois jugé naïve, les luttes pour un monde plus juste, fondé sur l'amour et le partage,

À 16 ans, il doit être soigné quatre ans dans un sanatorium en Suisse. 

Il est fantassin en 1914. Sa vaste culture poétique l'amène au Surréalisme il s'en écartera progressivement en s'intéressant de plus en plus à l'aspect socio-politique. Il se surmène, débat passionnément dans des cafés jusqu'à l'aube. 

En 1924, il s'embarque sans prévenir personne (on le croit mort); il voyage aux Antilles, Océanie et Asie du Sud-Est (Indonésie) d'où il prétendra ne rien rapporter sur le plan littéraire:"ce fut un voyage ridicule". Sa famille le "récupère" à Singapour. Il entreprendra par la suite de nombreux voyages en Europe et s'investit avec passion dans les turbulences politiques. 

Sa sensibilité humaine face aux événements européens, conjuguée à sa virtuosité poétique et à sa totale liberté d'expression, produisit son premier chef-d'oeuvre, « Capitale de la douleur », édité en 1926. Il fut suivi par «La rose publique » (1934) et « Les yeux fertiles » (1936), considérés comme le nectar de la production surréaliste. En 1938, ce poète de l'amour sera décrit dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme comme la "nourrice des étoiles". 

Toutefois, après la guerre civile espagnole, il s'éloigna du courant surréaliste pour s'impliquer plus encore dans une oeuvre politique, période qui coïncide avec son adhésion au Parti communiste (1942). Ses poèmes comme «Poésie et Vérité » ou Au rendez-vous allemand circulèrent sous le manteau durant les années de guerre. Il écrivit jusqu'à sa mort en 1952.

Poète surréaliste, ses thèmes de prédilection sont l'amour, l'amitié, la lumière. Poésie en prose , images admirables, qui font rêver avec des mots simples. La souffrance donne tout son prix à l'éloge du bonheur. Conviction que le poète doit participer à un effort vers le bonheur pour tous.

Son oeuvre :

1917 - Le devoir et l'inquiétude 
1918 - Poèmes pour la paix
1920 - Les animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux 1921 - Exemples  
1921 - Premiers poèmes
1921 - Les nécessités de la vie et les conséquences des rêves
1922 - Répétitions 
1922 - Les Malheurs des Immortels 
1924 - Mourir de ne pas Mourir
1926 - Les dessous de la vie ou la pyramide humaine 
1926 - Capitale de la douleur 
1926 - Au défaut du silence 
1928 - Défense de savoir 
1929 - L'amour la poésie 
1930 - À toute Épreuve 
1930 - Ralentir travaux
1930 - L' Immaculée Conception
1931 - Dors  
1932 - La vie immédiate
1933 - Comme deux gouttes d'eau 
1934 - La rose publique
1935 - Facile  
1935 - Nuits partagées  
1936 - Notes sur la poésie
1936 - Les yeux fertiles 
1937 - Appliquée 
1937 - L'évidence poétique 
1937 - Les mains libres 
1938 - Cours naturel 
1938 - Dictionnaire abrégé du surréalisme
1939 - Chanson complète 
1939 - Donner à voir
1939 - Médieuses 
1940 - 42 Le livre ouvert
1941 - Choix de poèmes 
1942 - Poésie et vérité
1942 - Poésie involontaire et poésie intentionnelle
1943 - Les sept poèmes d'amour en guerre 
1944 - Au rendez-vous allemand  
1944 - Dignes de vivre  
1944 - Le Lit, la Table 
1944 - À Pablo Picasso  
1945 - Lingères légères 
1945 - Double d'ombres
1946 Poésie ininterrompue I
1946 - Le dur désir de durer 
1947 - Le temps déborde 
1947 - Corps mémorable
1948 - Le bestiaire 
1948 - À l'intérieur de la vue
1948 - Poèmes politiques 
1948 - Poèmes pour tous
1949 - Leda
1949 - Grèce, ma rose de raison 
1949 - Une leçon de morale  
1951 - La jarre peut-elle être plus belle que l'eau ? 
1951 - Pouvoir tout dire
1951 - Première anthologie vivante de la poésie du passé 
1951 - Le phénix
1953 - Poésie ininterrompue II 
1953 - Oeil de fumée  
1954 - Les Sentiers et les Routes de la Poésie 
1962 - Lettres de jeunesse avec poèmes inédits
1963 - Derniers poèmes d'amour 
1964 - Le poète et son oeuvre  
1966 - Une longue réfléxion amoureuse  
1984 - Lettres à Gala (1924-1948)  

L'idée que l'on peut se faire en secret de la poésie ne limite pas forcément celle-ci. Mais comme les rêves inavouables elle risque de causer des troubles de mémoire et d'empêcher la formation régulière d'un monde supérieur à celui où l'oubli est utile à la conservation prudente de l'individu. 

