(1916-2000) Anne Hébert  (1916-2000)

« Qui peut savoir
ce qui se passe au fond d'un coeur humain ?
Qui a le droit de savoir ?
Personne, personne ! »
(Le temps sauvage, p.24 , Éd. Hurtubise HMH.)

 

CHOIX DE TEXTES

"Poète et romancière 
une plume comme un bel «habit de lumière."

LIVRESSE (Janvier 2001) -"Il y aura un an, le 22 janvier, la francophonie perdait une de ses grandes plumes, l'auteure québécoise Anne Hébert, prix Fémina 1982, trois fois prix du Gouverneur général, prix de l'Académie française et, entre autres, prix des Libraires de France. 

Sa première oeuvre publiée, «Trois petits garçons dans Bethléem», remonte à 1937. Ses titres les plus connus sont «Kamouraska» (1970), qui lui a valu deux prix littéraires, «Les Enfants du Sabbat» (1975), qui lui a permis un de ses trois prix du Gouverneur général, et «Les Fous de Bassan» (1982), couronné du prix Fémina. 

La toute dernière de ses oeuvres, Un habit de lumière (1999), vient de sortir en traduction anglaise sous le titre de «A Suit of Light». 

La renommée d'Anne Hébert dépassait largement les frontières du Québec pour s'étendre sur la France, mais également au Canada anglais. À l'occasion de la sortie de «A Suit of Light», le quotidien anglophone The Ottawa Citizen lui a consacré un long reportage signé par l'auteure torontoise Maggie Helwig. 

Mme Hébert est née près de Québec, en 1916. Sa longue carrière d'écrivaine est parsemée de quelque quatre-vingt-dix titres et de dix-neuf prix littéraires. 

Elle avait du sang noble dans sa lignée maternelle. Son grand-père, Eugène-Etienne Taché, l'architecte du parlement de Québec, avait un aïeul, Achille Taché, qui fut seigneur de Kamouraska.


Dans les années 1930, elle fera ses premiers pas dans le domaine des arts en participant à la préparation et à la présentation de pièces de théâtre. C'est également à cette époque que commencera sa sensibilisation à la poésie. Elle publiera son premier recueil de poèmes, Les Songes en équilibre, en 1942. 

En 1950 sera publié un recueil de nouvelles à compte d'auteur, parce qu'aucune maison d'édition n'avait voulu de «ces choses malsaines à ne pas mettre entre toutes les mains». Une écriture trop violente pour le Canada français de l'époque. 

La maison d'édition du Seuil, à Paris, sera la première à offrir de publier une oeuvre d'Anne Hébert. Et c'est d'ailleurs lors d'un séjour à Paris qu'elle écrira son premier roman. 

Commence alors la période qui verra finalement son talent reconnu. Mais ce ne sera malgré tout qu'en 1970, avec la publication de «Kamouraska», qu'elle s'établira définitivement comme auteure et pourra vivre adéquatement de ses revenus d'écrivaine. 

Les deux prix littéraires que lui vaudra ce roman, le Prix des Libraires de France et le Prix de littérature hors de France de l'Académie royale de Belgique, propulseront les ventes de «Kamouraska» dans les 100,000 copies. 

Puis viendra le Prix Fémina pour «Les Fous de Bassan», qui couronnera sa carrière. 

Anne Hébert, qui avait adopté Paris en 1966, était revenue définitivement au Québec en 1998. 

Son dernier roman «Un habit de lumière», édité au Seuil, lui a valu le prix France-Québec/Jean-Hamelin 1999."

© 2000 Livresse.com 

LES CHAMBRES DE BOIS

(À LA MÉMOIRE D'ANNE HÉBERT)

Sans grands cris 
que les vents trop blancs 
les chambres de bois 
ont accueilli la mort 

il faisait lumière vive 
dans la mémoire retrouvée 
j'entends janvier qui craque 
à la souvenance d'hiver 
le torrent veille comme un sommeil 
et tu te lèves femme des mots 
à même ta beauté qui s'accorde 
avec dans ta tête de l'invincible 
les fous de Bassan porteurs de ciel 
et tu marches jusqu'à étreindre le pays 
de Kamouraska à Paris 
du moindre songe à l'églantine 
et tu cherches le jardin secret 
dans l'instant ébloui du soleil 
te voici au coeur des endurances 
avec pour toute histoire 
ton regard qui fait paix 
sans le rouge du sang 
sans les larmes de sable 
sans même la peur venue du ventre 
tu t'en vas 
et l'ailleurs s'ouvre 
comme un printemps sans brûlures 
le tombeau des rois 
où creuse la terre 
sait seul ta promesse 
et nous demeurons 
nous persistons 
au dur désir du bonheur. 

Poète

(Recueil en préparation: Poèmes de circonstance)
22 janvier 2000

 

MA DOULEUR

L'on ne sait pas,
L'on ne saura pas,
Au juste quand
Elle est venue.
Gratuite
Comme la Grâce
Et la nuit,
Ma douleur
Est venue.
Depuis longtemps,
Sans doute,
Elle avait creusé là
Sa place en nous.
Présence invisible,
Présence qui pèse
Sans encore se nommer
Puis quel est ce mal,
Cette souffrance centrée
Qui se découvre
Un jour tout établie ?
Sans connivence,
Libre et nue,
Sans conscience,
Elle travaille en nous.
Elle n'a pas de figure
Monstrueuse,
Ni griffes,
Ni cornes ;
Elle est plate,
Telle une bête à bois
Dans le bois,
Entre les chairs,
Confondue au bois,
Mêlée aux chairs.
C'est le signe de sa perte
Et de son désintéressement,
Ce grugement aveugle
Dans le bois ;
Plus elle avance,
Moins elle est sûre
D'en jamais sortir.
Quand je dors, j'entends
Ma douleur qui veille.
Ma douleur ne dort pas,
Elle n'entend pas ;
Elle veille.
Lorsqu'elle sera devenue
Si grande,
Plus grande que moi,
Que je ne serai plus moi,
Qu'elle ne sera plus elle,
Lorsqu'il ne sera plus nécessaire
De lui prendre la main
Pour avancer,
Laquelle des deux
Sera reconnue
Au bout des chemins ?
Laquelle des deux
Pourra plus justement dire :
"Me voici, Seigneur" ?




