Notes biographiques
Louis Aragon est un �crivain
et po�te fran�ais. Il entreprit des �tudes de m�decine apr�s un
baccalaur�at obtenu en 1915. Il fit la connaissance d'Andr� Breton, avec
qui il se lia d'amiti�.
Mobilis� en 1917, il retrouvera son ami
apr�s la guerre et participera, avec lui et Philippe Soupault, � la cr�ation
de la revue "Litt�rature" (1919).
Apr�s avoir publi� un premier recueil de po�mes, il cherchera sa voie en participant � quelques manifestations du mouvement Dada, puis s'engagera dans des recherches litt�raires, qui l'am�neront � exprimer sa propre conception du surr�alisme (Une vague de r�ve, 1924). Il deviendra d'ailleurs l'un des chefs de file du surr�alisme.
En 1927, ann�e charni�re de sa vie, il adh�re au parti communiste. Sa rencontre avec Elsa Triolet marquera sa vie et l'am�nera � se placer au service de la r�volution.
En 1932, il rompra pourtant avec ce surr�alisme. Il va alors �crire de nombreux romans, ne m�nageant pas la bourgeoisie d�cadente dont il �tait issu.
Mobilis� en 1939, et communiste fran�ais, il n'a pas d'autre choix que de devenir clandestin en 1941. Il organisera un r�seau de r�sistance en zone sud. Il revient alors � la cr�ation litt�raire, et fait para�tre sous le manteau des po�mes o� se conjuguent patriotisme et �lans amoureux (Le Cr�ve-C�ur, Les Yeux d'Elsa, La Diane Fran�aise...).
� la Lib�ration, il publiera son roman le plus c�l�bre, Aur�lien (1945), grand roman d'amour presque autobiographique, le quatri�me volume de la fresque du Monde r�el, qui est sans doute une des oeuvres majeures du XXe si�cle.
Le dernier volet de la fresque du monde r�el sera l'oeuvre la plus militante d'Aragon : il deviendra membre du comit� central du parti communiste jusqu'� la connaissance des atrocit�s commises par Staline. Il reviendra alors � son oeuvre.
Il prend la direction de "Lettres fran�aises" en 1953 et conservera ce poste jusqu'en 1972. Apr�s la mort d'Elsa en 1970, Il publie Henri Matisse, roman qui t�moigne de son inspiration pour la peinture de son si�cle.
Il repose en paix aupr�s d'Elsa dans la fondation qui avait �t� sa derni�re volont�.
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ELSA
Tandis que je parlais le langage des vers
Elle s'est doucement tendrement endormie
Comme une maison d'ombre au creux de notre vie
Une lampe baiss�e au coeur des myrrhes verts
Sa joue a retrouv� le printemps du repos
� corps sans poids pos� dans un songe de toile
Ciel form� de ses yeux � l'heure des �toiles
Un jeune sang l'habite au couvert de sa peau
La voila qui reprend le versant de ses fables
Dieu sait ob�issant � quels lointains signaux
Et c'est toujours le bal la neige les tra�neaux
Elle a rejoint la nuit dans ses bras adorables
Je vois sa main bouger Sa bouche Et je me dis
Qu'elle reste pareille aux marches du silence
Qui m'�chappe pourtant de toute son enfance
Dans ce pays secret � mes pas interdit
Je te supplie amour au nom de nous ensemble
De ma suppliciante et folle jalousie
Ne t'en va pas trop loin sur la pente choisie
Je suis aupr�s de toi comme un saule qui tremble
J'ai peur �perdument du sommeil de tes yeux
Je me ronge le coeur de ce coeur que j'�coute
Amour arr�te-toi dans ton r�ve et ta route
Rends-moi ta conscience et mon mal merveilleux
ELSA AU MIROIR
C'�tait au beau milieu de notre trag�die
Et pendant un long jour assise � son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C'�tait au beau milieu de notre trag�die
Et pendant un long jour assise � son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
C'�tait au beau milieu de notre trag�die
Qu'elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise � son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
Qu'elle martyrisait � plaisir sa m�moire
Pendant tout ce long jour assise � son miroir
� ranimer les fleurs sans fin de l'incendie
Sans dire ce qu'une autre � sa place aurait dit
Elle martyrisait � plaisir sa m�moire
C'�tait au beau milieu de notre trag�die
Le monde ressemblait � ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux �clairaient des coins de ma m�moire
C'�tait un beau milieu de notre trag�die
Comme dans la semaine est assis le jeudi