Il faut effacer le reflet de la personnalité pour que l'inspiration bondisse à tout jamais du miroir. Laissez les influences jouer librement, inventez ce qui a déjà été inventé, ce qui est hors de doute, ce qui est incroyable, donnez à la spontanéité sa valeur pure. Soyez celui à qui l'on parle et qui est entendu. Une seule vision, variée à l'infini. 

Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré.

(Ralentir travaux, 1930)

 

C'est la douce loi des hommes
Du raisin ils font du vin 
Du charbon ils font du feu 
Des baisers ils font des hommes 

C'est la dure loi des hommes 
Se garder intact malgré 
Les guerres et la misère 
Malgré les dangers de mort 

C'est la chaude loi des hommes
De changer l'eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères

Une loi vieille et nouvelle
Qui va se perfectionnant
Du fond du coeur de l'enfant
Jusqu'à la raison suprême.
 

 

Au fond du coeur

au fond de notre coeur, un beau jour, le beau jour de tes yeux continue. Les champs, l'été, les bois, le fleuve. Fleuve seul animant l'apparence des cimes. Notre amour c'est l'amour de la vie, le mépris de la mort. A même la lumière contredite, souffrante, sans croissance ni fin, un jour sur terre, plus clair en plein terre que les roses mortelles dans les sources de midi. 

Au fond de notre coeur, tes yeux dépassent tous les ciels, leur coeur de nuit. Flèches de joie, ils tuent le temps, ils tuent l'espoir et le regret, ils tuent l'absence. 

La vie, seulement la vie, la forme humaine autour de tes yeux clairs. 

(Donner à voir, 1939) 


Autour d'Elle, Marc CHAGALL

D’une main composée pour moi
Et qu’elle soit faible qu’importe
Cette main double la mienne
Pour tout lier tout délivrer
Pour m’endormir pour m’éveiller 
D’un baiser la nuit des grands rapports humains
Un corps auprès d’un autre corps
La nuit des grands rapports terrestres
la nuit native de ta bouche
La nuit où rien ne se sépare

Que ma parole pèse sur la nuit qui passe
Et que s’ouvre toujours la porte par laquelle
Tu es entrée dans ce poème
Porte de ton sourire et porte de ton corps

Par toi je vais de la lumière à la lumière
De la chaleur à la chaleur
C’est par toi que je parle et tu restes au centre
De tout comme un soleil consentant au bonheur

(Poésie ininterrompue) 

 

LE MIROIR D' UN MOMENT

Il dissipe le jour,
Il montre aux hommes les images déliées de l'apparence,
Il enlève aux hommes la possibilité de se distraire.
Il est dur comme la pierre,
La pierre informe,
La pierre du mouvement et de la vue,
Et son éclat est tel que toutes les armures, tous les masques en sont faussés.
Ce que la main a pris dédaigne même de prendre la forme de la main,
Ce qui a été compris n'existe plus,
L'oiseau s'est confondu avec le vent,
Le ciel avec sa vérité,
L'homme avec sa réalité.

 

( Les yeux fertiles, 1936 )

On ne peut me connaître 
Mieux que tu me connais 

Tes yeux dans lesquels nous dormons 
Tous les deux 
Ont fait place à mes lumières d'hommes 
Un sort meilleur qu'aux nuits du monde 

Tes yeux dans lesquels je voyage 
Ont donné aux gestes des routes 
Un sens détaché de la terre 

Dans tes yeux ceux qui nous révèlent 
Notre solitude infinie 
Ne sont plus ce qu'ils croyaient être 

On ne peut me connaître 
Mieux que je te connais. 

* * *

Nous avons fait la nuit... 

Nous avons fait la nuit, je tiens ta main, je veille
Je te soutiens de toutes mes forces
Je grave sur un roc l’étoile de tes forces
Sillons profonds où la bonté de ton corps germera
Je me répète ta voix cachée, ta voix publique
Je ris encore de l’orgueilleuse
Que tu traites comme une mendiante
Des fous que tu respectes, des simples où tu te baignes
Et dans ma tête qui se met doucement d’accord avec 
la tienne, avec la nuit
Je m’émerveille de l’inconnue que tu deviens
Une inconnue semblable à toi, semblable à tout ce que j’aime
Qui est toujours nouveau

* * *

Intimes V

Je n'ai envie que de t'aimer
Un orage emplit la vallée
Un poisson la rivière

Je t'ai faite à la taille de ma solitude.

