(1818-1894) 

 

« J'ai vécu, je suis mort. -Les yeux ouverts, je coule 
Dans l'incommensurable abîme, sans rien voir, 
Lent comme une agonie et lourd comme une foule. »

 

 

 

 

Notes biographiques


1818 : Naissance le 22 octobre à Saint-Paul de Charles-Marie Leconte de Lisle, fils d'un chirurgien des armées de Napoléon et d'Anne Suzanne de Lanux fille d'un planteur de Saint-Paul.

1829 : Charles fait ses études en Bretagne en compagnie du poète Lacaussade.

1832 : Retour à la Réunion. Leconte de Lisle découvre Les Orientales de Victor Hugo et tombe amoureux de sa cousine Marie-Elixène de Lanux, qui sera sa muse.

1837 : Départ de Leconte de Lisle pour la France. Etudes de droit.

1840-1841 : Le 3 janvier 1840, mort de Marie-Elixène, l'héroïne du Manchy, à l'âge de dix-huit ans et demi.

1843-1845 : Troisième et dernier séjour à Bourbon.

1845-1846 : Départ définitif pour la France. Il professe des opinions républicaines et anti-esclavagistes. Fait la connaissance de Charles Baudelaire.

1848 : Leconte de Lisle se met à la tête d'un groupe de créoles exilés qui applaudissent à l'abolition de l'esclavage.

1849-1851 : Grande pauvreté. Il donne, pour survivre, des leçons à 3 francs le cachet.

1852 : Poèmes Antiques. Ce recueil consacre sa place parmi les lettrés.

1853-1855 : Chez Louise Colet, Leconte de Lisle fréquente Gustave Flaubert, Vigny, Victor Cousin, etc. Flaubert est enthousiasmé par sa poésie .

1856 : Il obtient un prix à l'Académie Française.

1857. : Mariage avec Anne Adélaide Perray. Nouveau prix de l'Académie.

1860 : Il commence à faire figure de chef d'école ; ses principaux disciples sont Hérédia, Villiers de l'Ile-Adam, Léon Dierx, Sully Prudhomme et Mallarmé.

1867-1868 : Traduction de l'Iliade et de l'Odyssée.

1872 : Publication des Poèmes barbares.

1874 : Se lie avec Victor Hugo.

1883 : Officier de la Légion d'Honneur.

1884 : Ses Poèmes Tragiques reçoivent un prix de l'Académie Française.

1886 : Élu à l'Académie Française au fauteuil de Victor Hugo le 11 février.

1888 : Relations privilégiées avec la Reine de Roumanie, Carmen Sylva.

1893 : Hérédia dédie ses Trophées à son maître Leconte de Lisle.

1894 : Le poète meurt subitement à Louveciennes le 17 juillet.

 

 

 

 

Les Montreurs


Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière,
La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été,
Promène qui voudra son cœur ensanglanté
Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière !

Pour mettre un feu stérile en ton œil hébété,
Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière,
Déchire qui voudra la robe de lumière
De la pudeur divine et de la volupté.

Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,
Dussé-je m'engloutir pour l'éternité noire,
Je ne te vendrai pas mon ivresse et mon mal,

Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal
Avec tes histrions et tes prostituées 

 

 

 

 

Les Hurleurs 

Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,
La ville s'endormait au pied des monts brumeux;
Sur de grands rocs lavés d'un nuage écumeux
La mer sombre en grondant versait ses hautes lames. 

La nuit multipliait ce long gémissement.
Nul astre ne luisait dans l'immensité nue;
Seule, la lune pâle, en écartant la nue,
Comme une morne lampe oscillait tristement. 

Monde muet, marqué d'un signe de colère,
Débris d'un globe mort au hasard dispersé,
Elle laissait tomber de son orbe glacé
Un reflet sépulcral sur l'océan polaire. 

Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,
L'Afrique, s'abritant d'ombre épaisse et de brume,
Affamait ses lions dans le sable qui fume,
Et couchait près des lacs ses troupeaux d'éléphants. 

Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,
Parmi les ossements de boeufs et de chevaux,
De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,
Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres. 

La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,
L'oeil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,
Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,
Et d'un frisson rapide agités par instants. 

L'écume de la mer collait sur leurs échines
De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir;
Et quand les flots par bonds les venaient assaillir,
Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines. 

Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ? 

Je ne sais; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,
Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J'entends toujours, au fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages.

 

 

 

 

Midi 

MIDI, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine;
La terre est assoupie en sa robe de feu. 

L'étendue est immense, et les champs n'ont point d'ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos. 

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil. 

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux. 

Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais. 

Homme, si, le coeur plein de joie ou d'amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis! la nature est vide et le soleil consume:
Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux. 

Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l'oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté, 

Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le coeur trempé sept fois dans le néant divin.

 

 

 

 

La tristesse du diable

Silencieux, les poings aux dents, le dos ployé, 
Enveloppé du noir manteau de ses deux ailes, 
Sur un pic hérissé de neiges éternelles, 
Une nuit s'arrêta l'antique foudroyé. 

La terre prolongeait en bas, immense et sombre, 
Les continents battus par la houle des mers; 
Au-dessus flamboyait le ciel plein d'univers; 
Mais Lui ne regardait que l'abîme de l'ombre. 

Il était la dardant ses yeux ensanglantés, 
Dans ce gouffre où la vie amasse ses tempêtes, 
Ou le fourmillement des hommes et des bêtes 
Pullule sous le vol des siècles irrités. 

Il entendait monter les hosannas serviles, 
Le cri des égorgeurs, les Te Deum des rois, 
L'appel désespéré des nations en croix 
Et des justes râlant sur le fumier des villes 

Ce lugubre concert du mal universel, 
Aussi vieux que le monde et que la race humaine, 
Plus fort, plus acharné, plus ardent que sa haine, 
Tourbillonnait autour du sinistre immortel. 

Il remonta d'un bond vers les temps insondables 
Où sa gloire allumait le céleste matin 
Et, devant la stupide horreur de son destin 
Un grand frisson courut dans ses reins formidables. 

Et se tordant les bras, et crispant ses orteils, 
Lui, le premier rêveur, la plus vieille victime, 
Il cria par delà l'immensité sublime 
Ou déferle en brûlant l'écume des soleils; 

-Les monotones jours, comme une horrible pluie, 
S'amassent, sans l'emplir, dans mon éternité; 
Force, orgueil, désespoir, tout n'est que vanité; 
Et la fureur me pèse, et le combat m'ennuie. 

Presque autant que l'amour la haine m'a menti: 
J'ai bu toute la mer des larmes infécondes. 
Tombez, écrasez-moi, foudres, monceaux des mondes 
Dans le sommeil sacré que je sois englouti ! 

Et les lâches heureux, et les races damnées, 
Par l'espace éclatant qui n'a ni fond ni bord, 
Entendront une Voix disant: Satan est mort ! 
Et ce sera ta fin, Oeuvre des six journées !

 

 

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