Et pendant un long jour assise � sa m�moire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir
Un � un les acteurs de notre trag�die
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit
Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits
Et ce que signifient les flammes des longs soirs
Et ses cheveux dor�s quand elle vient s'asseoir
Et peigner sans rien dire un reflet d'incendie
(La Diane fran�aise, 1945 )
LES MAINS D'ELSA
Donne-moi tes mains pour l'inqui�tude
Donne-moi tes mains dont j'ai tant r�v�
Dont j'ai tant r�v� dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauv�
Lorsque je les prends � mon propre pi�ge
De paume et de peur de h�te et d'�moi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains � moi
Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Qui me bouleverse et qui m'envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli
Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce fr�mir d'aimer qui n'a pas de mots
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un �clair aura connu d'inconnu
Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme
S'y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon �me y dorme
Que mon �me y dorme �ternellement..
LES YEUX D'ELSA
Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter � mourir tous les d�sesp�r�s
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la m�moire
� l'ombre des oiseaux c'est l'oc�an troubl�
Puis le beau temps soudain se l�ve et tes yeux changent
L'�t� taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les bl�s
Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur T
es yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'apr�s la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'� sa brisure
M�re des Sept douleurs � lumi�re mouill�e
Sept glaives ont perc� le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris trou� de noir plus bleu d'�tre endeuill�
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double br�che
Par o� se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroch� dans la cr�che
Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les h�las
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets g�meaux
L'enfant accapar� par les belles images
�carquille les siens moins d�mesur�ment
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des �clairs dans cette lavande o�
Des insectes d�font leurs amours violentes
Je suis pris au filet des �toiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'ao�t
J'ai retir� ce radium de la pechblende
Et j'ai br�l� mes doigts � ce feu d�fendu
� paradis cent fois retrouv� reperdu
Tes yeux sont mon P�rou ma Golconde mes Indes
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des r�cifs que les naufrageurs enflamm�rent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Tout est affaire de d�cor
Changer de lit changer de corps
� quoi bon puisque c�est encore
Moi qui moi-m�me me trahis
Moi qui me tra�ne et m��parpille
Et mon ombre se d�shabille
Dans les bras semblables des filles
O� j�ai cru trouver un pays.
C�ur l�ger c�ur changeant c�ur lourd
Le temps de r�ver est bien court
Que faut-il faire de mes nuits
Que faut-il faire de mes jours
Je n�avais amour ni demeure
Nulle part o� je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m�endormais comme le bruit.
C��tait un temps d�raisonnable
On avait mis les morts � table
On faisait des ch�teaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de p�le et d��paule
La pi�ce �tait-elle ou non dr�le
Moi si j�y tenais mal mon r�le
C��tait de n�y comprendre rien
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Dans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un c�ur d�hirondelle
Sur le canap� du bordel
Je venais m�allonger pr�s d�elle
Dans les hoquets du pianola.
Le ciel �tait gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fen�tre
Leur chant triste entrait dans mon �tre
Et je croyais y reconna�tre
Du Rainer Maria Rilke.
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.
Elle �tait brune elle �tait blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait � tous ses bras nus
Elle avait des yeux de fa�ence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n�en est jamais revenu.
