Éric Allard

Professeur de mathématiques, est né et habite à Charleroi en Belgique .

Son poète préféré reste Pierre Reverdy.

Il nous offre quelques poèmes "inspirés de préférence par l'amour, la nature, en hommage à votre grand pays", me dit-il !

 

PROFONDEUR DE RÊVE

Toute l'eau des solitudes
et le sable lent, lisse à souhait
dans l'instant où ton être a surgi.

L'ombre jetée sur la mer, pâle
comme un débris de couleur.
L'ouvrage agrandi de tes prunelles
dans le sang suspendu aux embruns.

L'or pris à la gorge, l'or rare
des feuilles captives du vent.
Le grand désordre des graminées
dans le bois des avalanches endormies.

Quand épées de pluie, phares
frondes, herses, pales, pics
et couteaux de chair vive,
sous l'abondance de ciels troués
plantent leur larmes, leurs crocs de lumière
dans le ventre lacéré des écorces

en arrachant un cri à hauteur du temps,
du feu porté aux fleurs de l'écume
pour disparaître avec l'épave des nuits
dans la fournaise blanche de mes songes.

 

CHAMBRE D' ÉCOUTE

Le bruit bleu des branches dans le vent
bande l'arc de mes tympans.

J'arrache à l'écoute d'un passé
ces pavillons durcis de l'entente
sourds aux appels désordonnés
comme aux coups de massue de l'instant.
Barricade sonore du temps
où s'enroule le retentissant ruban du hasard.

À l'heure des crissements de plume,
des pépiements de pierre
dans le cours vide des ruisseaux,
quand la clarté tonne contre les ténèbres,
je confie la rectitude des pluies
au grondement insatisfait d'un silence.
La profondeur des mers gît dans le ciel.

Ordonnancement des lèvres rigoureuses
sur le visage pâle des flambées.
Les yeux verts attendent au soleil
la révélation d'une grande froidure. 

 

LES HABITS NOIRS

Costumé par le hasard,
je vais avec le feu, le vent
au bal masqué de l'infortune.
L'eau en amont
agit en pâle dormeur.

Le blouson noir de l'orage
cache un couteau de lumière.
La forme dans le dé
joue sa dernière manche.
Je ne suis pas armé.

Là, les flammes boivent
du vin de cendres grises.
Sur une table d'os dansent
des squelettes d'orfraie.
Je caresse la denture du lait.

De grands palmipèdes momifiés
dans des bandelettes de silence
agitent de luisantes couleuvres.
Une main remplie d'ombres
presse le citron de la lune.

L'oiseau-fleuve descend
la pente douce du sommeil
avec, dans le bec,
maquillés de clarté,
tous mes vieux sacs de ténèbres.

 

EAU VIVE

Ta voix remue
comme un geste qui grandit dans le soir.

La page trop blanche
te replie sur moi-même
qui vis d'absence de mer
tout au début de tes sources.

Demain sans toi m'atterre
tant le miroir me renvoie
aux contrats passés
avec d'indicibles frayeurs.

A l'abri de l'aube,
je rassure mes sécheresses.
Ton visage au loin
me tient lieu de rivière.

L'eau qui dort debout
fait des rêves de fontaine.

 

HAUTE MONTAGNE 

L'ombre s'altère
au jeu des joies.

Quand sur le visage qui bat
languit une prière
de lèvres closes,
les myriades d'oiseaux
retardent leur envol
vers la parole blanche.

À flanc d'abîme, se pose
une étendue de chair, un silence.
Plus l'eau monte vers la lumière
moins la bouche de l'esseulé
retient la multitude.
Fends le froid, parle enfin !

À la fonte des neiges,
l'herbe qui pousse
te grandira.

 

L' ÉCHAPPÉE BELLE

Le bruit des ailes
à peine le sang versé.

Et les trilles du miroir
dans le désordre dévolu à l'ombre.

Les formes emmêlées du dedans
façonnent un portrait noir

de l'oiseau enlevé
au matin des images.

 

TSUICA

" et le parfum des prunes qui roulant à terre
pourrissent dans le temps, infiniment vertes "
Pablo Neruda 

à Ion Zaharia

Il ne faut pas avoir peur des prunes 
ni de l'insecte à carapace de bouclier africain, rouge et or,
avec deux yeux exorbités qui vous glacent
ni de Mandelstam à la prose caracolante
ni de la feuille fantôme à portée de main, trempée de poix, 
ni du vent qui balance dans le café à tête de turc
ses gribouillis de nuages pâles
ni de la malveillante étreinte du repentir
quand c'est trop tard et que le temps a des arêtes
ni des orties piqueuses d'enfance
ni des poussins étiques à cou de girafe
qui piaffent, s'enveloppent d'impatience
et vont mourir de faim dans les crassiers de l'été.
ni des bouche-à-bouche grignotants
ni des haleines en forme de poisson-scie
ni de l'orge jetée au fourrage
ni des solitudes granuleuses de maïs
avant qu'elles ne pactisent 
avec le bas peuplement des fourneaux.
ni des cordes tziganes tirées
entre les jambes languides des femmes
ni des prunes encore qui tombent sans souci
de l'alcool qu'on tire de leur pulpe meurtrie. 