Le monde entier pour se cacher
Des jours des nuits pour se comprendre
Pour ne plus rien voir dans tes yeux
Que ce que je pense de toi
Et d'un monde à ton image
Et des jours et des nuits réglés par tes paupières.

 
 

L’AMOUREUSE

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire

(Mourir de ne pas mourir, 1924)


Clair de lune, Marc CHAGALLL

LA VIE

Sourire aux visiteurs
Qui sortent de leur cachette
Quand elle sort elle dort

Chaque jour plus matinale
Chaque saison plus nue
Plus fraîche

Pour suivre ses regards
Elle se balance.

(Dès, 1922)

 

(Le Phénix, 1951) 

Et un sourire

La nuit n'est jamais complète 
Il y a toujours, puisque je le dis
Puisque je l'affirme
Au bout du chagrin
Une fenêtre ouverte 
Une fenêtre éclairée 
Il y a toujours un rêve qui veille 
Désir à combler, faim à satisfaire 
Un coeur généreux 
Une main tendue, une main ouverte 
Des yeux attentifs 
Une vie, la vie à se partager. 

* * *

CERTITUDE

Si je te parle c'est pour mieux t'entendre
Si je t'entends je suis sûr de te comprendre

Si tu souris c'est pour mieux m'envahir
Si tu souris je vois le monde entier

Si je t'étreins c'est pour me continuer
Si nous vivons tout sera à plaisir

Si je te quitte nous nous souviendrons
En te quittant nous nous retrouverons

 

POÈMES POUR LA PAIX  (1918)

Monde ébloui, 
Monde étourdi.

I

Toutes les femmes heureuses ont
Retrouvé leur mari - il revient du soleil
Tant il apporte de chaleur.
Il rit et dit bonjour tout doucement
Avant d'embrasser sa merveille.

II

Splendide, la poitrine cambrée légèrement,
Sainte ma femme, tu es à moi bien mieux qu'au temps
Où avec lui, et lui, et lui, et lui, et lui,
Je tenais un fusil, un bidon - notre vie!

III

Tous les camarades du monde, 
O! mes amis!
Ne valent pas à ma table ronde
Ma femme et mes enfants assis, 
O! mes amis!

IV

Après le combat dans la foule, 
Tu t'endormais dans la foule.
Maintenant, tu n'auras qu'un souffle près de toi, 
Et ta femme partageant ta couche
T'inquiétera bien plus que les mille autres bouches.

V

Mon enfant est capricieux -
Tous ces caprices sont faits.
J'ai un bel enfant coquet
Qui me fait rire et rire.

VI

Travaille.
Travail de mes dix doigts et travail de ma tête, 
Travail de Dieu, travail de bête,
Ma vie et notre espoir de tous les jours,
La nourriture et notre amour.
Travaille.

VII

Ma belle, il nous faut voir fleurir
La rose blanche de ton lait.
Ma belle, il faut vite être mère, 
Fais un enfant à mon image...

VIII

J'ai eu longtemps un visage inutile, 
Mais maintenant
J'ai un visage pour être aimé,
J'ai un visage pour être heureux.

IX

Il me faut une amoureuse, 
Une vierge amoureuse, 
Une vierge à la robe légère.

X

Je rêve de toutes les belles
Qui se promènent dans la nuit, 
Très calmes, 
Avec la lune qui voyage.

XI

Toute la fleur des fruits éclaire mon jardin, 
Les arbres de beauté et les arbres fruitiers.
Et je travaille et je suis seul dans mon jardin.
Et le soleil brûle en feu sombre sur mes mains.

 
 

(Répétitions, 1921) 

Max Ernst

Dans un coin l'inceste agile 
Tourne autour de la virginité d'une petite robe. 
Dans un coin le ciel délivré 
Aux épines de l'orage laisse des boules blanches. 

Dans un coin plus clair de tous les yeux 
On attend les poissons d'angoisse 
Dans un coin la voiture de verdure de l'été 
Immobile glorieuse et pour toujours. 

À la lueur de la jeunesse 
Des lampes allumées très tard 
La première montre ses seins que tuent des insectes rouges. 

(Répétitions, 1921) 


Les Fiancés De La Tour Eiffel, Marc CHAGALL

L'art d'aimer, l'art libéral, l'art de bien mourir, l'art de penser, l'art incohérent, l'art de fumer, l'art de jouir, l'art du moyen âge, l'art décoratif, l'art de raisonner, l'art de bien raisonner, l'art poétique, l'art ménique, l'art érotique, l'art d'être grand-père, l'art de la danse, l'art de voir, l'art d'agrément, l'art de caresser, l'art japonais, l'art de jouer' l'art de manger, l'art de torturer.