Il est d�autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel � tes cils
Lola qui t�en iras bient�t
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril � cinq heures
Au petit jour que dans ton c�ur
Un dragon plongea son couteau
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Le Roman
inachev�
Nous dormirons ensemble
Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l�enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C��tait hier que je t�ai dit
Nous dormirons ensemble
C��tait hier et c�est demain
Je n�ai plus que toi de chemin
J�ai mis mon c�ur entre tes mains
Avec le tien comme il va l�amble
Tout ce qu�il a de temps humain
Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J�ai referm� sur toi mes bras
Et tant je t�aime que j�en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble
J�arrive o� je suis �tranger
Rien n�est pr�caire comme vivre
Rien comme �tre n�est passager
C�est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent �tre l�ger
J�arrive o� je suis �tranger
Un jour tu passes la fronti�re
D�o� viens-tu mais o� vas-tu donc
Demain qu�importe et qu�importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt l� sur ta tempe
Touche l�enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C�est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l�enfant qu�est-il devenu
Je me regarde et je m��tonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-m�me d�antan
Tomber la poussi�re du temps
C�est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C�est comme une eau froide qui monte
C�est comme une honte qui cro�t
Un cuir � crier qu�on corroie
C�est long d��tre un homme une chose
C�est long de renoncer � tout
Et sens-tu les m�tamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
O mer am�re � mer profonde
Quelle est l�heure de tes mar�es
Combien faut-il d�ann�es-secondes
A l�homme pour l�homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagr�es
Rien n�est pr�caire comme vivre
Rien comme �tre n�est passager
C�est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent �tre l�ger
J�arrive o� je suis �tranger
SANTA ESPINA
Je me souviens d'un air qu'on ne pouvait entendre
Sans que le coeur batt�t et le sang f�t en feu
Sans que le feu repr�t comme un coeur sous la cendre
Et l'on savait enfin pourquoi le ciel est bleu
Je me souviens d'un air pareil � l'air du large
D'un air pareil au cri des oiseaux migrateurs
Un air dont le sanglot semble porter en marge
La revanche de sel des mers sur leurs dompteurs
Je me souviens d'un air que l'on sifflait dans l'ombre
Dans les temps sans soleils ni chevaliers errants
Quand l'enfance pleurait et dans les catacombes
R�vait un peuple pur � la mort des tyrans
Il portait dans son nom les �pines sacr�es
Qui font au front d'un dieu ses larmes de couleur
Et le chant dans la chair comme une barque ancr�e
Ravivait sa blessure et rouvrait sa douleur
Personne n'e�t os� lui donner des paroles
A cet air fredonnant tous les mots interdits
Univers ravag� d'anciennes v�roles
Il �tait ton espoir et tes quatre jeudis
Je cherche vainement ses phrases d�chirantes
Mais la terre n'a plus que des pleurs d'op�ra
Il manque au souvenir de ses eaux murmurantes
L'appel de source en source au soir des t�noras
O Sainte Epine � Sainte Epine recommence
On t'�coutait debout jadis t'en souviens-tu
Qui saurait aujourd'hui r�nover ta romance
Rendre la voix aux bois chanteurs qui se sont tus
Je veux croire qu'il est encore des musiques
Au coeur myst�rieux du pays que voil�
Les muets parleront et les paralytiques
Marcheront un beau jour au son de la cobla
Et l'on verra tomber du front du Fils de l'Homme
La couronne de sang symbole du malheur
Et l'Homme chantera tout haut cette fois comme
Si la vie �tait belle et l'aub�pine en fleurs
(Deux po�mes d'outre-tombe
Le Cr�ve-Coeur, 1941)
LES LILAS ET LES ROSES
O mois des floraisons mois des m�tamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignard�
Je n'oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans les plis a gard�s
Je n'oublierai jamais l'illusion tragique
Le cort�ge les cris la foule et le soleil
Les chars charg�s d'amour les dons de la Belgique
L'air qui tremble et la route � ce bourdon d'abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que pr�figure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entour�s de lilas par un peuple gris�
Je n'oublierai jamais les jardins de la France
Semblables aux missels des si�cles disparus
Ni le trouble des soirs l'�nigme du silence
Les roses tout le long du chemin parcouru
Le d�menti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l'aile de la peur
Aux v�los d�lirants aux canons ironiques
Au pitoyable accoutrement des faux campeurs
Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d'images
Me ram�ne toujours au m�me point d'arr�t
A Sainte-Marthe Un g�n�ral De noirs ramages
Une villa normande au bord de la for�t
Tout se tait L'ennemi dans l'ombre se repose
On nous a dit ce soir que Paris s'est rendu
Je n'oublierai jamais les lilas ni les roses
Et ni les deux amours que nous avons perdus
Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l'ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l'incendie au loin roses d'Anjou
(Le Cr�ve-coeur, 1941)
LA ROSE ET LE R�S�DA
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonni�re des soldats
Lequel montait � l'�chelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clart� sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y d�rob�t
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux �taient fid�les
Des l�vres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les bl�s sont sous la gr�le
Fou qui fait le d�licat
Fou qui songe � ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre g�le
Lequel pr�f�re les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie � tr�pas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
R�p�tant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
M�me couleur m�me �clat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se m�le
� la terre qu'il aima
Pour qu'� la saison nouvelle
M�risse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites fl�te ou violoncelle
Le double amour qui br�la
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le r�s�da
UN JOUR UN JOUR
Tout ce que l'homme fut de grand et de
sublime
Sa protestation ses chants et ses h�ros
Au dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd'hui surgit devant le crime
Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout � coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un po�te qu'on tue
Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'�paule nue o� les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
Ah je d�sesp�rais de mes fr�res sauvages
Je voyais je voyais l'avenir � genoux
La B�te triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats port� sur nos rivages
Quoi toujours ce serait par atroce march�
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panth�res
Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touch�
Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'�paule nue o� les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
Quoi toujours ce serait la guerre la querelle
Des mani�res de rois et des fronts prostern�s
Et l'enfant de la femme inutilement n�
Les bl�s d�chiquet�s toujours des sauterelles
Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifi� d'idoles
Aux cadavres jet� ce manteau de paroles
Le b�illon pour la bouche et pour la main le clou
Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'�paule nue o� les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
LE TIERS
CHANT
Te prendre � Dieu contre moi m�me
�treindre �treindre ce qu'on aime
Tout le reste est jouer aux d�s
Suivre ton bras toucher ta bouche
�tre toi par o� je te touche
Et tout le reste est des id�es
Je suis la croix o� tu t'endors
Le chemin creux qui pluie implore
Je suis ton ombre lapid�e
Je suis ta nuit et ton silence
Oubli�e dans ma souvenance
Ton rendez-vous contremand�
Te prendre � Dieu contre moi m�me
�treindre �treindre ce qu'on aime
Tout le reste est jouer aux d�s
Suivre ton bras toucher ta bouche
�tre toi par o� je te touche
Et tout le reste est des id�es
Le mendiant devant ta porte
Qui se morfond que tu ne sortes
Et peut mourir s'il est tard�
Et je demeure comme meurt
A ton oreille une rumeur
Le miroir de toi d�fard�
Te prendre � Dieu contre moi m�me
�treindre �treindre ce qu'on aime
Tout le reste est jouer aux d�s
Suivre ton bras toucher ta bouche
�tre toi par o� je te touche
Et tout le reste est des id�es
QUE SERAIS-JE SANS TOI
Que serais-je sans toi qui vins � ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arr�t�e au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
J'ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j'ai vu d�sormais le monde � ta fa�on
J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les �toiles lointaines
Comme au passant qui chante on reprend sa chanson
J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson.
Que serais-je sans toi qui vins � ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arr�t�e au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne
Qu'il fait jour � midi, qu'un ciel peut �tre bleu
Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne
Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne
O� l'homme ne sait plus ce que c'est qu'�tre deux
Tu m'as pris par la main comme un amant heureux.