 

LA PÊCHE À LA LUNE 

La langue de l'air
lèche à l'horizon

les droitures confuses
du couchant.

Les étoiles nuisent
à l'ascèse du ciel.

La nuit pêche la lune
sur la cime d'un orme.

Je vois au sortir du jour
l'inconsidérée blessure de lumière

 

LE BEL OUVRAGE

Du rêve à peine sorti de la forge.
Du beau rêve forgé.

Et le vent emporté par les ailes de la nuit
raconte à qui veut l'entendre
le récit de la mer qui s'est frottée au silence…

Du rêve à peine sorti de la forge.
Du beau rêve forgé.

Et le verre pris dans les rafles de l'eau
rappelle à l'envi quel fleuve trop long
lui a ravi le souffle et la soif…

Du rêve à peine sorti de la forge.
Du beau rêve forgé.

Et la lune qui roule dans les couloirs de l'asile
parmi les œufs et les pelages dorés
souffle un poème au miroir…

Du rêve à peine sorti de la forge.
Du beau rêve forgé.

Et la table du temps jetée aux oubliettes
inventorie tous les repas de sable
pris autour d'un éclat de vague…

Du rêve à peine sorti de la forge.
Du beau rêve forgé
qu'un dormeur sur le point de s'éveiller
rend au mystère de l'informulé. 

 

LITERIE DU JOUR

Le sommier percé des songes
laisse filer la nuit
sur le drap blanc des lumières
et l'édredon des ombres.

L'aube assise sur la mer
répète sa vaine leçon
apprise au fil du temps
au couchant qui se repose.

Et la vague sans cesse remise
sur le métier du jour
déroule son droit rideau
sur la grève à demi endormie

dans la torpeur des choses.

 

LE BEAU BLEU ÉBLOUI DE LA NUIT 

J'avance, tu remues.
La nuit ne nous voit pas.

Le ciel prend la forme de ton visage.
J'ai tes mains pour longue-vue.
Ta parole à portée de mes lèvres
éloigne le faux bruit de ma vie.

Tout tintement est suspect
de mettre en fuite ton murmure.
L'art de s'empêcher de se nuire.

L'œil nourri de sens
rassasie nos miroirs.
Nous sommes l'un pour l'autre visibles.

ARCHIPEL DU REGARD

D'un voyage à l'autre,
me revient ton prénom.
Doux songe m'attachant au passé.
Passé d'emprunt éparpillé,
légué à d'autres mains,
mille mains par deux couplées.
Sac de nœuds coulant
vers d'autres sources…

La mer en toi recommencée,
la mer ainsi laissée.
Banc de sable blanc
où soufflent les baisers marins.
Sel des peaux gercées,
des maux de vagues.

Rides en rayons autour des yeux :
pattes d'oies des anneaux écartés.
Ces signes du lointain été qu'on guette
lors du rapprochement des visages.
De ce temps qui ravalera nos identités
au rang d'une masse informe de traits.

Feuilles semblables de l'automne
rassemblées en un point d'incandescence.
Mais la ressemblance restée intacte
à la nymphe appliquée et secrète
d'une saison jaune oubliée.

Permanence des eaux, des îles
que tes yeux relient
malgré le risque d'intempéries,
de danger de tes formes
exactes, inlassables, étroites
comme un ciel d'avant l'orage.

Et ce vent qui souffle égal
entre tes cloisons nasales 
n'a pas vocation de subordonner tes cils
à la tyrannie d'une tornade.

Ni tornade ni main levée
pour frapper à la porte des marées
mais un regard coulé
entre les îles que tes yeux relient.

Voué à l'anonymat de l'eau
encerclant tes îles,
envieux jusqu'à l'extase
de tes saines sueurs,
je respire un air conscrit
privé de la joie de t'embellir.

Tout ciel repris est un blasphème
quand le corps est une flèche
lancée à travers le temps
vers un autre corps empêché.
Les mots assurent la destinée
du vouloir terrible.

Croire au Lac de Tibériade,
aux pêches miraculeuses
guérissant des vieilles attentes,
demeure la consolation première.
L'eau longue comme unique rempart !  

Éric Allard  @

 

 

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