IL Y A CERTAINEMENT QUELQU' UN ...

Il y a certainement quelqu'un
Qui m'a tuée
Puis s'en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite.
A oublié de me coucher
M'a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d'eau
A oublié d'effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue


LA NUIT

La nuit
Le silence de la nuit
M'entoure
Comme de grands courants sous-marins.
Je repose au fond de l'eau muette et glauque.
J'entends mon cœur
Qui s'illumine et s'éteint
Comme un phare.
Rythme sourd
Code secret
Je ne déchiffre aucun mystère.
À chaque éclat de lumière
Je ferme les yeux
Pour la continuité de la nuit
La perpétuité du silence
Où je sombre.

(Poèmes, 1960)



LA CHAMBRE FERMÉE

Qui donc m’a conduite ici ?
Il y a certainement quelqu’un
Qui a soufflé sur mes pas.
Quand est-ce que cela s’est fait ?
Avec la complicité de quel ami tranquille ?
Le consentement profond de quelle nuit longue ? 

Qui donc a dessiné la chambre?
Dans quel instant calme
A-t-on imaginé le plafond bas
La petite table verte et le couteau minuscule
Le lit de bois noir
Et toute la rose du feu
En ses jupes pourpres gonflées
Autour de son coeur possédé et gardé
Sous les flammes oranges et bleues ? 

Qui donc a pris la juste mesure
De la croix tremblante de mes bras étendus ?
Les quatre points cardinaux
Originent au bout de mes doigts
Pourvu que je tourne sur moi-même
Quatre fois
Tant que durera le souvenir
Du jour et de la nuit. 

Mon coeur sur la table posé,
Qui donc a mis le couvert avec soin,
Affilé le petit couteau
Sans aucun tourment
Ni précipitation?
Ma chair s’étonne et s’épuise
Sans cet hôte coutumier
Entre ses côtes déraciné.
La couleur claire du sang
Scelle la voûte creuse
Et mes mains croisées
Sur cet espace dévasté
Se glacent et s’enchantent de vide. 

O doux corps qui dort
Le lit de bois noir te contient
Et t’enferme strictement pourvu que tu ne bouges.
Surtout n’ouvre pas les yeux!
Songe un peu
Si tu allais voir
La table servie et le couvert qui brille! 

Laisse, laisse le feu teindre
La chambre de reflets
Et mûrir et ton coeur et ta chair;
Triste époux tranchés et perdus


PETIT DÉSESPOIR 

La rivière a repris les îles que j'aimais 
Les clefs du silence sont perdues 
La rose trémière n'a pas tant d'odeur qu'on croyait 
L'eau autant de secret qu'elle le chante 

Mon coeur est rompu 
L'instant ne le porte plus.


 

LA NEIGE

La neige nous met en rêve
Sur de vastes plaines, 
Sans traces ni couleur. 

Veille mon cœur, 
La neige nous met en selle 
Sur des coursiers d’écume. 

Sonne l’enfance couronnée, 
La neige nous sacre en haute-mer, 
Plein songe, 
Toute voile dehors. 

La neige nous met en magie. 
Blancheur étale. 
Plumes gonflées
Où perce l’œil de cet oiseau. 

Mon cœur ; 
Trait de feu sous des palmes de gel
Fille de sang qui m’émerveille. 

PRÉSENCE

La Mort m’accompagne
Comme une grande personne qui me tiendrait la main. 

Même quand elle paraît séparée de moi,
Je sais que je me meus dans son rayonnement. 

Elle est debout dans une chambre secrète, 
Au plus profond de mes songes. 

Son visage est absent, 
Sa main qui me touche 
N’est ni décharnée, ni hideuse,
Seulement un lien spirituel et majestueux. 

Elle est voilée, 
Comme un voile d’eau,
Ni linge ni suaire. 

Elle se tient
comme dans une source,
La plus profonde source
Des plus profondes eaux.

Elle ne s’épouvante pas,
Parfois, je l’oublie ;
Et tout d’un coup je la sens là,
Ainsi qu’un enfant qui joue sur la grève
Et qui subitement découvre
La gravité de la mer.

« …passage de la lumière sur un paysage d’eau »


ÉVEIL AU SEUIL D' UNE FONTAINE 

Ô ! spacieux loisir
Fontaine intacte 
Devant moi déroulée
À l’heure
Où quittant du sommeil
La pénétrante nuit
Dense forêt
Des songes inattendus
Je reprends mes yeux ouverts et lucides
Mes actes coutumiers et sans surprises
Premiers reflets en l’eau vierge du matin.

La nuit a tout effacé mes anciennes traces,
Sur l’eau égale 
S’étend 
La surface plane
À perte de vue.
D’une eau inconnue.
Et je sens dans mes doigts
À la racine de mon poignet 
Dans tout le bras 
Jusqu’à l’attache de l’épaule 
Sourdre un geste 
Qui se crée
Et dont j’ignore encore
L’enchantement profond.

(Le Tombeau des rois) 

- Prix Anne-Hébert 2003
- Le Tombeau des Rois d’Anne Hébert :
Des dualités aux symboles

Graphiques: FINFOND.NET

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