Que serais-je sans toi qui vins � ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arr�t�e au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes
N'est-ce pas un sanglot que la d�convenue
Une corde bris�e aux doigts du guitariste
Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs que dans le r�ve, ailleurs que dans les nues.
Terre, terre, voici ses rades inconnues.
Que serais-je sans toi qui vins � ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant
Que cette heure arr�t�e au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
Je sais je sais Tout est � faire
Dans ce si�cle o� la mort campait
Et va voir dans la stratosph�re
Si c'est la paix
�teint ici l�-bas qui couve
Le feu court on voit bien comment
Quelqu'un toujours donne � la louve
Un logement
Quelqu'un toujours quelque part r�ve
Sur la table d'�tre le poing
Et sous le manteau de la tr�ve
Il fait le point
[...]
C'est la paix qui force le crime
� s'agenouiller dans l'aveu
Et qui crie avec les victimes
Cessez le feu
(Les Yeux et la m�moire, 1954)
JE CHANTE POUR PASSER LE TEMPS
Je chante pour passer le temps
Petit qu'il me reste de vivre
Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le coeur content
A lancer cailloux sur l'�tang
Je chante pour passer le temps
J'ai v�vu le jour des merveilles
Vous et moi souvenez-vous-en
Et j'ai franchi le mur des ans
Des miracles plein les oreilles
Notre univers n'est plus pareil
J'ai v�cu le jour des merveilles
Allons que ces doigts se d�nouent
Comme le front d'avec la gloire
Nos yeux furent premiers � voir
Les nuages plus bas que nous
Et l'alouette � nos genoux
Allons que ces doigts se d�nouent
Nous avons fait des clairs de lune
Pour nos palais et nos statues
Qu'importe � pr�sent qu'on nous tue
Les nuits tomberont une � une
La Chine s'est mise en Commune
Nous avons fait des clairs de lune
Et j'en dirais et j'en dirais
Tant fut cette vie aventure
O� l'homme a pris grandeur nature
Sa voix par-dessus les for�ts
Les monts les mers et les secrets
Et j'en dirais et j'en dirais
Oui pour passer le temps je chante
Au violon s'use l'archet
La pierre au jeu des ricochets
Et que mon amour est touchante
Pr�s de moi dans l'ombre penchante
Oui pour passer le temps je chante
Je passe le temps en chantant
Je chante pour passer le temps
(Le roman inachev�, 1956)
C
J'ai travers� les ponts de C�
C'est l� que tout a commenc�
Une chanson des temps pass�s
Parle d'un chevalier bless�
D'une rose sur la chauss�e
Et d'un corsage d�lac�
Du ch�teau d'un duc insens�
Et des cygnes dans les foss�s
De la prairie o� vient danser
Une �ternelle fianc�e
Et j'ai bu comme un lait glac�
Le long lai des gloires fauss�es
La Loire emporte mes pens�es
Avec les voitures vers�es
Et les armes d�samorc�es
Et les larmes mal effac�es
O ma France � ma d�laiss�e
J'ai travers� les ponts de C�
Les Yeux d'Elsa, 1942
Seghers
LES OISEAUX D�GUIS�S
Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours � des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l'eau
Le peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu'il voit
Ce qu'il voit son histoire voile
Et ses t�n�bres sont �toiles
Comme chanter change la voix
Ses secrets partout qu'il expose
Ce sont des oiseaux d�guis�s
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est bris�
Ma vie au loin mon �trang�re
Ce que je fus je l'ai quitt�
Et les teintes d'aimer chang�rent
Comme roussit dans les foug�res
Le songe d'une nuit d'�t�
Automne automne long automne
Comme le cri du vitrier
De rue en rue et je chantonne
Un air dont lentement s'�tonne
Celui qui ne sait plus prier
L'int�grale Ferrat Aragon
Volume 2
Disques Temey
Il n�y a pas d�amour heureux
Rien n�est jamais acquis � l�homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d�une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un �trange et douloureux divorce
Il n�y a pas d�amour heureux
Sa vie Elle ressemble � ces soldats sans armes
Qu�on avait habill�s pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu�on retrouve au soir d�soeuvr�s incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n�y a pas d�amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma d�chirure
Je te porte dans moi comme un oiseau bless�
Et ceux-l� sans savoir nous regardent passer
R�p�tant apr�s moi les mots que j�ai tress�s
Et qui pour tes grands yeux tout aussit�t moururent
Il n�y a pas d�amour heureux
Le temps d�apprendre � vivre il est d�j� trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs � l�unisson
Ce qu�il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu�il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu�il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n�y a pas d�amour heureux
Il n�y a pas d�amour qui ne soit � douleur
Il n�y a pas d�amour dont on ne soit meurtri
Il n�y a pas d�amour dont on ne soit fl�tri
Et pas plus que de toi l�amour de la patrie
Il n�y a pas d�amour qui ne vive de pleurs
Il n�y a pas d�amour heureux
Mais c�est notre amour � tous les deux
La Diane Fran�aise (1946)
�PILOGUE
La vie aura pass� comme un grand ch�teau
triste que tous les vents traversent
Les courants d'air claquent les portes et pourtant aucune chambre n'est ferm�e
Il s'y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains arm�s
Les herbes ont pouss� dans les foss�s si bien qu'on n'en peut plus baisser la
herse
Quand j'�tais jeune on me racontait que bient�t viendrait la victoire des
anges
Ah comme j'y ai cru comme j'y ai cru puis voil� que je suis devenu vieux
Le temps des jeunes gens leur est une m�che toujours retombant dans les yeux
Et ce qu'il en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le
vent change
J'�crirai ces vers � bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y
battre
Quitte � en mourir je d�passerai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit d�vaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme pl�tre
Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude
Vous n'aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris
Nous ne vous aurons � rien servi vous devrez � votre tour payer le prix
Je vois se plier votre �paule A votre front je vois le pli des habitudes
Bien s�r bien s�r vous me direz que c'est toujours comme cela mais justement
Songez � tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans
l'engrenage
Pour que cela change et songez � ceux qui ne discutaient m�me pas leur cage
Est - ce qu'on peut avoir le droit au d�sespoir le droit de s'arr�ter un
moment
J'�crirai ces vers � bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y
battre
Quitte � en mourir je d�passerai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit d�vaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme pl�tre
Songez qu'on n'arr�te jamais de se battre et qu'avoir vaincu n'est trois fois
rien
Et que tout est remis en cause du moment que l'homme de l'homme est comptable
Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d'�pouvantables
Car il n'est pas toujours facile de savoir o� est le mal o� est le bien
Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insens� de la victoire
Rappelez vous que nous avons aussi connu cela que d'autres sont mont�s
Arracher le drapeau de servitude � l'Acropole et qu'on les a jet�s
Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l'histoire
J'�crirai ces vers � bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y
battre
Quitte � en mourir je d�passerai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit d�vaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme pl�tre
Je ne dis pas cela pour d�moraliser Il faut regarder le n�ant
En face pour savoir en triompher Le chant n est pas moins beau quand il d�cline
Il faut savoir ailleurs l'entendre qui rena�t comme l'�cho dans les collines
Nous ne sommes pas seuls au monde � chanter et le drame est l'ensemble des
chants
Le drame il faut savoir y tenir sa partie et m�me qu'une voix se taise
Sachez le toujours le choeur profond reprend la phrase interrompue
Du moment que jusqu'au bout de lui m�me le chanteur a fait ce qu'il a pu
Qu'importe si chemin faisant vous allez m'abandonner comme une hypoth�se
J'�crirai ces vers � bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y
battre
Quitte � en mourir je d�passerai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit d�vaster sa vie et son champ
Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme pl�tre
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